mardi 8 mars 2016

Mozart - Quatuors avec pianoforte ( CD Muso, 2016)



Quatuor avec piano n°1 en sol mineur, KV 478
(Allegro – Andante – Rondo (Allegro))

Quatuor avec piano n°2 en mi bémol majeur, KV 493
(Allegro – Larghetto – Allegretto)

Daniel Isoir – pianoforte

La Petite Symphonie
Stéphanie Paulet – violon
Diane Chmela – alto
Mathurin Matharel – violoncelle

CD Muso, 2016


Contemporains de sa grande série de concertos pour clavier, les quatuors avec piano, datés respectivement du 16 octobre 1785 (date notée sur le manuscrit autographe) et du 3 juin 1786 (apparaissant dans la liste de ses œuvres réalisé par Mozart), ces deux quatuors avaient été demandés au compositeur par son ami Franz Anton Hoffmeister, éditeur de musique et compositeur viennois. Georg von Nissen, dans sa biographie de Mozart, révèle qu’il lui avait originellement commandé trois quatuors pour sa série de musique de chambre. Il n’en publia finalement qu’un seul, le KV. 478, à la suite des retours négatifs des premiers acheteurs qui le trouvaient trop difficile à jouer. Bien que ne publiant pas les deux autres, Hoffmeister aurait cependant abandonné à Mozart le salaire déjà versé. Le second quatuor fut publié par la firme concurrente Artaria, en décembre 1787.

Le Journal des Luxus und der Moden, publié à Weimar en juin 1788, souligna les difficultés de l’exécution de l’un ou de l’autre de ces pièces par des amateur : « [ce quatuor] lorsqu’il est joué, a besoin de la plus grande précision dans ses quatre parties, mais même lorsqu’il est bien interprété, à ce qu’il paraît, il ne peut et il ne doit faire plaisir qu’aux connaisseurs de musica da camera. […] Beaucoup d’autres pièces gardent leur tournure même quand elles sont jouées médiocrement ; mais on peut à peine supporter d’entendre cette production de Mozart quand elle tombe dans les mains d’amateurs médiocres et est jouée avec désinvolture. […] » (Otto Eric Deutsch, Mozart, a documentary biography, Standford, 1965, p. 318) Ce jugement péremptoire ne faisait que confirmer à quel point la musique de Mozart était ardue, bien trop difficile, pour certains de ses contemporains. Ce qui était déjà admis pour sa musique vocale… (Joseph II lui-même n’écrivait-il pas en 1788 « La musique de Mozard est bien trop difficile pour le chant. » ?)

Aucun n’« amateurisme » n’est bien évidemment à craindre quand on saisit ce nouvel enregistrement ! Bien au contraire. Se replongeant dans l’intimité chaleureuse qui faisait le sel de leur interprétation des concertos pour pianoforte de Mozart (en 2012, l’ensemble avait enregistré de remarquables n°13 et 27 en formation de chambre), Daniel Isoir et ses complices Stéphanie Paulet, Diane Chmela et Mathurin Matharel rééditent leur coup de maître avec cet enregistrement des deux opus mozartiens qui fondèrent et renouvelèrent le genre. Bien que Johann Schobert, un des maîtres qu’avait beaucoup étudié Mozart enfant, se soit illustré dans cette configuration avec deux quatuors avec clavecin, le clavier prédominait encore sur ses acolytes. Mais, comme il le fit pour de nombreuses autres, Mozart réinventa la forme, en renversant l’ancienne hégémonie du clavier sur les cordes. Ce dialogue fécond voulu par le compositeur s’incarne ici avec ferveur et pudeur : il est bien au centre de cet enregistrement remarquable où le pianoforte (une très belle copie de Johann Andreas Stein) confère à ces quatuors un éclat coruscant qui tranche avec délice sur la chaleur des cordes. Ce Mozart-là est d’un naturel qui séduit et d’un équilibre qui enchante, servi par des instruments idéaux pour ces partitions. Leurs chuchotements, leurs confidences et leurs emportements glissent vers nous comme un secret enfin partagés, amenés par la clarté, l’énergie, le modelé ferme et délicat et la sensibilité en clair-obscur d’une Petite Symphonie attentive aux textures, couleurs et dynamique.

Que voilà un disque nécessaire ! Aux mozartiens, qui seront heureux de redécouvrir certaines des pages les plus poignantes et sereines du maître de Salzbourg. Et aux « grandes oreilles », comme les appelait le compositeur ; amateurs qui n’ont peut-être pas eu l’opportunité de découvrir ces paysages intérieurs où la lumière et l’ombre se pourchassent. Les voici à nouveau devant nous, en leur éternel printemps. 

Sortie du CD le 1er avril 2016.



Ce texte a été rédigé pour ODB-Opera.



Quatuor avec pianoforte KV.478 : Andante


Quatuor avec pianoforte KV.493 : Allegretto

1 commentaire:

  1. Merci Emmanuelle pour ce CR sur un disque "nécessaire" consacré à une oeuvre qui ne l'est pas moins pour comprendre l'art de Mozart.
    Familier de Haydn et de Mozart, j'ose affirmer que Haydn lui est supérieur dans de nombreux genres musicaux et en particulier, la sonate pour pianoforte, les trios avec pianoforte, violon et violoncelle, et la musique religieuse.
    Par contre il y a deux domaines où Mozart surclasse son ami (et tous ses contemporains) c'est évidemment le concerto pour pianoforte et ces deux quatuors avec piano. On peut même dire que Mozart est le créateur de ce dernier genre musical qui n'a rien à voir avec le concerto (ambiguïté entretenue par l'existence de nombreuses transcriptions des concertos symphoniques de Mozart pour piano et trio à cordes). Malgré leur intense originalité les quatuors pour clavecin de Johann Schobert datant de 1761 relèvent d'une esthétique différente. Les magnifiques trois quatuors Wq 94, 95, 96 de CPE Bach qui datent de 1788, la dernière années de Bach, sonnent très différemment du fait que le violoncelle ad libitum double la basse du piano ( Le Bach de Hambourg ne veut pas se débarrasser de ses habits baroques) (1).
    Mozart est vraiment un novateur dans ces deux oeuvres et sa musique aura une abondante postérité.

    (1) En 1788 Mozart dirigera à Vienne deux oratorios du Bach de Hambourg: les Israëlites dans le désert et l'Ascension de Notre Seigneur.

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