samedi 30 juin 2018

Entretien avec le ténor Jean-François Novelli


Entretien avec Jean-François Novelli,
croustifondant héraut d’Erato 

Jean-François Novelli Photographie (c) DR


Flûtiste de formation puis ténor (très) polyvalent, Jean-François Novelli vient de sortir un saisissant Silentium (CD EnPhases, sous la direction de Fabien Armengaud et avec l’Ensemble Sébastien de Brossard). Alors qu’il va reprendre aux Déchargeurs son spectacle Croustilleux La Fontaine, ordonné autour de contes « licencieux » du poète, chantés sur la musique d’Antoine Sahler, il a accordé un entretien à ODB-opéra.
Au menu, le silence, la conception de ce programme de musique baroque, le lien avec le public, les difficultés que rencontrent les jeunes chanteurs, la force d’un texte, la liberté de l’éclectisme, et le plaisir d’agir pour que l’art rencontre toujours la vie.


Comment avez-vous conçu ce programme ?

Dans un premier temps outre l’envie de refaire un projet ensemble avec Fabien [Armengaud], l’idée a germé d’inventer un programme autour de la voix de taille beaucoup moins valorisée que celles de la haute contre ou celle de la basse taille. Cette voix que j’affectionne particulièrement et que je « pratique » depuis moult années  
Ensuite Fabien a pensé à Jean-Baptiste Matho, chantre prestigieux de l’époque et personnage nous permettant dans une fiction presque réaliste de donner à entendre un répertoire éclectique couvrant plusieurs décennies…

Donc vous avez utilisé les partitions du CMBV, fruit de l’extraordinaire défrichement du répertoire qu’ils font là-bas.

Absolument ! Pour ce type de répertoire-là, ils sont juste formidables !
Le  Silentium de Brossard est tiré de la bibliothèque de la cathédrale de Vannes et édité par le CMBV, le motet de Campra n’est pour l’instant pas édité dans sa version pour taille. Personne ne connaissait le motet de Suffret dont le nom n’était même pas mentionné… il était nommé monsieur S… très beau motet qui mériterai une édition.
Fabien étant claveciniste et chef assistant au CMBV le lien est évident.

C’est bien qu’il puisse y avoir cet enchainement qui aboutisse à ouvrir le répertoire..

Oui tout à fait.
Faire un disque aujourd’hui à l’ère du streaming et du tout internet est un geste qui n’est pas anodin… La vente de l’objet est complexe, sa diffusion difficile. L’idée que nous avons eue avec Fabien était d’enregistrer un disque à la fois historique, puisqu’il propose des œuvres inédites et originales et met en avant une voix moins valorisée, avec une réelle volonté de proposer un objet sonore qui s’écoute d’un trait… comme un programme de concert.

Personnellement, je pense que le support matériel est extrêmement important…

Je le crois aussi.

… parce qu’il y a une pérennité, parce que le streaming et le téléchargement c’est bien joli, mais souvent le son est déplorable…

Pour nous, en classique, ce n’est pas toujours souhaitable. Des progrès ont été faits mais notre musique « classique » nécessite de la qualité de dynamique, d’écoute. Une qualité bien supérieure à ce qui est proposé par les enceintes d’ordinateur ou via internet et les plateformes de téléchargement.

Et le travail d’édition et d’accompagnement, notices, traductions des textes… cela fait un tout, surtout avec ce répertoire ci, et il est nécessaire.

Oui Je suis absolument d’accord avec vous. C’est vrai que dans le métier on s’interroge beaucoup sur la pérennité du disque en ce moment, de l’objet. D’un coté le discours est de dire que le support disque est mort et ce malgré le retour du vinyle. D’un autre coté, nous les « faiseurs » de disques envisageons un disque comme je le disais précédemment comme un programme qui s’écoute d’un trait, avec un souci d’équilibre et de rapport entre les différentes pièces proposées. De plus dans la musique baroque, il y a toujours de la recherche, du défrichage, on a à cœur de faire entendre des choses inédites… Pour moi, le disque n’est pas mort à l’égal du livre qu’on avait enterré et qui est toujours bien vivant. En dehors du fait que c’est un objet qui a son intérêt en termes d’informations et que c’est aussi un programme qui a été géré dans sa globalité.

Il y a des albums thématiques avec des effets d’échos et d’arches qui se répondent… C’est aussi le travail de l’artiste de révéler un répertoire qui ne soit pas quelque chose dont on se demande quel en a été le choix sous-jacent…

Peut-être que c’est moi qui vous interviewerai la prochaine fois ! (rires)

Vous savez, j’ai commencé ma vie de mélomane aussi via la radio et les vinyles. J’en achète toujours, d’ailleurs. Il y a une qualité de son, malgré les défauts matériels du support, parfois une réelle présence…
Et c’est justement ce que je trouve extraordinaire dans votre disque, c’est la présence. La prise de son est magnifique, et l’auditeur a réellement l’impression d’être « dedans ».

Franck (Jaffrès ex Zigzag Territoire) a fait un magnifique travail de prise de son. On se connait depuis longtemps, il m’a déjà enregistré. Et c’est vrai qu’à la balance, j’étais surpris moi-même du résultat… Il a su magnifiquement capter la voix.

Pour en finir avec ma minute d’admiration (rires), je vais achever en vous disant que j’ai adoré ce titre, Silentium, car en écoutant ce disque, cela nous renvoie à notre propre silence…

Cela me fait très plaisir, car c’est exactement comme cela que Fabien l’a envisagé.

C’est un disque qui m’a beaucoup émue, et qui m’a beaucoup parlé. On fait presque retraite en l’écoutant.

Je suis heureux: Cela veut dire que notre pensée s’est distillée dans la vôtre.

C’est en fait la caractéristique de la musique baroque : elle laisse un espace à l’auditeur.

Oui, un espace d’introspection…

C’est une musique qui ne s’impose pas, elle s’insinue à qui veut l’écouter.

Je suis entièrement d’accord. C’est pour cela qu’elle a eu un écho populaire au sens premier du terme. Parce que les gens ont senti cette connivence et ce dialogue possible. Par la suite l’idée de performance devient importante... Le plaisir du suraigu chez les femmes, du contre ut de poitrine « inventé » au début du XIXe siècle chez les ténors qui auparavant avaient une tout autre technique vocale, le développement de la puissance… Tous ces éléments. Au XIXe siècle sont parfois de l’ordre… euh…

Du cirque ?

Oui, le chanteur qui fait aaaaaaaaahhhhhh ! (il chante), de l’ordre de la performance sportive, même si on adore aussi cela… (il sourit)

On a parfois une émotion d’admiration, mais pas forcément de ressenti intime.

Mais la musique baroque permet cela. C’est une musique de mot, une musique très figurative… C’est souvent le sentiment religieux qui domine. Quelle que soit son opinion du religieux, il y a le Religieux avec un grand R qui est de l’ordre de l’humanisme, et je trouve qu’on le ressent très fort dans le musique à l’époque baroque.

Le lien de « religare », avec une transcendance, quelle qu’elle soit.

Absolument. Quelle qu’elle soit.

Et c’est pour cela que je pense que les textes que vous avez choisis sont suffisamment large pour beaucoup de personnes puissent s’y reconnaitre.

C’est vraiment la manière dont nous avons envisagé ce silence. On pourrait penser qu’appeler un disque, sonore par essence, Silentium est une gageure, mais cette part de l’auditeur est essentielle pour nous… C’est ce qu’on a cherché. Cela me fait plaisir que vous l’ayez ressenti comme cela.

Donc vous avez recherché le répertoire, puis fait des choix par rapport aux thématiques ?

Tout à fait. Dans le cadre d’un projet global, une œuvre qui peut paraître moins intéressante  trouve son sens : Elle met en exergue une autre pièce, forme une respiration plus légère, bref se glisse dans une arche globale. Une suite de chef d’œuvres, n’est pas forcément le plus heureux même si individuellement les pièces sont sublimes.
Nous avons passé plusieurs journées à déchiffrer de la musique, ce qui n’est pas le plus désagréable… (il sourit) Certaines pièces sont évidentes : le premier motet Silentium par exemple.  Puis on a étayé… Les textes, les affects, les tonalités…  Ensuite, il y a eu le choix de la nomenclature instrumentale. Quand il n’y a plus qu’une voix qui chante, on peut craindre la monotonie, la monocordie… enfin la bicordie… (Il sourit) . « Diversité c’est ma devise » comme dirait La Fontaine... On a cherché donc à construire un disque qui s’écoute du début à la fin, comme un concert, je me répète non ? (il sourit) Des œuvres pour basse continue seule, avec 2 violes, 2 violons… des « respirations » instrumentales…

Le streaming remet en cause cette pensée-là.

Oui, on se crée ses propres « playlists ». On devient éditeur soi-même.

Cela est intéressant aussi, mais parfois ça ne sonne pas : rapports de tonalité, rapports d’énergie…
On s’est beaucoup interrogés sur l’ordre. C’est très important, un ordre. C’est ce que me disait Juliette qui a fait la mise en scène du projet de chansons La Fontainien. Une œuvre peut être valorisée par une autre, ou le contraire… On y a donc passé pas mal de temps.

La question qui fâche. Comment arrive-t-on à financer un projet aussi ambitieux, qui peut paraître à tort, de l’extérieur, élitiste ? Qui ne fait pas partie des « grosses machines » comme Mozart, Haendel, etc ?

Il y a des aides, ADAMI, SACEM, SPEDIDAM, SCCP, ce qui permet de faire des projets plus atypiques. Et puis, soyons clair, il y la volonté de chacun d’investir. En l’occurrence, il y a l’association de Fabien, des mécènes. Le financement participatif, aussi.
Vous avez raison, faire ce genre de projet aujourd’hui, c’est…

Courageux ?

C’est courageux, et en même temps, non, c’est…

Essentiel, mais quand même courageux.

C’est exactement ça. C’est essentiel pour nous alors on le fait et c’est tout… J’ai agi pareil pour mon spectacle La Fontaine…Etant musicien issu des musiques classiques, proposer un spectacle théâtral autour de chansons pouvait sembler incongru... Mais il y a un moment où c’est essentiel. Ou c’est ce qu’il faut faire…
J’ai présenté ce spectacle à Avignon l’été dernier, c’est sûr que financièrement c’est un peu compliqué, mais je gère les projets les uns par rapport aux autres si je puis dire… Afin qu’un projet rémunérateur puisse « mécèner » un projet « en cours »… et l’intermittence aussi qui permet ces temps si important de création.
De toute façon, Je le vis comme une nécessité. J’ai très bien gagné ma vie un moment en faisant beaucoup, beaucoup de concerts… Maintenant je choisis des projets qui me sont plus personnels. C’est plus complexe, mais j’ai besoin de faire ce que je ressens  profondément. C’est un questionnement qui n’en est pas un, finalement.
Nous nous sommes rencontré à un concert que vous avez entendu autour de Benserade à la Galerie Prodromus par exemple, entre airs de cour, textes, et introductions instrumentales à la flûte à bec mon instrument. Les galeristes Claude et Anna sont des passionnés cultivés, le librettiste Bensérade est un auteur intéressant… Et en plus la galerie se trouve en face de chez moi… Faire un concert « de quartier », il y a une forme d’humanité qui est importante dans tout cela…

Ce programme était merveilleux… Il mériterait d’être pérennisé par un disque.

Merci. (il sourit) Avec Fabien, nous commençons effectivement à réfléchir à d’autres projets...

Nous parlions d’humanité… Depuis plusieurs années, avec le chœur Jubileo et sa cheffe Laurence Benizet de la Morandière, je participe à des opérations de diffusion musicale là où on ne la donne pas habituellement… Un chapiteau a été monté dans l’ex jungle de Calais, nous y avons donné le Messie de Haendel pour Noël. Nous avons donné La Création de Haydn en prison, à l’hôpital Pompidou…
Cette année, nous développons l’idée de rencontres sociales et humaines à travers le « chanter ensemble ». L’idée est de donner un concert avec des lycéens à Sarcelle, un lycée qu’on dirait difficile, avec la Fondation Deloitte, grand cabinet d’expert comptable et la rencontre de 3 chœurs d’obédience religieuse différente : catholique, juive et musulmane. A travers des chants de ces trois cultures, la musique comme vecteur culturel, et le chant comme vecteur socialisant… On a beau avoir tous les moyens de parler avec le monde entier à travers les réseaux sociaux, sincèrement on est tous un peu« prisonniers » de notre milieu social… les gens qui se sont rencontrés là ne se seraient jamais connus sans le vecteur de la voix… Nous avons donné des extraits de grandes œuvres de chaque culture, Le Messie, le Requiem de Mozart, mais également des chants en arabe et en hébreux… C’était magnifique pour nous à Sarcelle de sentir l’intérêt des lycéens pour des cultures qui ne sont a priori pas la leur, le plaisir de découvrir et de faire…Ensemble. C’est là qu’on se rend compte que la qualité, la sincérité la beauté sont des choses universelles…   tout le monde la ressent. Quand quelque chose se passe, à travers un acte culturel, cela se sent. Quel que soit le milieu ou la place où l’on est.

Et le respect aussi, car leur montrer cette autre culture, c’est aussi un signe de respect.

Exactement. J’avais déjà vu cela, quand nous avions monté avec les Lunaisiens le Zémire et Azor de Gretry à la fondation Royaumont, et à l’opéra comique il y a quelques années. J’étais allé dans les classes, et cela avait été absolument fantastique : Quand on respecte les gens, ils nous renvoient ce respect. Le contraire vaut aussi, hélas…

Nous sommes donc allés à Sarcelle toutes les semaines travailler le répertoire, Il y a un lien qui s’installe. Le directeur, la directrice adjointe et quelques profs venaient chanter également…  Cela changeait  également le rapport profs-élèves. Ils se retrouvent tous à chanter à égalité, avec leur voix… leur qualité, leurs fragilités aussi…  Alors qu’on leur serine à longueur de temps d’une manière ou d’une autre qu’ils sont en banlieue, que c’est difficile qu’ils n’ont pas la bonne couleur de peau…  Le directeur nous disait que la synergie humaine créée était absolument extraordinaire, l’enthousiasme et le sens du bien faire ensemble une vraie valeur, une vraie qualité.
Tout ça pour dire que la dimension culturelle et la dimension humaine « sonnent » pour utiliser un terme musical quand on fait une chose avec sincérité et respect.  J’en suis absolument persuadé. Et cela, tout le monde peut l’entendre. Même pour ces « ados » musulmans de Sarcelles dont ce n’est pas la culture, le Requiem de Mozart, c’est quelque chose de fort, de beau, d’universel.

L’ennui, c’est que pour beaucoup de gens, la culture est quelque chose d’ennuyeux, alors que c’est quelque chose qui rend heureux.

Oui. Et qui ouvre la vie.

Il n’y a pas de hiérarchie à mettre entre les plaisirs que l’on a. Pourquoi avoir honte d’aimer telle ou telle chose ?

Pourquoi s’interdire quoi que ce soit ??
J’aime cette musique qu’on pourrait qualifier d’hyper spécialisée… mais cela ne m’interdit pas de faire ce projet de chansons théâtralisé… Par ailleurs,  je pratique le clown. Cela me met d’ailleurs dans des dimensions de rapport au public très différentes. L’un n’empêche absolument pas l’autre.



Jean-François Novelli Photographie (c) DR


Vous avez d’ailleurs un parcours absolument incroyable… Vous avez commencé comme flûtiste, êtes parti sur la voix et maintenant dans plein d’autres voix/voies.

Incroyable vous êtes très gentille… (sourire) Oui, j’ai toujours eu l’envie de ne pas m’enfermer dans quoi que ce soit, car cela m’enferme aussi moi-même.
Je me souviens d’une semaine où je donnais mon La Fontaine à la naissance de ce projet, Le Kibele, un restaurant Turc (délicieux d’ailleurs) qui possède une très jolie cave où sont donnés tous les soirs des spectacles. La même semaine, le samedi, je chantais au Théâtre des Champs-Elysées avec Christophe Rousset… Et j’étais très heureux de cette pluralité.

Une autre question qui fâche… Le milieu baroque a parfois des ornières : quand on sort du cadre ou qu’on témoigne d’une pluralité, c’est parfois mal perçu. N’avez-vous pas été confronté à cela ?

Pour ma part, je ne ressens pas de « racisme » (le mot est évidemment  trop fort) pour ma double culture. Beaucoup de musiciens de mon milieu classique sont venus voir le spectacle  La Fontaine et en ont visiblement eu du plaisir sans que je ne sente une quelconque suspicion… (il sourit.)
Pour chaque partie de mon travail artistique (le spectacle à Avignon, l’enregistrement de Silentium), la sincérité est mon maître mot. Je vis et pratique cette musique française baroque depuis très longtemps. Tant que je serai compétent pour le faire, je me le permettrai. Je ne ferai pas demain un opéra de Verdi. C’est aujourd’hui en dehors de ma culture et sûrement de mes compétences aussi … (il sourit.)
Faire quelque chose dans la chanson, je le peux aussi, car c’est une musique de texte, comme la musique baroque. On est finalement dans des sphères musicales qui peuvent se rencontrer et qui ne sont pas si éloignées…
C’est vrai que quand je me suis lancé complètement dans ce projet, on m’a demandé si cela « passerait » dans mon milieu… Comme je l’ai dit précédemment, la nécessité fait loi… Par ailleurs, je continue à chanter de la musique baroque avec un très grand plaisir ! Cette année des Vêpres de Monteverdi, un opéra retrouvé de Campra, et ce programme Silentium que nous donnons en concert. Je ne sens pas de cloisonnement.

En France, contrairement au monde anglo-Saxon, on peut parfois sentir ce cloisonnement, c’est vrai. Pour ma part, j’espère arriver le mieux possible à défendre avec justesse chaque part de mon travail artistique. Ici, je défends des compositeurs avec le bagage de nombreuses années d’expérience, ailleurs, je défends un projet qui s’articule autour de ma personnalité, autour de ce travail de clown, de comédien que j’adore également…

C’est du moins ce que je ressens par rapport à votre art. C’est toujours très équilibré, dans une justesse. Et puis, ne le prenez pas mal, vous comprenez ce que vous faites, ce que vous dites.

Je ne le prends pas mal. (Il rit.) Je le prends même très bien…

Certains interprètes font du très beau son, de très belles choses, mais parfois, on a l’impression qu’ils ne comprennent pas toujours ce qu’ils font. Cela manque d’intériorité. Le naturel du discours n’y est pas. Tandis que dans votre art, la rhétorique est devenue totalement naturelle.

C’est à mon sens mon travail… Merci de ce retour. (il sourit.)

C’est magnifique, et cela fait du bien de l’entendre.
On est bien obligé de déplorer que la jeune génération, qui a bénéficié du travail des défricheurs, fait parfois un peu n’importe quoi. On a l’impression que certains jeunes chanteurs appliquent des « recettes », mais sans les avoir totalement intégrées.

C’est-à-dire qu’ils entendent des disques et qu’ils reproduisent, cadences comprises… à leur décharge, il faut avouer qu’on demande beaucoup aux jeunes chanteurs aujourd’hui. Ils doivent tout savoir chanter, avec style. Parfois, le bagage culturel n’est pas là… alors on écoute des disques et on reproduit comme on peut… C’est humain.
Le niveau vocal a vraiment monté – on a des chanteurs magnifiques – mais… la spécialisation cela a aidé aussi… Des chanteuses comme Sandrine Piau ou Véronique Gens se sont nourri de ce style ancien pour aller dans le sens de l’histoire… Elles abordent au fur et à mesure des genres différents avec tout le bagage des siècles passés… c’est vraiment intéressant je trouve… Et beau.

Mais ce style ne s’apprend pas en quinze jours… et des chanteurs « non spécialisés », même s’ils apportent autre chose, ne peuvent l’intégrer en cette période… Et ce n’est ni leur faute, ni celle du chef.

Ce sont des choses qu’il faut prendre en compte. C’est fantastique que Lully ou Rameau passent dans le « répertoire » comme on dit… Et en même temps, il faut leur faire profiter de toutes cette magnifique culture que nous ont apportées toutes ces années de redécouverte baroque…

Cela ouvre ce répertoire vers un tout autre public.
Mais ce qui me semble tout aussi important, c’est le travail de fonds que vous faites, de déchiffrer et d’ouvrir le répertoire. Au lieu de simplement essayer de faire une copie conforme comme cela a été fait pour l’Atys de Christie-Villégier, spectacle mythique mais non reproductible dans son essence…

Atys … Un miracle et peut être le véritable début de cette aventure baroque que nous vivons depuis toutes ces années… les premières fois sont uniques… (il sourit.)

De toute façon, j’imagine que la sensibilité personnelle entre en ligne de compte, et qu’on aime plus certains répertoires.

C’est clair… De toute façon, le milieu baroque s’est professionnalisé, avec les agents, etc… et c’est très bien car cela fait des professionnels qui sont très forts, et en même temps, je sens… non pas de la détresse, le mot est un peu fort, mais je sens une peur. Les chanteurs s’interrogent.
Quand j’ai commencé mon apprentissage de chanteur, je jouais cette musique ancienne depuis longtemps à la flûte à bec. J’ai eu une voix qui par chance s’accordait bien avec le style baroque, plutôt légère, vocalisante…  Et puis j’ai rencontré Christophe Rousset, William Christie, Gérard Lesne, Hervé Niquet au Conservatoire de Paris ou je faisais mes études cela a été de ce fait assez simple. Aujourd’hui, c’est plus complexe. On demande aux jeunes chanteurs d’être pluridisciplinaires, ce qui n’est pas toujours facile et idéal.
Aujourd’hui, il y a moins de travail, tout le monde sent les restrictions budgétaires… Ils doivent lancer des pistes un peu partout, car ils ont besoin de travailler. C’est parfois au détriment d’une vraie envie, d’un vrai choix pour tel ou tel répertoire … C’est complexe… Sans parler des impératifs financiers qui entrent évidemment en ligne de compte.
Parfois je me demande ce que je ferais si je commençais mon parcours musical aujourd’hui…

© Hors Portée - Devin du Village - Jean-Jacques Rousseau (Colin) - Théâtre du Galpon (Genève) 2012


Quels sont vos projets immédiats ? Comment voyez-vous les choses évoluer ?

J’ai ce projet « social » qui m’occupe pas mal de temps, ensuite cette reprise de Croustilleux  La Fontaine en juin-juillet.
Pour la rentrée je vais à la Réunion chanter une création contemporaine : Freedom, puis Je redonne Le Retour d’Ulysse [de Monteverdi] en Sicile et à Versailles, production du Ricercar Consort de Philippe Pierlot, que j’affectionne particulièrement dans une belle mise en scène de William Kentridge. Je vais également chanter dans un opéra de Godard à Saint-Etienne.
Je suis également en train de penser à deux autres spectacles, des « seuls en scène » mais pour l’instant c’est embryonnaire… (il sourit) et tout est possible. Je vous en parlerai plus tard...
J’aime cet éclectisme entre projets personnels un peu atypiques et le fait d’être « juste » (ce qui n’est pas juste, car ce n’est pas un mince travail non plus … ! ) interprète de projets : être au service d’un compositeur, de la musique, d’un chef qui vous demande d’aller dans sa vision, son sens…
Pour les projets personnels, il faut tout faire, même tracter parfois, mais je l’accepte tout à fait. Dans une vie artistique pour moi, il n’y a pas de hiérarchie. J’ai toujours eu une immense admiration pour Ariane Mnouchkine qui nous donne les programmes quand on va voir ses spectacles… Je trouve cela formidable de parler avec les gens et j’aime à me dire que je fais en toute modestie mon Ariane…
A Pleyel où Juliette m’a invité pour sa première partie j’ai tracté ensuite, l’occasion de ressentir comment les gens avaient reçu les chansons d’Antoine… J’ai toujours trouvé formidable d’avoir ce lien avec le public… Comme dans la Galerie Prodromus, d’ailleurs. Les gens sont proches, c’est beau, ce rapport-là.
Et je dois avouer, que je l’apprécie d’autant plus que durant des années, j’avais eu une conscience du public très relative… J’en ai pris conscience au moment des problèmes avec l’intermittence et que tout le monde s’interrogeait sur la nécessité de faire grève ou pas. Je me suis rendu compte qu’il y avait des gens… C’est atroce à dire « il y avait des gens » ! Des personnalités individuelles, et pas un groupe d’oreilles… Je pensais : « Je donne la musique, avec une conscience la plus aigue possible, c’était mon travail. Après, les gens la reçoivent comme ils peuvent, c’est leur problème ». En fait, j’avais une vision très « musée » : il y a des choses qui sont belles. Le temps l’a prouvé alors je tentais de passer la pensée du compositeur le mieux possible en aillant une conscience très relative des gens en face… J’ai aujourd’hui une toute autre vision.
Pour le rapport au public le travail du clown est formidable, je l’intègre dans mon spectacle La Fontaine et d’ailleurs un peu dans tout en fait…

Mais La Fontaine, c’est une merveille.

C’est une merveille, oui ! Les textes sont magnifiques, caustiques, très actuels. C’est sardonique, c’est licencieux…  Pas dans les mots, aucun mot cru ni vulgaire, mais dans les thèmes on ne peut plus sous la ceinture... On doit parfois expliciter des situations parce que cette langue du XVIIe n’est plus tout à fait la nôtre et qu’elle peut dérouter. Vous, vous êtes une esthète de ce style (il sourit), mais parfois la compréhension est vraiment difficile… Pour faire sonner les situations, il faut trouver les bonnes armes sans défigurer le texte… C’est un équilibre dont nous devions trouver la subtilité … et je suis très heureux de le présenter au public !

Merci de m’avoir accordé cet entretien.

Merci à vous.
Entretien réalisé le 9 mai à Paris,
par Emmanuelle Pesqué.
Transcription : Emmanuelle Pesqué

Cet entretien a été réalisé pour le site ODB-opera.

samedi 23 juin 2018

Messager - Les P’tites Michu (Théâtre de l'Athénée, juin 2018)


Messager – Les P’tites Michu (1897)
Opérette, sur un livret d’Albert Vanloo et Georges Duval
Version pour neuf chanteurs et douze instrumentistes (transcription de Thibault Perrine.)

Anne-Aurore Cochet – Blanche-Marie
Violette Polchi – Marie-Blanche
Philippe Estèphe – Gaston
Marie Lenormand – Madame Michu
Damien Bigourdan – Monsieur Michu
Boris Grappe – Général des Ifs
Artavazd Sargsyan – Aristide
Romain Dayez – Bagnolet
Caroline Meng – Mademoiselle Herpin
Jenny Daviet – Mademoiselle Ida

Rémy Barché – mise en scène
Salma Bordes – scénographie
Oria Steenkiste – costumes
Florent Jacob – lumières
Marianne Tricot – illustrations
Stéphane Bordonaro – vidéo
Antoine Reibre – son

Compagnie Les Brigands
Pierre Dumoussaud – direction musicale

Coproduction Angers Nantes Opéra, Palazetto Bru Zane et Compagnie Les Brigands.
(Donné dans le cadre du 6e Festival Palazetto Bru Zane Paris)

Théâtre de l’Athénée, 20 juin 2018


…. Ou, Comment garder le bébé avec l’eau du bain.

Les P'tites Michu de Messager - Photo (c) Nemo Perier Stefanovitch.


Créée au Théâtre des Bouffes-Parisiens de Paris, le 16 novembre 1897, cette opérette aura fait une immense carrière internationale, avant de s’effacer peu à peu du répertoire. Composée par André Messager (1853-1929) alors qu’il accusait difficilement un échec, ce tourbillon triomphant a enchanté nos grands-parents par son rythme, ses couleurs et la sophistication de son orchestration… (On en trouve d’ailleurs encore deux interprétations délicieuses datant de 1953  et de 1958  sur le site de l’Ina, avec l’époustouflante Claudine Collart.)

Le livret repose sur une variation drolatique du thème ressassé dans la littérature populaire des enfants perdus, retrouvés ou échangés. Mais ici, pas de quoi faire pleurer Margot, malgré un arrière-fond historique assez dramatique : en 1793, le marquis des Ifs émigre loin des troubles révolutionnaires. Sa marquise est décédée en donnant le jour à une petite fille, vite confiée à un couple de fromagers, les Michu, eux-mêmes parents d’une enfant du même âge. Hélas, le père Michu, en donnant un bain commun aux deux nourrissons, est ensuite incapable de les départager… En 1810, élevées comme des jumelles, les deux adolescentes sont élèves au pensionnat de Mlle Herpin, où elles rencontrent (et flirtent) avec un beau militaire, neveu de la directrice. Ledit Gaston a été également le sauveur (durant le second siège de Sarragosse, en 1809) du Général des Ifs, l’ancien marquis rallié désormais à l’Empire. Par reconnaissance, ce dernier décide de donner son Irène de fille, toujours inconnue, en mariage au héros, et la fait donc rechercher chez les Michu. Mais de laquelle des deux filles s’agit-il ? Cette question et ses conséquences vont faire palpiter les cœurs durant deux actes et demi.

Le rapprochement de l’intrigue avec Les Demoiselles de Rochefort ou Les Parapluies de Cherbourg dans la scénographie est manifeste dès l’ouverture, avec la projection d’un générique, puis l’utilisation de vidéos, parfois un peu redondantes, en fond de scène. Décor minimaliste mais transformiste à l’aide de quelques éléments, couleurs franches (au cadre rose bonbon coup de poing !), costumes acidulés et décidément très années 60, on est bien loin de l’époque supposée du livret et de son contexte historique. Le tourbillon du récit et un jeu scénique énergique et décalé (chapeau bas à un couple Michu irrésistible de trivialité !) font oublier ce qui reste parfois maladroitement plaqué sur l’intrigue originelle et des inserts rocks intempestifs. De même, les travers désagréablement clichés de la révélation finale, qui devraient désormais heurter dans cette nouvelle temporalité, passent malgré tout : Irène des Ifs ne saurait « naturellement » se satisfaire de sa famille adoptive, car le sang bleu ne saurait goûter la vente de brie aux Halles… L’escamotage de la grande question « nature ou culture ? » n’est ici qu’un prétexte à rebondissements comiques, et l’échange in extremis des fiancés (le commis de boutique des Michu, un Aristide dont le cœur balance entre les deux sœurs supposées, un cocasse Artavazd Sargsyan, très Dick Rivers de sous-préfecture) et le fringant officier, est effectué en un clin d’œil… Tout est bien qui finit bien ?

Les P'tites Michu de Messager - Photo (c) Nemo Perier Stefanovitch.


Reste que, de ces quelques ombres au tableau ménagées par l’orchestration de Messager, des élans élégiaques et d’une certaine suavité, peu demeure dans un déroulé pétillant et vigoureux qui tire cette opérette vers une comédie musicale bien de nos jours… Il faut dire que la réduction, pour habile qu’elle soit, enlève une bonne partie de ce suc orchestral, et que le succédané de chœur sonne parfois un peu maigrelet. Enlevée et enthousiaste, la direction de Pierre Dumoussaud cisèle des ensembles savoureux, mais prend peu le temps de rêver avec ces jeunes filles bousculées dans leur identité.

Toutefois cette (fausse) gémellité est bien le cœur d’une intrigue rigolote : tout d’abord quasiment indiscernables, Blanche-Marie et Marie-Blanche (dont l’ordre des prénoms est in signe manifeste, bien que discret, de leur appartenance sociale réelle…) gagnent en personnalités distinctes et en autonomie tout du long de l’intrigue. La plus songeuse et délicate Blanche-Marie trouve en Anne-Aurore Cochet un écrin à sa résignation mélancolique, tandis que Violette Polchi, plus immédiatement gouailleuse et « poulbot », fait preuve d’un « chien » irrésistible. Philippe Estèphe, malgré le défaut de suavité attendu pour le jeune premier de la fable, surjoue gaiment le nunuche énamouré. Très père Groseille version dessin de Dubout, Damien Bigourdan est un père Michu dominé par son épouse, et ravi de l’être. Celle-ci est campée avec charisme par Marie Lenormand à l’abattage savoureux et au cousinage certain avec Madame Sans-Gêne.
Tranchant sur le reste de l’action, le siège de Saragosse qui se distingua par ses atrocités est l’objet d’un air dont la rigueur contraste avec le côté bon enfant de l’histoire. Ce récit cynique et froid est enlevé avec une gravitas placide par un Boris Grappe pince-sans-rire, qui ouvre les seuls abîmes réels au tableau. Romain Dayez, aux entrechats aussi désopilants que sa feinte autorité, guide lui aussi le spectateur dans des méandres d’étonnements. Pour sa part, Caroline Meng est une directrice d’établissement quasi militaire dont on imagine fort bien la révérence envers le sabre de son père, écho amusant fort bien venu aux instructions que Napoléon avait avancées pour l’éducation des filles. Toutefois, en regard de son souhait d’en voir sortir « non des femmes très-agréables, mais des femmes vertueuses; que leurs agréments soient de mœurs et de cœur, non d’esprit et d’amusement », Mlle Herlin a donc bien échoué dans son enseignement…

Cet échec très relatif de la pension Herlin fait donc la réussite de cette œuvre délicieuse, qu’on est bien aise de revoir occuper la scène de l’Athénée… Souhaitons qu’avec cette soirée si savoureuse, l’œuvre de Messager regagne enfin un regain de faveur et que ses délicieux ouvrages retrouvent le chemin des salles, pour notre plus grand bonheur.

Emmanuelle Pesqué

Photographies © Nemo Perier Stefanovitch.

Comme il leur est habituel, le site du Palazetto Bru Zane présente un dossier très complet sur l’œuvre : livret, panorama de presse d’époque, iconographie, etc…

Ce compte rendu a été rédigé pour ODB-opéra.