lundi 17 octobre 2016

Messager - Monsieur Beaucaire (Radio France, octobre 2016)

Opérette romantique en 3 actes (1919)
Adaptation française d’André Rivoire et Pierre Veber

Monsieur Beaucaire - Jean-François Lapointe
Philippe Molyneux - Julien Behr
Lady Mary - Anne-Catherine Gillet
Lady Lucy - Jodie Devos
Duc de Winterset - Jean Teitgen
Capitaine Badger - Franck Leguérinel
Nash - Pierre-Alain Leleu et Patrick Ivorra (baryton du chœur)
Bantison - Antoine Gouy et Vincent Menez (baryton du chœur)
Townbrake - Christophe Vandevelde et Patrick Foucher (ténor du chœur)
Rakell - Barthélémy Meridjen et Pascal Bourgeois (ténor du chœur)
Bicksitt, Mathias Maréchal et Patrick Ivorra (baryton du chœur)
François - Antoine Doignon et Patrick Ivorra (baryton du chœur)
Joliffe - Pierre Mignard
Marquis de Mirepoix -  Antoine Gouy

Bertrand Amiel – bruitages

Orchestre Philharmonique de Radio France
Chœur de Radio France

Sébastien Rouland - direction musicale

Maison de la radio (Studio 104), le 16 octobre 2016.

Coréalisation Opéra Comique / Radio France - En coproduction avec France Culture




Rudolph Valentino Costume de George Barbier pour Monsieur Beaucaire 1924

 

Les noms de la rose…

L’écrivain américain Newton Booth Tarkington (1869-1946), non content d’avoir obtenu plus d’une fois le prix Pulitzer, put également se targuer d’avoir suscité des adaptations cinématographiques de ces deux romans lauréats, Alice Adams et The Magnificent Ambersons. Un troisième ouvrage, paru en 1900, eut également une carrière cinématographique remarquée et inspira une opérette de Messager. Ce Monsieur Beaucaire, dont l’intrigue se déroule au XVIIIe siècle dans la ville d’eau de Bath, lieu de sociabilité aristocratique, joue sur la sensibilité rococo qui prévalait alors, et sur un exotisme fallacieux qui ne pouvait que plaire aux Américains, avides des fastes d’Ancien Régime mélangés, en dépit de toute vraisemblance, à l’ascenseur social que prône leur société.

Dans le roman originel, Philippe d’Orléans s’enfuit en Angleterre, pour se soustraire à un mariage avec sa cousine Henriette de Bourbon-Conti, arrangé par le roi Louis XV. Il se fait passer pour le barbier Monsieur Beaucaire, amené dans la suite de l’ambassadeur de France, Mirepoix. Epris de Lady Mary Carlisle, « Beaucaire » force le duc de Winterset (soupirant de Lady Mary, tricheur aux cartes surpris par Beaucaire et qui croit ce dernier roturier) à l’introduire dans la bonne société sous le nom de M. de Chateaurien. Chateaurien se fait aimer de Lady Mary, mais son nom d’emprunt aristocratique est démasqué par les petits maîtres de Bath, jaloux de son succès. Ils ne reculent devant rien : tueurs à gage, duels à foisons et coups fourrés… Qu’adviendra-t-il alors de ses amours ?

Booth Tarkington répond par un cynisme mâtiné de revanche antibritannique : l’honneur et l’élégance vont aux Français, la honte d’avoir jugé Beaucaire sur son apparence sociale aux Anglais, Molyneux excepté, puisque, l’explique le prince, « je suis un être humain, et parce qu’il est toujours juste (J’ai appris que son arrière-grand-père était Français) ». Philippe retournera donc en France épouser sa cousine Henriette qui l’aime, ayant enfin mûri et reconnu ses qualités de cœur, qui éclatent d’autant plus en contraste du snobisme de classe de Lady Mary…

Entente cordiale oblige, lorsque l’opérette est adaptée du récit et créée à Birmingham (avec un livret en anglais), le 7 avril 1919, cette fin cynique est modifiée et Lady Mary (Maggie Teyte) répond aux sentiments de Beaucaire (Marion Green)…

Les spectateurs français qui découvrirent l’opérette de Messager le 21 novembre 1925 à Paris, au Théâtre Marigny avaient de quoi en être surpris, et ce, d’autant plus que le film porté par Rudolph Valentino, qui avait fait un triomphe en France l’année précédente, était très fidèle au roman. (Ce film subtil et somptueux, aux décors sophistiqués et aux costumes français du grand décorateur de théâtre George Barbier, sera un échec cinglant aux Etats-Unis : l’intrigue perturba des spectateurs qui n’y retrouvaient pas l’image publique du « latin lover ». Longtemps après, cette réalisation étonnante sera réhabilitée, mais elle endetta l’acteur et son épouse, la décoratrice Natacha Rambova. Valentino fut alors obligé de retourner à des films plus commerciaux…)



En 1954, Monsieur Beaucaire rentra au répertoire de l’Opéra Comique. C’est à cette même institution que l’on doit cette jolie résurrection qui fit les belles soirées de nos grands-parents. Fidèle à sa volonté de faire renaître certains pans oubliés de notre répertoire, c’est sous forme d’« opéra radiophonique » que l’on retrouve ces péripéties amoureuses façon cape et épée. Ce format, bien que rare, est particulièrement propice à ce récit caracolant, où les seconds rôles savoureux sont nombreux comme les changements de lieux.

Ainsi, la dextérité de Bertrand Amiel ne nous laisse ignorer ni jeux de cartes (pipés), ni duels à l’épée, ni claquements de porte ou cavalcades effrénées. Les comédiens qui endossent en partie des personnages secondaires hauts en couleur, bien secondés par des artistes du chœur, sont pour beaucoup dans la réussite de cette évocation souriante de la Bath de 1715 : distinguons plus particulièrement; Antoine Gouy, Bantison snobinard, puis Mirepoix onctueux ; Barthélémy Meridjen, arrogant et cynique Rakell ; Pierre-Alain Leleu, Beau Nash guindé, obsédé d’étiquette (et arborant le kilt avec beaucoup d’aplomb) ; Mathias Maréchal, Bicksitt pusillanime, effaré de ses impairs, et Christophe Vandevelde, Townbrake bougon.

Les chanteurs ne leur cèdent en rien pour l’implication dramatique, passant comme en se jouant de dialogues enlevés aux parties chantées, malgré quelques embarras de diction dans le chant (il faut dire que l’orchestre couvre parfois un peu trop les chanteurs pour qu’ils soient toujours compréhensibles). Jean-François Lapointe est un Monsieur Beaucaire qui allie la malice à l’élégance goguenarde, laissant comprendre qu’il n’est pas ce qu’il semble être. Anne-Catherine Gillet lui donne la réplique avec beaucoup de grâce, de simplicité et de fraicheur : elle incarne bien la rose anglaise telle qu’on l’imagine. Plus acidulée et d’une diction moins limpide, la Lady Lucy de Jodie Devos coquette avec un entrain irrésistible. Son amant obstiné, Philippe Molyneux, est campé avec charme par Julien Behr. En coquin portant noble, Jean Teitgen fait du duc de Winterset un adversaire que l’on aime mépriser, et Franck Leguérinel apporte toute sa fausse candeur à un miles gloriosus jubilatoire, le Capitaine Badger.

Le chœur de radio France se distingue par une belle énergie, bien qu’il soit souvent assez brouillon. Pour sa part, Sébastien Rouland mène le Philharmonique de Radio France avec beaucoup de netteté, soulignant les citations dont Messager s’amuse à parsemer son orchestration. Si l’on n’entend pas toujours cette « perfection même » dont parlait Roland Manuel, nous sommes pourtant conviés à un moment plein de charme, qui rappelle les gracieusetés des Toiles de Jouy.

Diffusion le 1er janvier 2017 sur France Culture.


Ce texte a été rédigé pour ODB-opera.

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