mercredi 9 janvier 2019

Songs (Ensemble Correspondances et Samuel Achache - Bouffes du Nord, janvier 2019)


Songs

On y entend :
Giovanni Coperario (1570-1626) – Go happy man
Robert Johnson (1583-1633) – Care charming sleep
Matthew Locke (1621-1677) – Suite n° 1 Consort for four parts
John Banister (1624-1679) – Give me my lute
William Lawes (1602-1645) – Whiles I this standing lake
Martin Peerson (1571/73-1651) – O precious time
William Webb (1600-1657) – Powerful Morpheus
Nicholas Lanier (1588-1666) – No more shall meads be deck'd with flowers
John Blow (1649-1708) – Loving above himself : "Poor Celadon"
John Banister (1624-1679) – Amintas
Robert Ramsey (1590-1644) – Howl not, you ghosts and furies, while I sing
Henry Purcell (1659-1695) – Miserere mei
John Blow (1649-1708) – extrait de l’Epilogue : Sing sing Ye Muses (“Music may satisfy the ear”)

Samuel Achache Mise en scène
Lisa Navarro Scénographie
Sarah Le Picard Dramaturgie
Pauline Kieffer Costumes
César Godefroy Lumières

Lucile Richardot – alto
René Ramos-Premier – baryton
Margot Alexandre et Sarah Le Picard –  comédiennes.

Ensemble Correspondances
Lucile Perret (flûte)
Angélique Mauillon (harpe)
Mathilde Vialle, Louise Bouedo et Etienne Floutier (violes)
Thibault Roussel (théorbe)
Arnaud de Pasquale (clavecin)

Sébastien Daucé, direction musicale, orgue et virginal

Bouffes du Nord, 9 janvier 2019


Photographies © Jean-Louis Fernandez



La mariée était en cire

Etait-ce une si bonne idée que de transformer en spectacle le disque Perpetual Night, enregistré par le superlatif Ensemble Correspondances (qu’on ne présente plus), Lucile Richardot & alii ? Ce répertoire anglais du XVIIe siècle, puissant mais subtil, brode sur des thèmes récurrents d’absence, de rêveries, d’amours pastorales ou mythologiques (avec Orphée), de solitude et de perte. Servi comme il l’est par la voix coruscante de l’alto, autant magicienne chantante que belle diseuse, et le charme enveloppant de l’ensemble, ces ayres et songs pouvaient tout à fait se suffire à eux-mêmes, dans une poétique distance faite de siècles écoulés et de conventions acceptées. Malgré une scénographie poétique pour sa toute première partie dans un plateau étincelant de draps blancs, déconcertante et brouillonne pour la seconde ; en dépit de l’engagement de tous, comédiennes, chanteuse, musiciens, le contact réel entre texte et musique ne se produit jamais, l’un écorniflant l’autre avec un sans gêne fâcheux, et suscitant une incompréhension exaspérée quant à la pertinence de ce amas grumeleux. Il n’en résulte que des dissonances, et non de celles que l’on peut savourer en en goûtant l’amère et délectable saveur.

Photographies © Jean-Louis Fernandez


Ce florilège de délicatesses doloristes anglaises s’encombre ici d’une histoire de mariage raté qui finit par être une métaphore de cette proposition théâtrale : celui de Sylvia, la maladroite mariée récalcitrante (Sarah Le Picard) choisissant de s’enfermer dans les toilettes plutôt que de dire « oui », tandis que sa sœur (Margot Alexandre) vibrionnant façon stand-up survitaminé la pousse à sortir de sa, de ses retraite(s). Plutôt que d’obtempérer, Sylvia se replie en effet dans des souvenirs dont les strates forment tout le propos de la pièce, en un théâtre décousu et lassant où voisinent l’orchestre, une mère cantatrice faussement muette qui ne s’exprime que par des songs, une sœur dédoublée en grosse monitrice de colo et en fraternelle asticoteuse, et un « amant » préférant figer les souvenirs que d’y participer (le baryton René Ramos-Premier à la belle présence qu’on aurait aimé davantage entendre, tant son Pluton séduit.) Le texte contemporain n’arrange rien : si certaines saillies provoquent le rire, il n’est là nulle question de dialoguer, ce qui est l’essence du théâtre (même dans un monologue), mais de diriger une ironie qui finit par tourner à vide, et dont la vacuité jure cruellement avec les petits bijoux de concision poétique des textes du XVIIe siècle. Malgré des intentions appuyées, nulle correspondance baudelairienne n’émerge, mais des platitudes dont on devine, un instant, qu’elles auraient pu être fécondes : quand Sylvia tente de dire son amour à un instrumentiste par une touchante dialectique inspirée de L’Astrée, lui répond alors le chant velouté de Lucile Richardot, dont le personnage n’est ici que sorcière monolithique. Las ! L’examen de conscience de la pastourelle moderne culmine alors en une scène supposément cathartique au cours de laquelle Sylvia pulvérise au piolet des tablettes de cire glacée où son cœur est enfermé. Cette allusion à la Théétète de Platon n’incite pourtant pas à creuser les palimpsestes de tablettes intérieures, mais évoque irrésistiblement les pastèques passées de vie à trépas sous les coups de hache d’Alice Cooper, dont les passages au-delà du miroir étaient autrement plus dérangeants.

Emmanuelle Pesqué

Photographies © Jean-Louis Fernandez

Ce compte rendu a été rédigé pour ODB-opera.

Photographies © Jean-Louis Fernandez

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