mardi 18 octobre 2016

Salieri - Les Horaces (Rousset, Versailles, octobre 2016)



Tragédie lyrique en trois actes, entrecoupés de deux intermèdes.
Livret de Nicolas-François Guillard (1752-1814).

Judith van Wanroij -  Camille
Jean-Sébastien Bou - Le vieil Horace
Cyrille Dubois - Curiace
Julien Dran - Le jeune Horace
Philippe-Nicolas Martin - L’Oracle, un Albain, Valère, un Romain
Andrew Foster-Williams - Le Grand-Prêtre, le Grand-Sacrificateur
Eugénie Lefebvre - Une suivante de Camille

Les Talens Lyriques
Les chantres du Centre de Musique Baroque de Versailles (Olivier Schneebeli, direction)
Christophe Rousset – direction

Opéra royal de Versailles, 15 octobre 2016.



Les Talens Lyriques Les Horaces de Salieri Versailles octobre 2016

Photographie © Les Talens Lyriques


Conflit cornélien et coriace.

En 1784, l’immense succès de ses Danaïdes (revivifiées par Les Talens Lyriques en 2013), ouvre toutes grandes les portes de l’Académie royale de musique à Salieri. On commande donc deux autres opéras au successeur désigné de Gluck. Les deux livrets retenus sont ceux des Horaces, par Nicolas-François Guillard (1752-1814) qui s’était déjà illustré avec l’Iphigénie en Tauride de Gluck (1779), et Tarare par Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais. De retour à Vienne, Salieri s’attelle d’abord aux Horaces, « en raison de la manière singulière dont le sujet est abordé » par Beaumarchais. Sollicité par plusieurs opere buffe pour la troupe viennoise, le compositeur italien ne peut retourner à Paris avant 1786, afin de superviser les répétitions de sa deuxième tragédie lyrique.

Les Horaces sont présentés à la reine, le 2 décembre 1786 à Versailles ; l’opéra aurait dû être joué lors de son séjour à Fontainebleau en novembre, mais fut annulé, suite à l’indisposition d’un chanteur. Cinq jours après la création versaillaise, le 7 décembre, c’est la première représentation à l’Académie royale de musique.

La distribution est prestigieuse : Mme Saint-Huberty chante Camille ; Chéron, le Vieil Horace ; Laÿs, le jeune Horace, et Lainez, Curiace. Malgré ces éminents interprètes, l’opéra fait un four. Il n’est représenté que trois fois, avant de sortir du répertoire.

L’une des raisons de cet échec est résumée par un chroniqueur du Journal général de France :
« Eh quoi, barbares! Ce n'est pas assez que, possédés de la rage de mettre tout en opéra, vous ayez déshonoré Racine […], vous avez encore l'audace de soumettre à vos caprices dépravés Corneille, le grand Corneille ! Ombre auguste et vénérable, ô toi le plus grand génie [...] dont notre nation s'honore, de quelle indignation ne dois-tu pas être saisi, en voyant les plans de tes sublimes tragédies rétrécis, et bouleversés, tes personnages si fiers, si imposants, avilis et dégradés, tes vers si pompeux, si énergiques, souillés par de misérables fredons ? Que nous importe donc de savoir comment le poëte et le musicien s'y sont pris pour gâter cette pièce ? »

Ce type de critiques est alors chose courante : le ballet-pantomime de Noverre, Les Horaces et les Curiaces, connait le même sort… Cette chute n’incitera guère les librettistes à tenter à nouveau la comparaison avec les grandes tragédies françaises du XVIIe siècle : il est vrai que l’alexandrin est coriace et résiste héroïquement à sa transmutation chantée… Tenace, Guillard ne se le tint pas pour dit, et remania son livret qui fut mis en musique par Porta en 1800. Ce fut de nouveau un échec.

L’année suivante, Salieri prit sa revanche avec Tarare qui eut un éclatant succès, également transposé à l’opéra italien avec Axur, re d’Ormus. Beaumarchais, dédiant alors son opéra à son compositeur et ami, soulignait que « [son] plus grand mérite en ceci est d'avoir deviné l'opéra de Tarare dans les Danaïdes et les Horaces, malgré la prévention qui nuisit à ce dernier, lequel est un fort bel ouvrage, mais un peu sévère pour Paris ». Comme le précisait alors Grimm, « [ce] que la chute de [l’opéra de Guillard] n’a que trop prouvé, c’est que des tragédies dont l’intérêt est fondé essentiellement sur les sentiments d’un héroïsme trop austère sont peu propres à un théâtre consacré particulièrement à la musique. »


Les Horaces, opéra seria de Guillard et Salieri :  costume de Madame Morandi (Camilla)  Martinet (Paris), 1812.

Les Horaces, opéra seria de Guillard et Salieri :
costume de Madame Morandi (Camilla)
Martinet (Paris), 1812.
(BNF/Gallica)


Pâtissant d’une mauvaise réputation française, redoublée de celle, injuste, qui s’attache à celle de son compositeur, Les Horaces ne méritent vraiment pas cet opprobre. Certes, le sujet martial et le livret très maladroit n’offrent pas les contrastes qu’ils pourraient pourtant amener à un sujet si propice. Tant Sabine, le pendant de Camille, que les deux autres frères Horace et Curiace, ont été excisés du drame, et il ne reste donc plus que Camille, héroïne qui souffre et qui palpite, pour s’opposer à ce monde masculin monolithique. Personnage qui conduisait vers un merveilleux qui se dérobe inexorablement dans l’ouvrage (ce qui déplut au public de 1786), l’Oracle (de très belle tenue de Philippe-Nicolas Martin) n’en dévoile pas moins son gâtisme : sa prédiction, « La guerre entre Albe & Rome aujourd’hui doit finir / Ce jour à ton amant va pour jamais t’unir » est finalement désacralisée par la suppression du suicide final de Camille par le librettiste ! Cet illogisme mâtiné d’érudition (nous avons quand même droit à une invocation à la nymphe Egérie et au souvenir de Numa Pompilius) ne gâte pourtant pas le plaisir de découvrir une partition absolument jubilatoire pour sa force et ses richesses orchestrales.

En 1786, l’accueil réservé aux Horaces contrista l’empereur Joseph II, frère de Marie-Antoinette et protecteur de Salieri, qui releva qu’« il lui est arrivé par fois d’être un peu trop baroque en cherchant l’expression dans la musique ». Ce sont pourtant ces volutes audacieuses et la résolution d’une partition bien plus subtile qu’elle n’en a d’abord l’air, qui frappent l’auditeur contemporain. Dans ce monument imposant par ses dimensions chorales et orchestrales, transparaissent des veinures tourmentées, qui irriguent délicatement ce matériau faussement sévère. « Baroque », Salieri l’est, sans contredit, bien qu’il sache habilement flatter le goût local. Les italianismes côtoient ainsi des passages qu’on croirait tirés de la meilleure veine du Gluck français, mais la clarté coruscante qui s’en dégage ne doit rien à ce maître. Salieri se souvient à bon escient de Traetta, Jommelli et autres Bianchi, et annonce déjà le Mozart de 1790 et même Beethoven, et si certains auditeurs d’alors auraient pu s’exclamer : « Musique volée de toute part ! », il n’en est pourtant rien. Ces réminiscences fusent et se transforment aussitôt en une harmonie qui ne doit rien d’autre qu’au génie de Salieri, avant-gardiste décidé qui regarde déjà vers le grand opéra, tout en lorgnant avec tendresse vers un style galant qui crée une échappée de lumière dans ce drame inexorable.

Il fallait toute l’empathie et la science musicale d’un Christophe Rousset pour dégager ces marbrures irisées de cette gangue inflexible et insuffler vie et unité à ce haut-relief bigarré. Faisant fi de toute pesanteur, sa direction vif-argent rend justice à ce bouillonnement impatient, à ces affects déchirés (bien qu’attendus) et à une magnificence qui sait rejeter la pompe étouffante pour une grandeur parfois martelée par le compositeur. La tension ne se relâche guère jusqu’à la catastrophe du troisième acte ; et cette ardeur irrésistible fait adhérer l’auditeur à cette succession de tableaux de genre où l’incarnat prédomine, dans un chatoiement recréé par des Talens Lyriques chauffés à blanc. Sur leur fresque de cordes hardies, serpentent les méandres d’une flûte, l’ostentation des trompettes et des cors savoureux dans la vivacité de leurs rehauts de couleurs.

Déchirée entre son amant Curiace et ses frères qui doivent s’affronter en un combat mortel, Camille trouve en Judith van Wanroij une interprète vaillante et très touchante, dont la chaleur trouve un exutoire dans des airs admirables qui font alterner espoir et terreur. Bien que le Vieil Horace s’exprime essentiellement par des aphorismes patriotiques, il ne manque pas de grandeur excessive. Ce caractère trempé dans l’airain du fanatisme est admirablement rendu par Jean-Sébastien Bou, Pater Familias jupitérien, qui tonne et dispose de sa progéniture selon les visées de Rome. Son « Qu’il mourut ! », bien qu’il n’ait pas été mis autant en valeur qu’il l’aurait dû par Salieri, est proprement terrifiant. Il est tout aussi magistral dans des récits qu’il parvient à emplir d’une hauteur tragique, malgré leur faiblesse littéraire. Les deux adversaires (seuls rescapés littéraires des six frères), sont bien moins servis par le drame. A Curiace, revient la déploration amoureuse, à Horace, la détermination patriotique. Cyrille Dubois affronte crânement le registre escarpé de cet amoureux qui serait un peu mièvre, n’était la classe de son titulaire. Quant au jeune Horace, son intransigeance trouve en Julien Dran, un interprète dont la suavité tempère ce personnage monstrueux et même fratricide dans l’original cornélien. Dominant des silhouettes qui n’ont pour vertu que celle de faire avancer l’action, Philippe-Nicolas Martin délivre une sorte de récit de Théramène très évocateur, et y fait passer un écho cornélien, par la pureté de son style. Andrew Foster-Williams apporte une autorité bienveillante à des figures religieuses qui dominent les fracas dont elles sont entourées, et Eugénie Lefebvre éclaire de sa chaleur son petit rôle de confidente. Les Chantres du Centre de Musique Baroque de Versailles, impeccables, animent de leur enthousiasme les protagonistes principaux de ce drame politique et familial, les peuples de Rome et d’Albe.

Gageons que le triomphe de cette très belle soirée poussera les initiateurs de cette résurrection à conclure la « trilogie » de Salieri en remettant Tarare sur le même théâtre… On ne peut que s'en réjouir.


L’opéra fera l’objet d’une sortie discographique chez Aparté en 2017.


Partition (Les Talens Lyriques), éditée grâce au soutien de la Fondation d‘Entreprise Philippine de Rothschild : http://www.lestalenslyriques.com/sites/default/files/editeur/2016-2017_partition-leshoraces.pdf

Ce texte a été rédigé pour ODB-opéra

2 commentaires:

  1. Merci pour ce beau compte rendu. Vivement en effet la sortie du CD! C'est quand même formidable de pouvoir disposer à terme de la trilogie Danaïdes, Horaces et Tarare et une belle revanche pour Salieri.
    Peut-être aurons-nous droit à une création nouvelle d'Axur, re d'Ormus? On peut toujours rêver!

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    1. Oui, c'est une belle revanche, amplement méritée, d'ailleurs !
      J'espère que nous aurons droit à un Tarare... La version (vidéo) de J-C Malgoire, pour pionnière qu'elle fut, a vraiment beaucoup vieilli...
      Pour Axur, étant donné que ces recréations sont pilotées par le Palazzetto Bru Zane et/ou le CMBV, je ne pense pas que ce soit à l'ordre du jour.

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