samedi 10 juin 2017

Lemoyne - Phèdre (1786) (Festival Palazzetto Bru Zane)



Jean-Baptiste Lemoyne – Phèdre (1786)
Tragédie lyrique en trois actes, sur un livret de François-Baptiste Hoffmann
Adaptation pour quatre chanteurs et dix instrumentistes de Benoît Dratwicki.

Judith Van Wanroij – Phèdre
Diana Axentii – Œnone
Enguerrand de Hys – Hippolyte
Thomas Dolié – Thésée

Marc Paquien – mise en scène
Claire Risterucci – costumes
Emmanuel Clolus – scénographie
Dominique Bruguière – lumières

Le Concert de la Loge
Julien Chauvin – direction musicale et violon

Théâtre des Bouffes du Nord, 8 juin 2017
Dans le cadre du Festival Palazzetto Bru Zane à Paris

Phèdre de Lemoyne (1786) frontispice du livret de Hoffmann



Dans la seconde partie du XVIIIème siècle, la tragédie lyrique trouva un second souffle en puisant son inspiration dans la tragédie classique : les pièces de Racine et Corneille, pour ne citer que les deux plus célèbres auteurs qui sont encore parfois données de nos jours à la Comédie Française, furent ainsi adaptées par sa cousine lyrique. Afin de passer outre le monopole de l’institution théâtrale, les vers d’origine furent réécrits avec des bonheurs divers, bien que certaines réminiscences s’y fassent encore entendre. Le procédé suscita des débats passionnés sur la pertinence de ces adaptations, les dérivés n’atteignant jamais, selon les puristes, la grandeur des originaux…

La Phèdre de François-Baptiste Hoffmann – futur librettiste, dix ans plus tard, de la Médée de Cherubini – peut ainsi susciter ce type d’interrogation. De l’élégance et de la force racinienne, il ne reste que l’idée générale, renforcée par quelques emprunts au mythe originel et retranchée de l’intrigue secondaire avec Aricie. Sur le strict plan stylistique, le jeune poète trouvera des accents autrement plus dramatiques pour une autre reine coupable et meurtrière, mais son « poème » est un support légitime pour le déchainement des affects et la fulgurance d’une partition gluckiste dans son approche, mais dans laquelle sourd déjà le chaos émotionnel cher au tout premier romantisme. Jean-Baptiste Lemoyne (1751-1796), est un admirateur de Gluck (il lui dédia même son Electre (1782), ouvrage aux outrances alors condamnées par la critique), et cela s’entend. Mais il trouve dans cette tragédie des accents dont la noirceur fait défaut à son illustre prédécesseur, et tisse un discours dont la pompe, l’énergie et les déséquilibres voulus tranchent sur une menace sourde.

Phèdre de Lemoyne (1786) costume de Thésée (BNF)


Cette magnificence dans le traitement orchestral, mêlant intimité et grandes plages solennelles, on ne fait que la deviner lors de cette soirée. La réduction opérée, si elle conserve la saveur d’une orchestration que l’on devine soignée et colorée, ne peut rendre qu’imparfaitement les splendeurs d’une partition à la fois tempétueuse et élégante. Effectif oblige, on n’entend ici que le drame « privé » vécu par les protagonistes. Leur part publique est ici gommée : les honneurs rendus à Diane par Hippolyte, qui ouvrent l’opéra ; les déplorations du peuple pleurant la mort supposée de Thésée en fin du premier acte : les manifestations de joie à son retour, suivies d’un divertissement ; la présence des chasseurs qui veulent accompagner Hippolyte dans son exil, puis les remords de Thésée, implorant Neptune d’épargner Hippolyte, secondé par le peuple, sont ainsi impitoyablement retranchés dans cette version réduite. C’est donc l’un des aspects essentiels du drame, qui voit ces princes et princesses se débattre entre leur « gloire » et leurs tourments, qui fait défaut. De même, l’opposition très marquée entre le suivant de Diane (Hippolyte) et la victime de Vénus (Phèdre) laissant entendre que ces derniers sont les jouets des deux déesses, en proie à une lutte sous-jacente acharnée, passe désormais au second plan. Bien que fort habile (au gré de quelques modifications, elle attribue parfois la partie de la Grande Prêtresse et du Coryphée à Œnone, ou des chœurs aux protagonistes), l’adaptation n’en change pas moins la tonalité d’un drame qui passe de ses atours traditionnels de la tragédie en musique (scènes de réjouissance, ballet, chœurs très présents) à un clair-obscur déchiré par l’éclair.

Phèdre de Lemoyne (1786) Judith van Wanroij Photo © Grégory Forestier


Dans les scènes qui nous sont proposées, la partition ne manque assurément pas d’éclat(s) et de méandres. Ecrit sur mesure pour la grande Antoinette Saint-Huberty, au destin aussi tragique que le rôle-titre qu’elle endossait ici, Phèdre demande une interprète qui feule sa passion autant qu’elle la susurre. Elle la trouve en une Judith Van Wanroij, intensément tragique, qui émeut tant dans sa quête vaine que dans des remords trop tardifs. On est suspendu aux battements de cœurs de cette amante criminelle, qui cisèle chaque mot et prête sa moire à ses émois. En confidente perfide, Diana Axentii apporte solidité et une certaine placidité, qui fait ressortir ce que ses conseils ont d’odieux. Enguerrand de Hys, Hippolyte délicat, dénude bien l’horreur de sa situation, et traduit l’atterrement d’un prince plus habitué à poursuivre les monstres des forêts que ceux qui se dissimulent dans les palais. Thomas Dolié est un Thésée qui fulmine sa rage avec beaucoup de noblesse : son invocation à Neptune est l’un des sommets de la soirée.

Les instrumentistes du Concert de la Loge pallient avec habileté au désavantage de leur effectif. Bien conduits par un Julien Chauvin énergique et attentif au soutien du discours dans ses silences et ses montées de fièvre, ils parviennent à créer l’illusion de montées en puissance et d’accalmies trompeuses, grâce à un chatoiement qui se fait grisaille quand le destin menace. Ils sont aidés par l’acoustique rêvée du Théâtre des Bouffes du Nord, qui ne laisse perdre aucun détail, et des chanteurs homogènes, qui se fondent idéalement dans cet espace.

Le dispositif mis en place par Emmanuel Clolus – un plateau dans lequel s’enfoncent les musiciens à mi-corps, laissant les solistes évoluer entre ces alvéoles qui ont tout de tombeaux à moitié-ouverts – est séduisant, mais laisse paradoxalement peu d’espace pour que la tragédie se déploie à son aise. C’est donc au proscenium que se passe une action, qui n’est ici, réduction oblige, qu’une succession de confrontations intimistes des principaux protagonistes. Marc Paquien a cédé à la tentation d’une gestuelle parfois expressionniste (les mimiques d’Œnone ou l’accablement de Thésée) qui, si elle se veut hommage au style « frénétique » de la partition, dépare parfois l’harmonie de l’ensemble et devient, dans cet espace de jeu si proche du public, à la limite de l’outrance. Regrettons aussi l’inévitable pantomime d’Hippolyte durant l’ouverture, qui ne fait que divertir l’attention de la musique, habitude dramaturgique hélas trop répandue…

Souhaitons désormais que cette très intrigante redécouverte soit suivie par une intégrale. Cet opéra de transition, si séduisant, témoigne d’un art lyrique en quête de son renouvellement, et mériterait une résurrection encore plus aboutie.


Diffusion sur France Musique le 27 juin à 20 h.

Photographies © Grégory Forestier et Bibliothèque nationale de France.

On trouvera le livret ainsi qu’un florilège de comptes rendus de 1786 sur le site du Palazzetto Bru Zane.

Le fac-similé du livret est téléchargeable sur Gallica (BnF).


Ce compte rendu a été rédigé pour ODB-opera.

 

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