dimanche 16 juin 2019

C M Cozzolani - Vespro (E. Gonzales Toro, CD Naïve, 2019)


Chiara Margarita Cozzolani – Vespro (1650)

Chiara Margarita Cozzolani - Vespro - E Gonzales Toro - CD Naïve 2019 review


Domine ad adjuvandum me festina
Dixit dominus (psaume 109/110)
O Maria, tu dulcis (motet pour ténor solo)
Laudate pueri (psaume 112/113, pour 2 sopranos, 2 ténors et 2 violons)
Salve, o regina (motet pour 2 sopranos)
Lætatus sum (psaume 121/122)
Duo Seraphim (Caterina Assandra (v.1590-après 1618) pour 3 voix d’hommes)
Nisi dominus (psaume 126/127)
Concinant linguæ (motet pour contralto solo)
Beatus vir (psaume 111/112)
O quam bonus es (motet pour 2 sopranos)
Magnificat secondo

Alicia Amo, Natalie Perez, Mathilde Etienne – sopranos
Anthea Pichanik, Mélodie Ruvio – contraltos
Olivier Coiffet, Emiliano Gonzalez Toro – ténors
Renaud Delaigue, Victor Sicard – basses

I Gemelli
Emiliano Gonzalez Toro – direction musicale

Violaine Cochard – orgue et assistance musicale
Mathilde Etienne – conception

CD Naïve, 2019.

Perle de ferveur.

Religieuse bénédictine devenue abbesse du couvent Santa Radegonda de Milan, Chiara Margarita Cozzolani (1602- vers 1676) aurait rejoint les compositrices relativement oubliées si n’étaient ses quatre recueils d’œuvres sacrées. Son excellence musicale fut pourtant encensée de son vivant. Selon l’Ateneo dei letterati milanesi (1670), les religieuses de Sainte-Radegonde étaient les meilleures chanteuses d’Italie. Parmi elles, « Donna Chiara Margarita Cozzolani mérite les plus hautes louanges, Claire par son nom mais encore plus par son mérite, et une perle (« Marguerite ») pour sa peu usuelle et excellente noblesse d’invention… » Issue d’une riche famille milanaise, Margarita revêtit l’habit à l’adolescence, vers 1620, comme l’avaient fait ses sœurs. Prieure puis abbesse de son couvent, elle eut à faire face à la volonté de l’archevêque Alfonso Litta qui souhaitait « limiter la pratique musicale des religieuses et leur contact avec le monde extérieur ». (HOASM). Il faut dire que l’excellence de ces musiciennes (et parfois musiciens, quand s’adjoignaient à elles les frères des couvents voisins, à l’occasion de célébrations plus importantes) rayonnait malgré la clôture, en attirant un éminent auditoire ; elles furent ainsi gratifiées de la visite de la reine Marie-Anne d’Autriche en juin 1649. Preuve de la très grande estime dans laquelle on tenait la compositrice, quatre recueils de sa musique furent imprimés entre 1640 et 1650, bien qu’il n’en demeure désormais que trois, puisque le premier, Primavera di fiori musicali, est désormais perdu.

Cette séduction immédiate dans l’expressivité est encore souveraine, comme en témoignent les choix effectués par Emiliano Gonzalez Toro, ténor qu’on ne présente plus. Pour son premier enregistrement en tant que directeur musical, il a recomposé un office de Vêpres, en sélectionnant quelques trésors de la compositrice parus en 1650 et 1642. La beauté de ces psaumes comme le naturel des enchaînements irradient : l’effervescente intensité de ces partitions modèle un univers fascinant dans lequel dynamisme et douceur se prodiguent sans fard. Allégresse extatique et contemplation intimiste s’y unissent en un même élan. L’exubérance des ornements, la légèreté dynamique de l’ensemble, la précision des contrepoints, et la palette si colorée contribuent à une écoute hors du temps dans les méandres de laquelle on se plait à se perdre.

Cette complexité qui coule de source est servie avec ferveur, sensibilité et précision par des chanteurs inspirés et les superbes I Gemelli, transportés par l’ardeur paisible de cette perle milanaise.

Emmanuelle Pesqué

On retrouvera ICI l’interview d’Emiliano Gonzales Toro accordée à ODB-opera.

Ce compte rendu a été rédigé pour ODB-opera.


lundi 3 juin 2019

Offenbach - Maître Péronilla (Festival Palazetto Bru Zane, juin 2019)

Offenbach – Maître Péronilla, ou La Femme à deux maris (1878)
Opéra bouffe en trois actes, sur un livret de « Monsieur X. »

Véronique Gens - Léona
Tassis Christoyannis - Ripardos
Anaïs Constans - Manoëla
Chantal Santon-Jeffery - Alvarès
Antoinette Dennefeld - Frimouskino
Eric Huchet - Maître Péronilla
François Piolino - Guardona
Patrick Kabongo - Vélasquez major
Loïc Félix - Vélasquez junior
Yoann Dubruque - Le Marquis / Don Henrique
Matthieu Lécroart - Don Fabrice / 1er Juge
Raphaël Brémard - Le Notaire / Pedrillo
Jérôme Boutillier -  Le Corrégidor / Bridoison / Juanito
Antoine Philippot - Le Valet / Le Majordome / L’Huissier
Philippe-Nicolas - Martin Felipe / Antonio / 2e Juge
Diana Axentii - Paquita / Marietta / Rosita

Orchestre National de France
Chœur de Radio France (direction Mark Korovitch)
Markus Poschner – direction musicale

Dans le cadre du 7e Festival Palazzetto Bru Zane à Paris
Coproduction Théâtre des Champs-Elysées / Radio France / Palazzetto Bru Zane
Théâtre des Champs-Elysées, 1er juin 2019.


 Ce compte-rendu a été rédigé pour ODB-opera.


Composé pour le Théâtre des Bouffes-Parisiens inauguré en 1855, Maître Péronilla ou La Femme à deux maris utilise plusieurs ressorts de l’opéra-comique du XVIIIe siècle, en les infléchissant vers une parodie bien de son temps. Créé le 13 mars 1878, cet opéra dit bouffe n’obtint pourtant pas de réel succès et les représentations s’arrêtèrent au bout de cinquante représentations. Faut-il s’en étonner ? En dépit d’une véritable maestria musicale et une orchestration souvent exquise, le livret (signé de « Monsieur X. » mais qui serait en réalité du compositeur) est assez bancal et manque d’architecture pour enlever réellement le morceau, bien qu’il lorgne avec moult clins d’œil vers le Mariage de Figaro (on y retrouve entre autres, le Brid’oison bègue de la pièce), espagnolades oblige. Si les morceaux de bravoure s’égrènent, qui en airs ou duos drolatiques, qui en romances délicates, qui en plaisante mais rare couleur locale, l’intrigue s’avère assez pauvre et les incidents bien trop dilués pour susciter rires ou intérêt soutenu durant les quelques deux heures de spectacle. Le livret manque étrangement de la folie et de la démesure absurde que le genre ou l’intrigue appelaient.

Elle était pourtant prometteuse. Alvarès s’est épris de Manoëla qui retourne ses sentiments. Hélas, sa tante Léona guigne aussi le séduisant jeune homme. Elle parvient à l’éloigner et organise un mariage entre sa nièce et le vieux et riche Guardona. Tous deux épris de leur cousine, le soldat Ripardos et le clerc de notaire Frimouskino parviennent à substituer un époux pour un autre durant la cérémonie religieuse qui se déroule dans une chapelle obscure. Hélas, Manoëla a paraphé le contrat civil le matin même avec son vieux mari… Après diverses péripéties, fuites et quiproquos, Manoëla est accusée de bigamie et enfermée dans un couvent, en attendant son procès. C’est son père chocolatier, Maître Péronilla, qui plaide sa cause et parvient à faire annuler le mariage civil, profitant d’une erreur commise dans la rédaction de l’acte de mariage civil : il indiquait l’âge de Léona, laquelle a un prénom avec sa nièce. Elle se retrouve donc mariée à Guardona, et Manoëla à Alvarès.

Saluons une distribution très homogène, à la diction impeccable et qui empoigne ces figures caricaturales en leur conférant une réelle vie théâtrale. Rôle-titre finalement peu présent dans le déroulement des péripéties, Eric Huchet délivre avec une gourmandise communicative, l’œil qui frise et l’aigu qui scintille, de mémorables Couplets du chocolat. Ses interventions incarnées jusque dans son immobilité insufflent une vivacité bienvenue dans cette version de concert. Espagnole jusque dans l’écarlate de sa robe, Véronique Gens campe une altière aux gestes amples et une féroce amoureuse dans une savoureuse Ballade de la Belle Espagnole. Ce couple fraternel éclaire l’ensemble de la distribution par ses interventions pince-sans-rire. En Manoëla, Anaïs Constant fait valoir fausse candeur espiègle et la séduction immédiate d’une voix pleine et corsée. Cette fausse ingénue vaut bien une Rosine ! On aurait aimé plus de mordant chez son second époux, Chantal Santon-Jeffery, malgré ses mimiques guerrières, mais sa Malagueña témoigne d’un chant lumineux et agile, tandis que ses romances brillent par leur intériorité. L’autre mari trouve en François Piolino vis comica et présence. Véritable rôle pivot et deus ex machina de l’intrigue, le Frimouskino d’Antoinette Dennefeld pétille comme un cœur, modulant sa voix chaude avec ironie et délicatesse, que ce soit dans un rondo-galop enfourché à un rythme effréné ou dans la réminiscence de baisers à lui non destinés. Son comparse en stratagème Ripardos reste toutefois en retrait, car Tassis Christoyannis joue la carte du maniérisme sans être pleinement crédible dans cette caricature de conspirateur. Parmi la pléthore de personnages ayant un impact plus ou moins négligeable sur l’intrigue, relevons les désopilants Patrick Kabongo et Loïc Félix, Vélasquez avides de parapher ; Raphaël Brémard, notaire aussi sourd qu’un Professeur Tournesol, délivrant avec aplomb et à propos des plaisanteries désormais éculées ; Yoann Dubruque en marquis goguenard, tandis que Matthieu Lécroart juge cette folle escapade avec impavidité. Bien que partiellement noyée par un chœur trop sonore, Diana Axentii campe un autre avatar de l’Opinion Publique avec intensité et assurance.

Enlevée par un Orchestre National de France qui s’amuse visiblement à accompagner cette historiette en alternant raffinement et élan, castagnettes incluses, la partition nous offre plusieurs numéros séduisants, détaillés avec finesse par Markus Poschner. Parfois incompréhensibles, les chœurs de Radio-France ne sont pourtant pas à la fête, la partition leur offrant peu d’occasions de vraiment briller.

Plus qu’une redécouverte majeure, il s’agit d’une bien plaisante curiosité et d’un jalon intéressant dans l’œuvre d’Offenbach, que l’on pourra également entendre le 23 juin à 20h sur France Musique.

Emmanuelle Pesqué

  Ce compte-rendu a été rédigé pour ODB-opera.