samedi 9 avril 2016

San Francisco (Film, 1936)




San Francisco, 1906. La jeune Mary Blake (Jeannette MacDonald), une fille de pasteur venue à San Francisco dans l’espoir de faire carrière à l’opéra, est engagée comme chanteuse de revue par le propriétaire du café-concert interlope The Paradise, Blakie Norton (Clark Gable). Ce dernier était ami d’enfance avec le Père Tim Mullin (Spencer Tracy), qui n’a pas perdu espoir de le réformer ; le père Mullin prend Mary sous son aile. Norton s’oppose à l’establishment, et particulièrement au propriétaire véreux Jack Burley (Jack Holt), épris de Mary et qui souhaite qu’elle fasse ses preuves au Tivoli Opera. Elle y fait sensation en Marguerite dans Faust, mais Norton, qui a fini par avouer son amour pour elle, parvient à la faire revenir au Paradise. Elle n’y reste pas longtemps, ayant finalement accepté d’épouser Burley après l’intervention du Père Mullin, outré de voir le comportement cavalier et exploiteur de Norton à son égard. Le grand tremblement de terre du 8 avril 1906 va faire s’écrouler tous ces projets d’avenir…



Bande annonce de 1936


Précurseur des grands films catastrophes hollywoodiens, et s’inscrivant en plein dans le courant catastrophique à grand spectacle des années 30, ce film aux scènes finales impressionnantes fut logiquement nominé aux Oscars de 1937. Meilleur acteur (Spencer Tracy), meilleur réalisateur, meilleur film, meilleur scenario original, meilleur assistant réalisateur, les catégories ne manquaient pas, mais il n’en obtint finalement qu’un, celui du meilleur mixage sonore !!! Toutefois San Francico fut l’un de ceux qui obtint le plus gros box-office avant Autant en emporte le vent… (Le film avait coûté 1 300 000 $ et en récolta 5 273 000.)

Ses trois stars, Gable, Tracy et MacDonald – qui était l’une des sensations musicales du moment avec son autre succès de 1936, Rose Marie – et un scénario habile, utilisant toutes les ficelles émotionnelles faisant vibrer le public américain, ne pouvaient que faire accourir les foules.

Le public laminé par la conjoncture économique pouvait y trouver une inspiration dans l’élan des citoyens de San Francisco sauvés par leur foi et leur pragmatisme. Mais l’apothéose finale, qui voit, dans le campement des survivants du séisme, Mary inspirer la foule en chantant « Nearer , My God, To Thee » (joué par l’orchestre du Titanic dans les derniers instants), puis les emmener avec un « Battle Hymn of the Republic » énergisant, fait désormais sourire par sa grandiloquence…

Le scénario est truffé de clichés assez invraisemblables : jolie fille méritante et pure bourrée de talent, patron de caf-conc’ dépravé touché par la grâce, prêtre catholique ancien délinquant réformé, grande bourgeoise aux antécédents populaires, etc… Mais le plus incroyable est littéralement la conversion in extremis de Norton, qui tombe à genoux en remerciant le Ciel d’avoir retrouvé Mary parmi les survivants du tremblement de terre ! (Il ajoute d’ailleurs un comique « Je le pense vraiment » à sa profession de foi !)

En dépit d’un scénario aux rebondissements de soap opera, certains morceaux de bravoures sont tout à fait réjouissants, comme la campagne menée par Norton pour se faire élire au conseil municipal afin de pousser à sécuriser les immeubles construits au rabais. Les scènes au Paradis où les employés sont bien typés et attachants, le concours final entre les attractions des cafés-concerts de la ville permettant d’ailleurs de voir un florilège de numéros, dont une interprétation enlevée de « San Francisco » par l’héroïne. Plus intimistes, l’entrevue entre Mary et sa future malicieuse belle-mère ou les parties concernant le Père Mullin, personnage saint-sulpicien que Tracy sauve par sa retenue amusée d’une mièvrerie totale. Mais le film souffre d’une construction bizarre, partant sur un autre plan dès que le séisme a eu lieu, et certaines péripéties sont extrêmement prévisibles…

La genèse du film fut assez difficile. On offrit le rôle de Norton à Bruce Cabot, puis à William Powell et Robert Young, puisque Clark Gable éprouvait de la réticence à « se faire chanter dans la figure » ne pouvant répliquer… et qu’il ne pouvait que rester figé tandis qu’on filmait son dos et la figure de la chanteuse en plan rapproché ! Son couple à l’écran avec Jeannette MacDonald, laquelle commençait à prendre une certaine assurance cinématographique puisqu’elle ne dépendait plus d’un partenaire chanteur, commença donc très mal. Mais MacDonald était suffisamment intéressée par le projet pour prendre un congé sans solde indéterminé de la MGM pour pouvoir se glisser dans l’agenda imposé à Gable par le studio. Gable, impressionné par sa détermination, se radoucit légèrement, bien qu’il ait conservé un certain dédain pour sa pyrotechnie vocale et qu’il l’ait traitée assez méchamment durant le tournage. Cette suffisance affichée sert d’ailleurs le personnage, très circonspect, mais qui finit par se laisser gagner par la magie de l’opéra, en une séquence très réussie.

Etrangement, l’autre co-star de Gable, Spencer Tracy, dégoulinant d’humanité et d’humour, transposa également à l’écran sa relation avec l’acteur : bien qu’amis, ils s’opposaient en une compétition serrée, autant au théâtre qu’au cinéma. Cette première collaboration cinématographique sera suivie de nombreuses autres. Tracy hésita un temps avant d’accepter le rôle : son père le destinait à la prêtrise, et il se demandait s’il n’était pas sacrilège d’incarner un prêtre à l’écran… Il perdit de peu un Oscar, mais y gagna le début de sa starisation.

Anita Loos, la très expérimentée scénariste qui avait vendu trente-huit scénarios en 1913, avait travaillé avec D W Griffith en 1915, avait écrit pour Douglas Fairbanks, puis Marion Davies et Norma Talmadge, était passée à la MGM en 1931. En 1923, elle écrivait pour Broadway et en 1925 avait lancé Gentlemen Prefer Blondes. Elle s’associa avec Robert Hopkins en 1935, qui était davantage responsable des dialogues additionnels et générateur d’idées, car Loos écrivait seule le scénario. Hopkins avait vécu sur la Barbary Coast et était ami avec Tracy et Gable. Il n’est donc pas extraordinaire que l’on retrouve ces deux acteurs dans le film et que Norton, le personnage Gable, soit assez proche de sa personnalité réelle, bien qu’Anita Loos ne s’en soit pas directement inspiré.

Le rôle de Mary, le « Canari de la côte », était originellement destiné à Grace Moore, mais cette dernière n’étant pas sous contrat avec la MGM, il échut à Jeannette MacDonald. Elle avait fait une carrière brillante à Broadway, avait été la protagoniste principale de Love Parade pour Lubitsch en 1929, et était désormais l’une des stars de la MGM. Ayant souhaité faire carrière à l’opéra, elle prend ici sa revanche (comme elle le fera dans ses nombreux films musicaux) dans diverses scènes du Faust de Gounod, dans un français étonnamment bon. Elle aurait été félicitée par Lili Pons pour cette prestation.

Les scènes d’opéra, mises en scène par William von Wymetal sont d’ailleurs assez réussies, dans un décor de carton-pâte opératique qui sent néanmoins son Hollywood (la scène de l’église….) mais restent très séduisantes. On trouve même un clin d’œil amusant à la diva Emma Albani.


Dans La Traviata (version colorisée, hélas !)

 







Scènes de Faust.

Par ailleurs, devenue un « tube », la chanson « San Francisco » de B. Japer et W. Jurman, sur un texte de G. Kahn, devint en 1984 l’un des hymnes officiels de la ville, sa popularité ne s’étant pas démentie.

Le réalisateur était connu pour ne faire qu’une prise, une capacité qui le rendait précieux pour le studio : il ne dépassait jamais les budgets ! Loos ne partageait pas cette opinion : la première fois qu’elle vit les rushes du tremblement de terre, elle fonça dans le bureau de la direction pour se plaindre de leur aspect factice, et finit par obtenir gain de cause.

Le résultat fut suffisamment convainquant : lors de la première, certains survivants de la catastrophe réelle furent si choqués qu’ils durent quitter la salle… Certains des effets avaient été réalisés en construisant des immeubles à taille réelle sur des plateformes manipulées hydrauliquement. La fissure qui s’ouvre au milieu de la rue fut réalisée par des ingénieurs du California Institute of Technology.


Le tremblement de terre dans le film…..

…. comparé aux ruines réelles.


A voir, donc, pour les amateurs de sensations fortes et d’opéras en versions naphtalinés !


Film américain en noir et blanc (1936)
Réalisé par W. S. Van Duke
Photographie par Olivier T Marsh
Scénario d’Anita Loos
Histoire de Robert Hopkins
Produit par John Emerson et Bernard H Hyman
Direction musicale d’Herbert Stothart

DVD Les Trésors Warner (Collection TCM) VOST.

Photographies : captures d’écran du DVD.

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