lundi 31 octobre 2016

Hélène Clerc-Murgier - La rue du bout du Monde (Jacqueline Chambon / Actes Sud, 2016)



Hélène Clerc-Murgier La rue du Bout du Monde


1624. Alors qu’une terrible guerre civile opposant catholiques et protestants dévaste le Saint-Empire germanique, Richelieu tente par tous les moyens de revenir au pouvoir dans une France elle aussi fragilisée par les guerres de Religion. Qui est donc ce mystérieux Ézéchiel qui n’hésite pas à prendre à son service le cruel Cléomas ? Si au début il s’agit seulement de distribuer des pamphlets contre le Premier ministre La Vieuville, on apprend vite que c’est à un tout autre emploi qu’il le destine.

De l’autre côté du Rhin, le savant Wilhelm Schickard vient d’inventer une horloge à calculer. Un jeune Français, Michel Mauregard, est chargé d’apporter au comte Henri de Schomberg, qui réside au château de Vincennes, les plans de cette invention pour la construire avec lui dans le plus grand secret. C’est dans ce climat trouble, où le pouvoir va changer de mains, que se répand soudain une rumeur effarante : on tue des femmes pour leur arracher le cœur.
Entre Vincennes et Paris, le lieutenant criminel Jacques Chevassut et son délicat second, Philippe de May, commencent à enquêter et nous entraînent des cabarets du Quartier latin aux échoppes du Pont-Neuf, en passant par la cour des Miracles et l’hôtel de Rambouillet. Harcelés par les autorités, nos deux héros se retrouvent bientôt au cœur d’une terrible affaire mêlant espionnage et folie sanguinaire.


On avait abandonné le lieutenant criminel Jacques Chevassut, en 1621, dans les détours métaphysiques de l’abbaye de Montmartre avec Abbesses. Pour cette nouvelle enquête, qui allie le politique, le truculent et l’épouvante, il est désormais aux prises avec des adversaires qui se présentent en un entrelacement savant de secrets convoquant l’Histoire de France, le faits divers sanglant et la magie des machines. Car l’horloge de Wilhelm Schickard tout comme les ambitions démesurées de Richelieu sont les ressorts cachés d’une série de meurtres pervers que Chevassut dévoilera avec maints rebondissements : aux ignobles machinations répond l’organisation huilée d’une mécanique étonnante, tout à fait révolutionnaire pour la science de son époque, belle métaphore sur la désagrégation des temps.

Au travers de ses lacs d’intrigues, c’est la prise de pouvoir que ce roman nous conte, ainsi que la rage du savoir et l’étonnement du désir. Tout autant que la perte des illusions, dans un bourbier de fourvoiements entretenus par les grands horlogers du récit. Les gens de peu y perdent leurs entrailles et leur peu de latin, tous manipulés autant qu’ils sont par des virtuoses du complot politique ainsi que par une construction romanesque qui s’ajuste comme l’étreinte de roues dentées. Ironiquement insérées dans la trame du récit, les entrées de l’authentique Journal de Jean Héroard, le médecin de Louis XIII, disent bien que le roi est loin de ces manigances ourdies loin de ses palais. C’est que le pouvoir royal se raconte d’abord dans des sphères où le vulgaire n’a pas cours ; l’apparence de sa puissance est dissociée de son exercice, enjeu de ces luttes acharnées. L’issue en est connue : suspicieux l’un de l’autre, renfermés et secrets, le roi et son ministre en robe rouge gouverneront le royaume de France sans la moindre entente, en une alliance aussi roide qu’énergique. Quant à Chevassut, humble rouage à l’œuvre pour la Justice du roi, il se heurte aux empilements des juridictions tout comme aux esquives des puissants. Embûches qui ne l’empêcheront pas de faire éclater une surprenante vérité.

D’une plume acérée, dont la noirceur se ressource dans le cloaque de la Cour des Miracles et dont le chatoiement emprunte quelques couleurs aux récits des grands mémorialistes et historiographes du temps, Richelieu en tête, Hélène Clerc-Murgier conduit un récit qui caracole à bride abattue. Elle a retenu les leçons de François de Rosset (dont les Histoires Tragiques firent frissonner d’horreur au fond des demeures) tout comme celles de Théophile Gautier dont Le Capitaine Fracasse sut si bellement ressusciter les splendeurs miséreuses du règne de Louis XIII. Comme l’ancien flamboyant Jeune France, elle sait la valeur du détail juste comme de l’évocation rapide ; la nonchalance de la promenade dans des artères, sentes et passages parisiens qui revivent sous les pas des enquêteurs, des crapules et des malandrins ; et la dextérité des renversements, qu’ils soient moraux ou criminels.

Il n’est guère besoin de suivre les déambulations des protagonistes sur les plans détaillés de Paris, telle la vue de Visscher (1618), ou même le plande Bullet et Blondel (1676), pour s’attacher à leurs errances et errements, du cœur de Paris au château de Vincennes. Mille détails savoureux recréent une capitale aujourd’hui disparue, où résonnent encore les cris des marchands ambulants. Loin des miasmes entêtants des rives d’une Seine aux îles changeantes, nous cheminons avec eux, de gargottes aux églises, en passant par les prisons du Châtelet et de Vincennes, et l’Hôtel de Rambouillet. Comme dans le premier opus, Paris, protagoniste omniprésent, est la toile de fond d’un récit grouillant de figures tragiques, dérisoires ou monstrueuses. S’en détache celle du brigand Cléomas, dont la silhouette excessive aurait ravi un Jacques Callot, monstre pitoyable qui empoigne inexorablement le lecteur d’une main féroce, et l’entraîne dans sa descente aux enfers.

Palpitant comme un cœur désenchanté.


On trouvera sur le site d’Hélène Clerc-Murgier une présentation des protagonistes.


Interview de l’auteur
(Actes Sud)

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