dimanche 9 octobre 2016

Offenbach - Un dîner avec Jacques (Musée d'Orsay, octobre 2016)



Un dîner avec Jacques
Opéra bouffe d’après Jacques Offenbach

Madame Favart : ouverture, 1878
Les Bavards : « A table, à table », 1862-1863
Tromb-Al-Cazar : Trio du jambon de Bayonne, 1856
Madame Favart : « Quand du four on le retire », 1878
La Princesse de Trébizonde : Air du mal de dents, 1869
Orphée aux enfers : Duo de la mouche, 1858
La Belle Hélène : « Je suis gai, soyons gais », 1864
Robinson Crusoé : Rondeau du pot-au-feu, 1867
Pomme d’api : Trio du grill, 1873
Les Contes d’Hoffmann : « Scintille, diamant », 1881
La Chatte métamorphosée en femme : Duo « Ô la plus charmante des chattes », 1858
Le Roi Carotte : Farandole, 1872 ; « Débris dont l’aspect nous transporte », 1872
Ba-Ta-Clan : Duo italien, 1855
Orphée aux enfers : Air d’Eurydice « La mort m’apparait souriante », 1858
Geneviève de Brabant : « Allons Madame, il faut mourir », 1859
Le Voyage dans la lune : Duo des pommes, 1875
La Périchole : « Ah ! Quel dîner je viens de faire », 1868-1874
Croquefer : « A votre santé, je bois », 1857

Vannina Santoni – la Baronne
Antoinette Dennefeld – l’Actrice
Yann Beuron – l’Acteur
Jean-Sébastien Bou – le Baron
Franck Leguérinel – le Majordome

Gilles Rico – mise en scène
Bruno de Kavenère – décors
Violaine Thel – costumes
Julien Brun – lumières
Thibault Perrine – arrangements

Les Frivolités parisiennes
Julien Leroy – direction musicale

Une production de l’Opéra Comique à l’
Auditorium du Musée d’Orsay, 9 octobre 2016.




Un dîner presque parfait.

Associé immanquablement aux dévergondages drolatiques du Second Empire, Jacques Offenbach ne pouvait qu’être l’hôte du Musée d’Orsay qui héberge en ce moment une passionnante exposition, Spectaculaire Second Empire, 1852-1870, jusqu’au 15 janvier 2017. Du spectaculaire (au sens communément admis), on n’en trouvait pas dans ce spectacle roboratif, mais plutôt un divertissement pétillant comme le champagne dont s’abreuvent abondamment les convives ; foutraque comme un délire éthylique d’Halévy et infusé d’un humour potache qui aurait sans doute bien fait rire le compositeur.

Collage de miscellanées tirées d’œuvres souvent peu connues du « petit Mozart des Champs-Elysées », le prétexte gastronomique part rapidement en fumée de pot-au-feu et s’épanouit en délires lunatiques qui égarent rapidement leur fil (rouge) conducteur. Ce sont bien la fantaisie et le nonsens des Monty Python qui sont convoqués dans cette pochade qui débutait pourtant fort sagement dans le cadre intime d’un salon particulier : le Baron et son épouse y avaient invité deux acteurs, sous l’œil goguenard d’un majordome. A mesure que le repas avance, toutes les déconstructions sont permises : sociales – avec des appariements surprenants – autant que matérielles : le décor se pulvérisant peu à peu, on part vers un ailleurs qui n’est peut-être que l’effet du fruit de la vigne sur les convives…

Cette succession de saynètes à la justification parfois hasardeuse ou à l’humour très appuyé (certains gags sont assez attendus) ravît cependant grâce à la vis comica irrépressible d’un quintette de chanteurs absolument épatants. Leur sérieux pince-sans-rire nous porte à entrer de plein pied dans cette succession d’accidents culinaires ou érotiques farfelus, du « mal de dent » de l’actrice (provoqué par le baron caché sous la nappe) à la dégustation anthropophage d’une tête d’acteur bien remplie de lui-même, en passant par des parodies bien venues d’où l’opéra ne sort pas indemne et des jeux de rôles bizzaroïdes.



La joyeuse troupe, menée par un Yann Beuron déchaîné, fait feu de tout bois. Acteur pontifiant transmuté en Jules L’Eglise croonerisant ou en Grand Prêtre coiffé d’un vase renversé qui se fait tiare de Saïtapharnès (« Je suis gai, soyons gais »), il trace un portrait outré de son emploi, mais n’en perd ni sa diction claire, ni une élégance qui se détrempe ici de rondeur et de fausse amabilité sarcastique. Œil qui frise et geste ample, Franck Leguérinel frétille tout son soûl, empli de componction ironique et de souple maestria, ne laissant perdre ni une nuance, ni un clin d’œil musical. Leur complicité ludique éclate lors d’un trio hilarant tiré de Geneviève de Brabant, où leurs compères bourreaux empruntent autant aux personnages Shakespeariens bornés qu’aux exploits de Jaquouille la Fripouille ; leur entrée remarquée, chevauchant leurs armes démesurées sur fond de bruitage de noix de coco, est l’un des sommets de la soirée… Leur victime temporaire, Vannina Santoni, avait auparavant prêté un instrument ductile à une poétique mort d’Eurydice, à une chatte féline et coquette en diable, et à un duo de la mouche bondage bien enlevé. Si Jean-Sébastien Bou manque d’assise pour rendre tout à fait justice à un « Scintille diamant » curieusement choisi (il n’est pas de la main d’Offenbach !), il est absolument irrésistible en Walkyrie dépassée et goguenarde dans un duo italien chinoisant qui permet de réviser ses classiques (« moooorto » « empalado » « etripado » contre « Raaaaaaaaaccca ! »). Quant à la future victime des arracheurs de dents, Antoinette Dennefeld, elle finit par calmer sa denture souffreteuse dans un magnifique trébuchement éthylique, dont l’équilibre précaire ne nuit en rien à une musicalité gouailleuse.



Dans des réductions de très bon aloi, Les Frivolités parisiennes, enfin dirigée par Julien Leroy (qui est parvenu à reprendre sa baguette à Franck Leguerinel), délivrent avec gourmandise cette fricassée qui, bien qu’allégée, conserve sa saveur originelle rehaussée de mélanges surprenants.

Et, en sortant, on se prend à regretter le temps des repas de nos aïeux, où trous normands, cafés et pousse-cafés étaient l’usage…
NB : eh, oui, la tiare est un anachronisme, mais Julio Iglesias aussi !

Photographies © S. Boegly / musée d’Orsay


Ce texte a été rédigé pour ODB-opéra.

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