dimanche 8 janvier 2017

Love & Friendship (Film, 2016)



Angleterre, fin du XVIIIe siècle. Lady Susan Vernon (Kate Beckinsale), jeune veuve désargentée, vient trouver refuge chez son beau-frère, Charles Vernon (Justin Edwards). Elle doit quitter le domaine des Mainwaring, où elle était invitée, car elle a séduit le maître de maison ainsi que Sir James Martin (Tom Bennett), un richissime abruti, qu’elle destine à sa fille Frederica (Morfydd Clark). Chez les Vernon, elle ne perd pas son temps et séduit par orgueil Reginald De Courcy (Xavier Samuel), le frère de Catherine Vernon (Emma Greenwell), épouse de son beau-frère. Mais les Vernon et De Courcy s’affolent de leur proximité, et tentent de tout faire pour rompre leur mariage annoncé, tandis que Lady Susan complote avec son amie Alicia Johnson (Chloë Sevigny) pour continuer sa liaison avec Lord Mainwairing (Lochlann O'Mearáin).






Le roman, Lady Susan

  
Lady Susan, roman de Jane Austen, a probablement été écrit en 1795, puis révisée en 1805 (date attribuée à sa copie au propre, d’après les filigranes du papier). Cette date a été avancée, en se fondant sur des similitudes stylistiques avec d’autres œuvres de la même période. Comme la première version de Sense and Sensibility, Elinor and Marianne, c’est un roman épistolaire, genre en vogue à la fin du XVIIIe siècle. Le roman, laissé sans titre par la romancière, fut publié pour la première fois en 1871 par son neveu, James Edward Austen-Leigh, à la suite de sa biographie A Memoir of Jane Austen.



Lady Susan Jane Austen manuscript


Manuscrit autographe de Lady Susan


Ce roman se distingue de ses autres romans par cette forme que l’on ne rencontre que dans quelques œuvres de jeunesse comme Love & Freinship, un hilarant récit qui brocarde les héroïnes échevelées, écervelées et romantiques façon Cecilia, Clarissa et Pamela… bien plus tard, Jane Austen se moquera à nouveau de cette littérature gothique en vogue avec le roman d’initiation Northanger Abbey, qui montre la prise de conscience d’une héroïne naïve, Catherine Morley.

Lady Susan est également une satire que l’on peut rapprocher du Shamela de Henry Fielding (qui se moquait de la Pamela de Richardson), auteur qu’Austen appréciait beaucoup : on trouve de nombreuses allusions à Sir Charles Grandison dans son œuvre, y compris une parodie, Sir Charles Grandison or the Happy Man.

Outre la virtuosité littéraire d’Austen dans la parodie, son roman se savoure pour la juxtaposition désopilante entre les déclarations sans fard de Lady Susan Vernon à sa confidente, Mrs. Alicia Johnson, et les lettres qu’elle envoie à ceux qu’elle espère tromper ; s’y ajoute la correspondance échangée entre les victimes de ses manigances. Lady Susan, manipulatrice sans beaucoup de cœur, séductrice et odieuse, finit par exercer un ascendant sur le lecteur malgré le dévoilement de ses stratégies. Si l’on plaint sa fille Frederica, terrorisée par une mère dominatrice et brillante, et les femmes de la famille Vernon (sa belle-sœur Catherine Vernon et la mère de cette dernière, Lady De Courcy), on ne peut s’empêcher d’applaudir la rhétorique irrésistible, les mensonges brillants et la comédie déployée par la veuve désargentée, condamnée à « visiter » amis et famille pour trouver un toit après la mort de son mari, et à trouver rapidement un très riche prétendant à sa fille, pour pouvoir continuer le train de vie auquel elle était habituée.

Même la malheureuse Frederica Vernon, qui désire échapper au mariage de convenance avec un riche imbécile souhaité par sa mère, admet que « gagner son pain », c’est-à-dire devenir gouvernante, la ferait totalement déchoir socialement parlant. Cette leçon réaliste sera exposée sans vergogne par Charlotte Lucas à une Elizabeth Bennet encore pétrie d’illusions (Orgueil et Préjugés). Pour survivre, une femme du XVIIIe siècle a besoin d’un homme. C’est la morale amère de l’histoire, ancrée dans les mœurs du temps, que déguise mal la verve d’Austen, observatrice déjà désabusée des hypocrisies du temps.

Jamais Jane Austen ne prend parti : c’est sans doute là la grande ambiguïté de ce roman, de présenter une dépravée de haut vol, que l’on finit par apprécier, et même excuser. Car jamais l’auteur ne laisse oublier que le mariage est la seule carrière offerte aux femmes de la bonne société. C’est particulièrement évident dans les lettres qui achèvent cette correspondance qui se clôt « par la rencontre des protagonistes et une séparation des autres, au grand détriment du budget de la Poste », avec trois pages d’un récit sarcastique.

Le seul côté admirable de Lady Susan est sans doute son combat acharné pour échapper au sort commun, allié à ce charme entêtant qui ensorcelle ses interlocuteurs, même convaincus de sa perfidie et de ses mensonges. Son orgueil, sa volonté irréductible et son envie de liberté sont contagieux et lui attirent notre sympathie, bien que réticente.


Le film, Love & Friendship



On retrouve la même virulence cachée sous son aspect superbe, son élégance picturale et sa fluidité pimentée dans le film de Whit Stillman. Son académisme apparent dissimule en fait les ressorts peu savoureux de cette lutte au mariage et à la survie financière, de l’orgueil de caste et des apparences mondaines.



bande-annonce


Adaptant avec ingéniosité la forme épistolaire en conversations brillantes, le cinéaste-scénariste a transformé Mrs Alicia Johnson, la confidente effacée d’Austen, en une marginale non moins intéressante que son héroïne principale : craignant le désaveu de son époux (Stephen Fry, superbe de retenue ironique) « trop jeune pour mourir, trop âgé pour être malléable », cette Américaine exilée par son soutien des Anglais, et craignant que le moindre faux pas la fasse renvoyer dans son Connecticut natal, est une autre belle figure de femme en porte à faux dans cette société londonienne, miroir inversé de Lady Susan Vernon.


Love and Friendship film 2016


De même, Whitman a créé un personnage de dame de compagnie, Mrs Cross (Kelly Campbell), à Lady Susan. Son sort de souffre-douleur illustre bien l’alternative peu reluisante laissée aux femmes sans fortune : dépendre totalement de la charité de leur famille ou trouver un emploi qui ne les avilisse pas trop. La malheureuse fait également avancer le récit en étant la dépositaire des intentions de Lady Susan, originellement dévoilées dans sa correspondance avec Mrs Johnson.

Le cynisme de Lady Susan qui veut faire épouser un benêt, Sir James Martin (un Tom Bennet génial de bêtise crasse) trouve ici une conclusion logique, dans un cynisme que même Jane Austen avait évité, même si la romancière ne s’en montre pas avare pour le second mariage qui conclut son roman. Ici, ce dénouement est regardé avec plus de sympathie, ce qui équilibre le film.

Love and Friendship film 2016


Les allusions à la prose originelle sont d’ailleurs distillées tout du long, que ce soit par l’introduction des Dramatis Personae, assortis de qualificatifs à double sens, ou par l’irruption sur l’écran de ces longues périodes élégantes, dans une scène où les parents De Courcy (Jemma Redgrave et James Fleet) semblent d’ailleurs tomber d’un tableau de genre.


Love and Friendship film 2016


Kate Beckinsale, élégante manipulatrice, jamais au dépourvu d’une réplique assassine ou d’une insinuation douceâtre, mène la danse et finit par remporter une sorte de victoire dans un retournement ironique ajouté par le cinéaste.

C’est sans doute l’adaptation la plus fidèle à l’esprit de Jane Austen, à sa violence larvée et son ironie cinglante. Ponctuée par des bribes d’Haendel, Sacchini, J-C Bach, Vivaldi et Mozart, dont les allusions réjouissent, c’est un bonbon au venin que l’on a plaisir à déguster sans modération.


DVD Blaq Out, 2016

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