vendredi 6 juillet 2018

Croustilleux La Fontaine - J-F. Novelli (Les Déchargeurs, juillet 2018)



Croustilleux La Fontaine
Texte de Jean de La Fontaine, adapté par Juliette, Antoine Sahler et Jean-François Novelli
Antoine Sahler – musique
Jean-François Novelli – tous les personnages (faut-il les citer tous ?)
Juliette – mise en scène
Luigi – lumières
Romain Vaille – pianiste

Les Déchargeurs (Paris), le 6 juillet 2017



Jean-François Novelli Croustileux La Fontaine


Contes lestes et jouissifs

Si les Contes de La Fontaine étaient enclos dans l’Enfer des bibliothèques bourgeoises, ses Fables ont longtemps fait l’ordinaire des écoliers de France et de Navarre. Avec souffrances, parfois. Gageons qu’ils auraient moins rechigné à mémoriser ces histoires lestes (mais jamais vulgaires) où divers représentants de l’Eglise, de la Robe et de l’Epée cabriolent à foison dans une bonne humeur polissonne exubérante !

Pour héroïnes et héros de ces historiettes réjouissantes, il ne manque ni oisonne rapidement déniaisée, ni paysan abruti, ni rebouteux filou, ni nonne enceinte, ni abbesse à la cornette bien de guingois… et qui n’a plus rien ici rien de « l’aile blanche » si chère aux écrivains du XIXe siècle ! On y trouve même un Pasté d’anguille (distribution des ingrédients bio à la sortie, mais nul n’est besoin de l’oignon pour pleurer de rire durant une bonne heure), une oreille manquante, un veau disparu, une jugeote à venir (mais on sait comment l’esprit vient traditionnellement aux filles…), le dernier épisode de Perruque, Gloire et Beauté et autres foutraqueries jubilatoires, en un assemblage désopilant où la verve toute en métamorphoses de Jean-François Novelli fait merveilles. Qu’il soit prieure presbyte, mari cocu et revanchard, directeur de conscience lubrique ou père putatif devenu amant ; qu’il convoque clichés du music-hall, ou détourne grand air d’opéra en direct (on ne saura jamais ooooooù… est partie… on ne sait quoi ni qui, au fait !) ou cours faussement magistral ; qu’il s’épanche sur les malheurs de l’amour et du désir, en de délicieuses et nostalgiques ballades, le ténor incarne en un tournemain le fabuliste, ses contradictions bigarrées et sa pléthore de personnages. On se prendrait à croire au don d’ubiquité tant sont prestes ces transmutations.

Si c’était pêcher que de lire ces Contes en 1665, 1666, 1671 et 1674, c’est désormais fauter que de ne pas aller les entendre ainsi… Mêlant le patrimonial désempesé et le présent, saupoudrés de quelques accessoires et d’un génie espiègle, ces textes un peu oubliés recouvrent une vie bouillonnante. En un assemblement faussement foutraque à la remarquable fluidité, en un panorama gouleyant où pas un vers, pas une incise – qu’elle soit verbale ou musicale – n’est de trop. Ces couleurs palpitantes de chairs en émoi revivent grâce à l’alliage malicieux d’une bien coquine Juliette, par la séduction des mélodies narquoises et éloquentes (bourrées de clin d’œil savoureux) d’Antoine Sahler et des éloquentes lumières de Luigi (l’apparition démoniaque en remontrerait à Lucasfilm !) Impavide et goguenard, Romain Vaille prête ses doigts déliés à l’enchâssement musical de ces humanités peu politiquement correctes, sans négliger de répliquer aux pirouettes de son sémillant compère. Absolument irrésistible.

Précipitez-vous, il reste deux représentations, les 11 et 12 juillet. (En espérant une reprise ?)

Emmanuelle Pesqué
 
PS : seul regret : un DVD serait le bienvenu…

L’interview de Jean-François Novelli, dans laquelle il parle de ce spectacle, ainsi que de son dernier CD Silentium, est disponible ICI.

Ce texte a été rédigé pour ODB-Opéra.


Teaser (Festival d’Avignon Off 2017)