lundi 26 février 2018

Molière et Lully - Monsieur de Pourceaugnac (Les Arts Florissants - Grand Théâtre de Reims, février 2018)



Molière et Jean-Baptiste Lully - Monsieur de Pourceaugnac
Comédie-ballet (1669)

Stéphane Facco – médecin, Lucette, suisse
Juliette Léger - Julie
Clémence Boué – Nérine, Picarde, suisse
Gilles Privat – Monsieur de Pourceaugnac
Guillaume Ravoire – Eraste
Daniel San Pedro – Sbrigani
Alain Trétout – Oronte

Erwin Aros, haute-contre, 2d musicien, l'Égyptien
Cyril Costanzo, basse, apothicaire, avocat, archer
Élodie Fonnard, soprano, l'Égyptienne
Matthieu Léocrart, baryton-basse, 1er musicien, médecin, avocat, exempt

Clément Hervieu-Léger – mise en scène
Aurélie Maestre – décors
Caroline De Vivaise – costumes
Bertrand Couderc – son
Jean-Luc Ristord – chorégraphie

Les Arts Florissants
Paolo Zanzu – direction musicale et clavecin

Production : C.I.C.T. / Théâtre des Bouffes du Nord
Coproduction : Théâtre de Caen, Les Théâtres de la Ville de Luxembourg, Les Arts Florissants, Château de Versailles Spectacles, CNCDC Châteauvallon, Théâtre Impérial de Compiègne, Compagnie des petits champs, Théâtre de Liège.

Grand Théâtre de Reims, 24 février 2018


Monsieur de Pourceaugnac Photo Brigitte Enguerrand 2015



Créée à Chambord le 6 octobre 1669, cette comédie-ballet en trois actes recueillit un vif succès du vivant de Molière. Ce dernier peint les mésaventures d’un gentilhomme limousin, Monsieur de Pourceaugnac, « monté » à Paris pour contracter un mariage de raison avec la fille d’Oronte, Julie. Las, la belle, bien décidée à épouser son amant Eraste, intrigue avec ce dernier pour dégoûter son galant forcé. Sbrigani, un Napolitain intriguant et Nérine, une femme spécialisée dans les faux témoignages, vont s’adjoindre l’aide plus ou moins consentie de médecins empressés (Pourceaugnac passant pour fou), créanciers espagnols imaginaires, épouses doublement bigames et exempts prompts à incarcérer. Terrorisé, le malheureux provincial n’aura plus qu’à se travestir en femme pour quitter plus aisément la capitale, ce qui permettra aux tourtereaux de s’unir.


Monsieur de Pourceaugnac Photo Brigitte Enguerrand 2015


On trouve déjà dans cette œuvre certaines des thématiques récurrentes qui feront les beaux jours des pièces de la maturité moliéresque, sur fond d’ironie socioculturelle : la médecine, les mésalliances et stratégies matrimoniales, le souci du paraître et son coût, le rôle des cours de justice et la folie des procès qui ruinèrent tant de contemporains de Molière et de Racine. Saupoudrés d’un exotisme caricatural (« comment peut-on être de Pézenas ? ») et d’une belle dose d’humanité – le hobereau berné et confus suscite autant le rire que la compassion –, cette comédie-ballet est mieux qu’une étape dans les tâtonnements méthodologiques qui firent éclore les grandes œuvres à venir des deux compères, Lully et Molière.


Monsieur de Pourceaugnac Photo Brigitte Enguerrand 2015


Cette production de 2015 qui a déjà bien tourné en France faisait escale à Reims pour le plus grand plaisir de petits et grands spectateurs, à en juger par les éclats de rire qui ont ponctué la soirée… Cependant, contrairement à ce qui est annoncé par Clément Hervieu-Léger (qui nous présente une mise en scène classique et enlevée), cette comédie-ballet donne la part belle au théâtre. En effet, les parties musicales ne sont que peu intégrées à l’action, n’étaient un joli prologue et un tout aussi ravissant divertissement célébrant les noces des deux amants. On ne s’en plaint guère, car le rôle-titre est incarné par un Gilles Privat parfait d’ahurissement, de naïveté confondue et de désillusions assénées. Il porte toute cette pochade cruelle par sa force de conviction et son humanité éperdue. Tout aussi réjouissant est le Sbrigani énergique et retors de Daniel San Pedro qui mène la danse avec une faconde qui fait renouer la pièce avec ses origines de tréteaux italiens. Chapeau bas également à Stéphane Facco qui campe un médecin lorgnant vers un Knock déjanté et une Lucette, provençale irrésistible de drôlerie. Ce sont eux qui insufflent un rythme trépidant aux mésaventures de cet ancêtre éloigné de Jacques Tati. La transposition dans un Paris des années 50, aux décors entre Juan Gris et Fernand Léger, fonctionne bien.


Monsieur de Pourceaugnac Photo Brigitte Enguerrand 2015


Ce ne sont malheureusement pas Les Arts Florissants en très petite formation (et forme relative) qui font repartir le discours : la direction mollassonne de Paolo Zanzu accentuerait plutôt la dichotomie entre théâtre et musique. Il faut dire que la structure de l’œuvre est encore bien maladroite, et qu’on est encore loin d’une nécessité structurelle de l’arrivée du chant dans l’intrigue. On s’en console avec la solidité pince sans rire de Cyril Costanzo, le sûr métier de Matthieu Léocrart et la frémissante fraîcheur d’Elodie Fonnard tandis qu’Erwin Aros met plus de temps à stabiliser son intonation, températures glaciales extérieures obligent !
Si, comme l’entonnent les invités du mariage de Julie et Eraste à la toute fin, « La grande affaire est le plaisir », le nôtre était bien à la fête.

Emmanuelle Pesqué

Photographies © Brigitte Enguerrand, 2015.

Ce texte a été rédigé pour ODB-opera.

samedi 17 février 2018

Marie Perbost et Lucie Seillet - Mélodies françaises et airs (CD Les Belles Ecouteuses, 2014)




Marie Perbost Lucie Seillet CD Les Belles Ecouteuses 2015


[Mélodies française et airs d’opérette]

Marie Perbost, soprano
Lucie Seillet, piano

1 - Erik Satie (1866-1925) : Je te veux. Poème d’Henry Pacory. (1900)
2 - Albert Roussel (1869-1937) : Le jardin mouillé, extrait de Quatre Poèmes op. 3. Poèmes d’Henri de Régnier. (1903)
3 et 4 - Francis Poulenc (1899-1963) : Voyage à Paris, Hôtel, extraits de Banalités. Poèmes de Guillaume Apollinaire. (1940)
5 - Francis Poulenc : Les chemins de l'amour. Texte de Jean Anouilh (1940)
6 - Reynaldo Hahn (1874-1947) : C'est pas Paris, c'est sa banlieue. (Ciboulette, livret de Robert de Flers et Francis de Croisset, 1923)
7 - Charles Lecocq (1832-1918) : Ô Paris, gai séjour (air de Gabrielle) (Les cents vierges, livret de Clairville, Henri Chivot et Alfred Duru, 1872)

CD « Passeport » Les Belles Ecouteuses, 2014. Durée : 21:47 minutes.
Enregistrement réalisé au Petit Palais, le 21 juin 2014.
Concert produit par l’Association Jeunes Talents.


Avant de figurer parmi les Révélations classiques de l’Adami en 2016 et de rejoindre l’Académie de l’Opéra de Paris à la rentrée 2017, la jeune soprano Marie Perbost avait donné un délicieux concert au Petit Palais, dans le cadre de la Fête de la Musique 2014. (Rappelons qu’elle avait été nommée « Révélation artiste lyrique » aux Victoires de la Musique classique 2018 mais, malade, elle a dû se désister et concourra très probablement l’an prochain.)
C’est un enchantement de retrouver ce moment délicat dans ce très beau CD « carte de visite ». Une prise de son remarquable de clarté met en valeur le timbre rayonnant et le moelleux de cette voix, la luminosité des aigus et la rondeur des graves, ainsi que la délicatesse et la subtilité d’une interprétation qui se distingue par sa maturité et son empathie. De même, cette élégance si française éblouit par sa classe. La complicité palpable entre la soprano et la pianiste Lucie Seillet, qui lui donne si allégrement et intelligemment la réplique, contribue à l’équilibre d’une interprétation infiniment séduisante.
Nous sont tour à tour offerts un Je te veux frémissant de sensualité, Un jardin mouillé scintillant où le chuchotement de la pluie tisse la voix avec un clavier emperlé, et des Poulenc colorés et enlevés où se distinguent des chemins de l'amour bien affriolants. Quant aux deux derniers airs vantant, qui Aubervilliers, qui Paris, ils se distinguent par une énergie irrésistible et une diction superlative qui insuffle une noblesse gouailleuse à ces morceaux de bravoure de l’opérette : la valse de Lecoq achève en radieuse apothéose cette énumération des qualités supposément nationales, avec une agilité et un trille irrésistible, tout comme un abattage remarquable de drôlerie.
Un enregistrement enthousiasmant d’une jeune artiste qui avait déjà beaucoup d’une grande…

Emmanuelle Pesqué

Le site officiel de Marie Perbost : http://www.marieperbost.com/

Quelques exemplaires de ce CD sont encore disponibles au prix de 5 euros.
Contact : public_AT_bellesecouteuses.com (remplacer _AT_ par @)
On peut en écouter quelques mesures sur Amazon.

Ce texte a été rédigé pour ODB-opera.

Chansons de la Belle Epoque - Anaïs Bertrand et Fabien Touchard (CD Les Belles Ecouteuses, 2014))




Anaïs Bertrand Fabien Touchard CD Les Belles Ecouteuses 2015


Chansons de la belle époque

1- Le fiacre (Léon Xanrof)
2 - Maman est une étoile (Ernest Dumont / Ferdinand-Louis Benech)
3 - A Saint-Lazare (Aristide Bruant)
4 - Bonsoir m’amour (Adelmar Sablon / Raoul Le Peltier) / La chanson de Craonne (chanson collective recueillie par Paul Vaillant Couturier)
5 - Aubade montmartroise (Félicien Vargues / Lucien Delormel) / La butte rouge (Georges Krier / Montéhus)

Anaïs Bertrand – mezzo-soprano
Fabien Touchard – piano et arrangements

CD « Passeport » Les Belles Ecouteuses, 2014. Durée : 20 minutes.
Enregistrement réalisé au Petit Palais, le 21 juin 2014.
Concert produit par l’Association Jeunes Talents.

De la légèreté coquine du célèbre Fiacre adultère de Léon Xanrof – auteur du Temps des Cerises, dans lequel s’illustra Yvette Guilbert – au réalisme poétisé de Maman est une étoile, servi ici avec une infinie pudeur, en passant par la lettre gouailleuse aux conseils ambigus du prisonnier de Saint-Lazare à son « pauv' Polyte », c’est avec le répertoire réaliste des chansonniers de la Belle Epoque qu’Anaïs Bertrand donnait un bref mais passionnant récital dans le cadre de la Fête de la Musique en 2014.
Ce programme qui variait intelligemment les climats et les tableaux de genre donnait à la mezzo l’opportunité de déployer son sens du théâtre, tout en faisant valoir un timbre chaud et expressif. Sans se laisser intimider par les voix illustres qui les ont précédés dans ce répertoire, les deux jeunes musiciens en livrent une version très personnelle, attentive aux silences de ces tranches de vie amères ou ironiques. Mais c’est dans la césure glaçante entre Bonsoir m’amour et La chanson de Craonne qu’ils fouaillent la blessure d’une génération : réutilisant la première chanson – parue en 1911 et rapidement populaire –, les Poilus mutins de 1917 en firent un signe de ralliement : la seconde strophe de cette réécriture, ici enchaînée à la charmante romance ouvrière originelle, en devient d’autant plus terrible, en une illustration terrifiante du sort de millions d’engagés révoltés contre « Ceux qu'ont l'pognon, ceux-là r'viendront,/ Car c'est pour eux qu'on crève ». Abîme d’ailleurs suggéré par une envolée au clavier qui tutoie ces enfers. La dernière proposition, tout aussi composite, joue d’ailleurs des clichés entourant Montmartre, tout comme du souvenir des « Sang d'ouvriers et sang de paysans » versés par les « bandits qui sont cause des guerres »… Retour aux sources des complaintes anciennes qui dévoilaient tant les peines des peuples que leurs fugitifs plaisirs.

Emmanuelle Pesqué

Une biographie d’Anaïs Bertrand est disponible sur le site des Musicales d’Orcival 
Une biographie de Fabien Touchard est disponible sur le site des Jeunes Talents.

Quelques exemplaires de ce CD sont encore disponibles au prix de 5 euros.
Contact : public_AT_bellesecouteuses.com (remplacer _AT_ par @)
On peut en écouter quelques mesures sur Amazon


Ce texte a été rédigé pour ODB-opera.