dimanche 8 janvier 2017

Méhul - Uthal (Rousset, CD, 2016)



Etienne-Nicolas Méhul – Uthal
Opéra-comique en un acte, créé le 17 mai 1806 à l’Opéra Comique de Paris.
Livret de Jacques Bins de Saint-Victor.

Karine Deshayes – Malvina
Yann Beuron – Uthal
Jean-Sébastien Bou – Larmor
Sébastien Droy – Ullin
Philippe-Nicolas Martin – Le Chef des Bardes, le Troisième Barde
Reinoud Van Mechelen – Le Premier Barde
Artavazd Sargsyan – Le Deuxième Barde
Jacques-Greg Belobo – Le Quatrième Barde

Les Talens Lyriques
Chœur de chambre de Namur (dir. Thibaut Lenærts)
Christophe Rousset, direction musicale

Livre-Disque Palazetto Bru Zane, (Coll. Opéra français), 2016
Sortie le 10 février 2017




Sombre forêt, désert triste et sauvage, je vous préfère…

 
Napoléon en avait un exemplaire sur sa table de chevet. Goethe ne manqua pas d’introduire dans son Werther les Chants de Selma. C’est dire que James Macpherson (1736-1796), en publiant entre 1760 et 1763 sa traduction des Poèmes d’Ossian (dont Fingal et Temora), finalement révisée en 1773, fit sensation dans la « République des Lettres » de l’Europe prérévolutionnaire. En divulguant l’œuvre d’Ossian, barde du IIIème siècle, Macpherson revenait en fait aux sources des traditions écossaises, tirées du vieux fonds irlandais et écossais, qu’il avait retravaillées à son idée. Bien que certains de ses contemporains suggérèrent assez rapidement qu’il s’agissait d’une supercherie littéraire, les lecteurs s’enflammèrent pour les aventures des Fingal, Temora, Cuthulinn, Carthon, Larthmor, et autres Dermid, et pour la peinture d’une nature sauvage aussi irréductible que certains des héros. Force est d’admettre le pouvoir de fascination et le souffle épique d’une œuvre visionnaire qui suscita tout un courant littéraire et pictural, et servit de point de ralliement nationaliste à des populations en quête de leurs racines en des temps plus que troublés.

La scène lyrique française ne tarda pas à s’en emparer à son tour. Le 10 juillet 1804, un opéra de Le Sueur, Ossian ou Les Bardes, est créé à l’Académie impériale de musique ; son succès fera d’ailleurs de l’ombre à Uthal. Car pour ne pas être en reste, l’Opéra-Comique passe commande à Méhul d’un opéra-comique en un acte sur un sujet voisin…

Le livret, où s’illustre l’habituel conflit moral cornélien, s’inspire d’un épisode de la Guerre d’Inistona (dans lequel Oscar redonne son trône usurpé par Cormalo au vieil Anio, lequel en avait été chassé par son gendre) et y ajoute quelques autres emprunts à Berrathon.(On en trouvera ici le résume détaillé). Malvina, partagée entre son père Larmor et son mari Uthal, est une héroïne dont le dilemme avait déjà été exposé par Plutarque… ce que ne se priva pas de se gausser un critique du Journal de l’Empire (21 mai 1806).

Il faut avouer que l’intrigue est construite par à-coups et que les invraisemblances y abondent ; mais s’il manque de crédibilité, le récit n’en est pas moins un artifice de théâtre assez jubilatoire dans ses excès. On peut désormais s’amuser de ces alexandrins façon tragédie au petit pied (qui font la part belle aux interjections et exclamations diverses), de ces apartés mélodramatiques et autres développements pathétiques. Dans ses outrances narratives et ses maladresses, le livret de Jacques Bins de Saint-Victor conserve un parfum suranné assez irrésistible pour les auditeurs du XXIème siècle qui jouent le jeu et se laissent emporter par ce flot rhétorique. Uthal est désormais à la tragédie en musique ce que les ouvrages de François-René de Chateaubriand sont au roman sentimental : une étrangeté chantournée, un univers qui ne se laisse pénétrer que si l’on se maintient à la bonne distance : il faut accepter de jouer avec ces codes pour en extraire un authentique pathos qui déguste ses malheurs et fait le plaisir sadique du spectateur… tant il est vrai que ce sont toujours les chants les plus désespérés qui sont les plus beaux et les plus déterminés.

En réalité, c’est Méhul qui transfigure un matériau littéraire qui pourrait tourner sporadiquement à la parodie si n’étaient la vigueur et l’originalité de son ouvrage. Le compositeur s’est imprégné de la mélancolie parfois lugubre et de la sévérité incandescente du poète gaélique pour en tirer un acte au charme fort. Et ce dès une ouverture qui peint éloquemment la tempête à travers laquelle Malvina cherche son père chassé de son palais. Le compositeur parvient à insuffler un pseudo archaïsme qui colle à son sujet par l’éviction étonnante et totale des violons de son instrumentarium. Ne demeurent donc que des altos (poussés dans leurs retranchements par les exigences virtuoses de la partition) à côté des basses. La pâte sonore prend ainsi des reflets inusités, qui se moirent des incursions de la harpe et des cors, et la présence de vents sollicités plus qu’à l’ordinaire. Loin de la soi-disant « monotonie » décriée par certains de ses contempteurs, Méhul a trouvé des couleurs étranges et inattendues pour représenter un univers fictionnel qu’on n’a pas de peine à se figurer perdu parmi des brumes immémoriales dans des « sombres forêts »… malgré la banalité de son intrigue. Ce grand écart entre la forme et le fonds aurait pu être périlleux, mais les bouillonnants Talens Lyriques, conduits d’une main ferme et énergique par Christophe Rousset, restituent avec bonheur et panache toute cette rhétorique romantique, avec ses bourrasques et ses excès, sa douceur et son étrangeté archaïsante qui lorgne parfois vers Cherubini, dans un élan impérieux qui colore ces dégradés étudiés en grisaille de diverses brillances, ponctuées des éclats des cors et du ruissellement de la harpe.

Yann Beuron, magistral Uthal, se montre tout aussi séduisant dans les réminiscences sentimentales de sa romance introductive que percutant dans son obstination rebelle, et démontre une fois encore combien il possède toutes les qualités pour faire briller ce répertoire français qui lui est taillé comme un habit bien fait. Par sa remarquable diction, et ses dons protéiformes, il est l’un des très rares interprètes actuels à pouvoir ainsi endosser autant l’habit du tragédien que celui de chanteur, art si difficile et souvent perdu. Cette gageure est relevée avec panache par les protagonistes qui témoignent, à des degrés divers, d’une éloquence qui nous fait retourner en des temps où les Mounet Sully, De Max, Coquelin aîné, Etcheverry, Silberg ou Eine régnaient à la Comédie-Française.

Jean-Sébastien Bou donne admirablement la réplique au rôle-titre en composant un Larmor impitoyable dans sa soif de vengeance véhémente ; il sait toutefois insuffler des nuances à un personnage qui pourrait être trop monolithique et perdre ainsi de son mordant. Karine Deshayes distille avec finesse la douceur éperdue et la puissance élégiaque d’une héroïne isolée dans cet univers entièrement masculin, vacillant entre deux tendresses. Sébastien Droy apporte toute sa prestance à Ullin, rôle assez anecdotique, et le quatuor des bardes, mené par un Philippe-Nicolas Martin parfait dans ce rôle, fait sonner avec autorité le récit dramatique de la mort d’Hidallan. Le Chœur de chambre de Namur fait résonner des fracas de bataille et des exhortations des bardes, avec l’autorité des peintres d’histoire d’alors.

Après un Adrien, empereur de Rome (désormais disponible en téléchargement chez Qobuz), voici un autre pan bien attachant de l’œuvre de Méhul qui se voit réhabilité par les forces du Palazetto Bru Zane. Le présent ouvrage, enrichi d’une présentation éclairante signée Gérard Condé, de réflexions du compositeur et d’un compte-rendu de la création par le Journal de Paris, aura fait beaucoup pour les retrouvailles entre un musicien trop occulté et un public qui ne se souvient désormais que de son Chant du départ

Emmanuelle Pesqué

Ce texte a été rédigé pour ODB-opera.

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