samedi 23 juin 2018

Gounod - Faust (version originale) (C. Rousset, Paris, juin 2018)


Gounod – Faust (1859)

Benjamin Bernheim — Faust
Véronique Gens — Marguerite
Andrew Foster-Williams — Méphistophèles
Jean-Sébastien Bou — Valentin
Juliette Mars — Siébel
Ingrid Perruche — Dame Marthe
Anas Séguin — Wagner

Chœur de la Radio flamande (Martin Robidoux)
Les Talens Lyriques
Christophe Rousset - direction musicale

Théâtre des Champs-Elysées, 14 juin 201.
Coproduction Palazetto Bru Zane et Théâtre des Champs-Elysées.


Carte postale d'une scène de Faust de Gounod - Bru Zane


Et Rousset conduit le bal…

Dire qu’il aura fallu attendre le bicentenaire de la naissance du compositeur pour réentendre la première mouture de son opéra ! Ce n’est pourtant faute de pouvoir entendre la version de 1869, puisque Faust est, encore et depuis toujours, l’un des opéras les plus joués du répertoire. Pourtant cette version initiale ne manque ni d’éclat, ni d’appâts : plus ouvertement théâtrale avec ses dialogues parlés et ses mélodrames, prenant le temps de camper ses personnages et de leur créer contexte et personnalités distinctes (au prix de ralentissements de l’action, pourra-t-on objecter), ce Faust princeps mêle sans vergogne le rire franc et les abysses mélodramatiques, les élans amoureux et les tableaux de foule.
Si l’on en avait eu quelques aperçus alléchants par la gravure de référence de Michel Plasson en 1991 (lequel avait donné en annexe « A l’étude, mon bon maître », « Adieu, mon bon frère ! », « Maître Scarabée » et « Du courage, je veux tout lui dire »), c’est bien à la politique de défrichage lyrique salutaire du Palazetto Bru Zane que nous devons d’entendre à nouveau le premier état d’un des ouvrages les plus immédiatement séduisants du répertoire lyrique. Sous sa forme d’opéra-comique, ce Faust ainsi réveillé prend le temps d’approfondir son sujet, au lieu de plonger in media res dans l’irruption perpétrée par un Faust conduit par Méphisto dans la vie de personnages ordinaires dont la vie ne s’en remettra pas, versant dans le sordide… Si cette approche a la vertu de son unité, elle n’en bouscule pas moins les habitudes d’écoute : pour des ensembles riches d’attraits et de subtilités, le Veau d’or manque désormais à l’appel et moult détails d’orchestration sonnent parfois bien différents.

Il faut également imputer cette écoute revivifiée à la direction de Christophe Rousset. Très loin du répertoire baroque dans lequel il s’illustre habituellement, il apporte son instinct de dramaturge et sa science des affects à cette partition tellement Second Empire, dont le clinquant est ici surligné d’or, et dont les ornements irriguent les veinures d’un bois dont se chauffent ces Enfers. Cet allégement de la pâte orchestrale lui conserve néanmoins toutes ses teintes ; le bouillonnement des élans, les enchaînements des thèmes et leurs prestes métamorphoses sont enlevés avec un brio et une vigueur parfois satirique qui sait aussi s’alanguir et s’épancher en des douceurs parfois trompeuses. Tout aussi irrésistible est l’impulsion dont témoigne la grande valse au vertige communicatif. Les Talens lyriques, affrontant l’un des plus gros défis de leur parcours, après une ouverture en demi-teinte, triomphent des chausse-trapes d’une partition hérissée de pièges dynamiques et coloristes, en empoignant avec sincérité et passion ce récit naïf et tragique bien éloigné du récit goethéen.

Face à cette splendeur orchestrale, on peut regretter que les solistes, très homogènes et vaillants, ne soient pas réellement de l’étoffe dont on fait ces personnages. Déployant une admirable ligne de chant, de beaux pianissimi et une musicalité irréprochable, le Faust de Benjamin Bernheim reste un rien trop impavide, engoncé dans la solitude du savant que même ses aventures ultérieures ne peuvent décorseter. Véronique Gens apporte toute son élégance et le galbe raffiné de son chant à une Marguerite où les aigus font parfois défaut. Un peu en retrait tout d’abord, elle délivre un remarquable « roi de Thulé » et une enflammée prière finale, mêlant espérance et ardeur dans un « Anges purs » flamboyant. Décidemment bon diable d’opéra-comique, Andrew Foster-Williams n’illustre ainsi qu’une facette de Méphisto, celui de la gouaille et de l’ironie, qu’il surjoue avec un côté bon enfant tout à fait réjouissant et un abattage qui emporte l’adhésion. Cette présentation univoque du personnage contrarie les abîmes nécessaires de la scène de l’église : le vertige métaphysique blasphématoire si bien creusé par Gounod y fait absolument défaut. Ni l’ampleur de la partition, ni sa profondeur ne se creusent d’ombres, malgré la toile de fonds de l’orchestre et la présence inquiétante de l’orgue (ici bien aigre…) Gloire en revanche au Valentin somptueux de Jean-Sébastien Bou : loin de la caricature à laquelle on réduit souvent le personnage, l’art du chanteur et l’aisance du comédien nous en brosse un portrait aux dégradés de gris bien loin de son manichéisme apparent. Il y est aidé par de très beaux adieux à Marguerite et son dialogue avec les soldats, au prosaïsme assumé (« Chaque jour, nouvelle affaire ! »). Juliette Mars est un charmant Siebel, qui témoigne de beaucoup de juvénilité dans sa romance inédite, « Versez vos chagrins dans mon âme ! », et qui parvient à rendre crédible la transition entre l’amant malheureux et l’ami fidèle, malgré le raccourci du livret. Ingrid Perruche s’empare avec gourmandise et une savoureuse exagération théâtrale de la voisine si curieuse, instillant lentement dans cette figure comique tant d’ambiguïtés et de malaise qu’elle en fait un portrait redoutable de l’Opinion Publique… Quant à Anas Séguin, tard venu sur le projet, il donne une autorité inattendue à Wagner qui le rend digne d’attention, dans un rôle beaucoup plus étoffé que dans la version illustre. Les interventions mémorables du Chœur de la Radio flamande, conférant au texte une clarté qu’on ne lui connait habituellement pas, fait preuve d’une retenue louable dans les passages les plus tonitruants, les sauvant du débraillé dans lequel ils sont souvent réduits, et distille menace et élévation avec une conviction communicative.

Une très belle soirée, tout aussi instructive que jubilatoire, que l’on sera heureux de retrouver prochainement au disque.

En attendant la sortie du CD, on trouvera sur le site du Palazetto Bru Zane, Le livret intégral, des textes de présentation et la presse d’époque

Jérôme (et Emmanuelle) Pesqué
Ce compte rendu a été rédigé pour ODB-opéra.

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