mercredi 5 octobre 2016

Charpentier (Actéon) et Purcell (Dido and Aeneas) (Les Talens Lyriques, octobre 2016)

Charpentier – Actéon (pastorale, H. 481.)
Purcell – Didon et Enée (opéra)

Cyril Auvity – Actéon / un marin
Vivica Genaux – Junon / Didon
Daniela Skorka – Diane /Belinda
Anat Edri – Daphné, Aréthuze / Première sorcière, deuxième femme
Valérie Gabail – Hyale / Deuxième sorcière
Mathieu Montagne – haute-contre
Jean-François Novelli – un esprit
Paul Crémazy – ténor
Yaïr Polishook – Enée
Etienne Bazola – Une magicienne

Les Talens Lyriques
Christophe Rousset, direction et clavecin

Théâtre des Champs-Elysées, 1er octobre 2016


Chasses tragiques dans l’Antiquité : deux morts.

L’emprise lullyste sur la musique en France au XVIIe siècle a eu des conséquences heureuses. Ses rivaux moins favorisés du pouvoir durent déployer des trésors d’ingéniosité musicale pour parvenir à exister dans les marches qu’on leur laissait. Ces contraintes exacerbèrent leur inventivité, comme en témoigne Marc-Antoine Charpentier avec son « opéra de chasse » en cinq tableaux, donné chez sa protectrice, la Princesse de Guise, en 1684… En ce qui concerne la seconde œuvre au programme, on a longtemps supposé que Dido and Aeneas avait été écrit pour Josas Priest, qui enseignait dans la Boarding School for Girls à Chelsea, en 1689, comme l’atteste le livret qui nous est parvenu. Mais les recherches plus récentes, étayant certaines analyses musicales, laissent désormais subodorer que l'œuvre aurait pu être créée vers 1683-1684, à la Cour de Charles II, en pendant avec le Venus and Adonis de Blow…

Ces deux récits inspirés de Virgile (L’Eneide) et d’Ovide (Les Métamorphoses), le poète officiel d’Auguste et le réprouvé sulfureux, seraient donc contemporains, ce qui renforce leur gémellité. En effet, ils ont bien plus en commun que leur fulgurance dramatique et la volonté britannique de créer un art de Cour calqué sur le modèle français. Ils s’imbriquent et se répondent par la scène de chasse centrale, dont le terme scelle les destins des héros. Jouets des dieux et des démons, fussent-ils de lignées royales, ils doivent abandonner leur libre arbitre en un monde où leurs destinées sont infléchies par des forces incompréhensibles qu’ils ne voient pas surgir. Actéon, le chasseur voyeur, Didon, la reine qui pense à tort s’arroger un sort indépendant – telle un roi –, et Enée, le fondateur obligé de la Nouvelle Troie, sont ballotés au gré des humeurs de forces inexorables qui fondent les déplorations finales. Lamenti qui ne disent pas leur nom, ces deux opéras de chambre ensorcellent encore par leur représentation de la fragilité des destins.

Ce fatum qui soufflette comme un éclair demande une narration qui en épouse toutes les ombres et en irradie les contours. A la tête de ses Talens Lyriques, Christophe Rousset en sait tous les méandres, les fausses douceurs et les cruautés moirées. Mettant en relief la rhétorique et les mises en abyme subtiles des livrets, l’ensemble se plie à tous ses modelés, fouaillant les tourments de flamboyantes grisailles, et faisant tournoyer follement ces espoirs déçus, entre danse et déploration, douleur et résignation, cri et murmure. Poétisant ces douleurs proclamées et ces malignités glorieuses, l’ensemble unifie en un seul élan des solistes aux personnalités parfois bigarrées, qui trouvent dans ce creuset orchestral un écrin ferme et délicat. Rigueur et fluidité où se distinguent cordes chaudes, flûtes gouleyantes et continuo ductile.

Vivica Genaux, Junon altière et à l’étrangeté ferrugineuse, se métamorphose en une Didon rutilante et brisée, dont la vie se retire peu à peu lors de son lamento final. On n’oubliera pas ce geste farouche où elle se délie d’Enée comme de sa force vitale. Face à ce brasier intériorisé qui n’osait espérer revivre, la Belinda de Daniela Skorka se déploie comme une oriflamme, rehaussée par un timbre fruité ; sa Diane, pour puissante qu’elle est, ne laisse pas cette même impression de naturel qui caractérise son second personnage. L’Enée solidement terrien de Yaïr Polishook est ici plus le fils d’Anchise que celui de Vénus, mais ses échanges avec Didon sont emplis d’une tension crépitante. « Liberté, mon cœur, liberté » a raison du souffle de Cyril Auvity, mais cet Actéon racé trouve en son élégance de quoi pallier à cette défaillance vocale ; il se transmute par la suite en un marin comiquement hâbleur, qui témoigne que son interprète est aussi à l’aise dans les forêts que sur les flots. La magicienne d’Etienne Bazola et l’esprit de Jean-François Novelli trouvent des accents qui suggèrent des abîmes inconnus aux mortels. Quant à Anat Edri, sa puissance et sa clarté contribuent au relief de figures qu’elle suggère avec beaucoup d’aplomb. Les autres participants, auxquels une mise en espace ingénieuse permet de se faire chœur antique contribuent par la pureté de leur style à ces plaintes délectables, qu’on a regret à laisser s’évanouir dans le crépitement des applaudissements enthousiastes.

Emmanuelle Pesqué

Cette soirée sera retransmise par France Musique le 9 octobre à 20 h.
On peut trouver les livrets sur le site des Talens Lyriques.

Ce texte a été rédigé pour ODB-opéra.

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