mardi 12 janvier 2016

Concert chez la Reine - Les Ombres/M. Ruvio (CD, 2010)






François Couperin : Concert instrumental sous le signe d’Apothéose composé à la mémoire immortelle de l’incomparable Monsieur de Lully (1725)
François Colin de Blamont : Circé (cantate sur un texte de Jean-Baptiste Rousseau, 1712)
François Colin de Blamont : Les Festes Grecques et Romaines (1723)

Les Ombres :
Margaux Blanchard, viole de gambe et direction artistique
Sylvain Sartre, flûte traversière et direction artistique
Mélodie Ruvio, mezzo-soprano
Manuel Weber, comédien
Katharina Heutjer, violon
Jérôme Van Waerbeke, violon
Sarah van Cornewal, flûte traversière
Mélanie Flahaut, basson
Vincent Flückiger, théorbe
Nadja Lesaulnier, clavecin

CD Ambronay – Collection Jeunes Ensembles, 2010.


Jeune ensemble en résidence à Ambronay, Les Ombres menées par Sylvain Sastre et Margaux Blanchard, ont choisi pour leur premier disque de graver un répertoire qui nous fait pénétrer dans le salon de musique de Marie Leszczynska, épouse de Louis XV. Les deux Surintendants de la Musique, tour à tour François Colin de Blamont (1690-1760) et André Cardinal Destouches (1672-1749) choisirent le répertoire, le firent exécuter et formèrent les interprètes de ces Concerts de la Reine, qui se tinrent de 1725 à 1768 soit dans le Salon de la Paix, soit (plus exceptionnellement) dans le Salon de Mars. C’est donc à un versant plus intime de la vie musicale versaillaise que nous sommes conviés, choix pertinent tant il reste à découvrir chez les continuateurs de Lully et les contemporains de Rameau…

Le programme s’articulait progressivement autour du grand hommage à l’ombre tutélaire de la musique française (le grand Lully qui se doit ici accorder avec le goût italien (incarné par Corelli). François Couperin plaide ici pour une fusion des style et pour son génie propre), puis de la fameuse cantate Circé et d’extraits d’un ballet de Colin de Blamont. Les pièces instrumentales sont ponctuées par les textes déclamés (didascalies de l’Apothéose en prononciation restituée qui contraste plaisamment avec le « naturel » affiché de la musique) et de l’ode de Jean-Baptiste Rousseau par Manuel Weber, impeccable tant dans la restitution à l’ancienne que pour une introduction au texte de Rousseau qui retrouve ici la suprématie que lui décernèrent ses laudateurs.

Si les parties instrumentales séduisent par la légèreté élégante et suave de l’ensemble, qui alterne vivacité de bon aloi, pondération ironique et chatoiement dansant, le disque trouve son apothéose avec la cantate Circé, présentée ici dans une version remaniée par Colin de Blamont (sans doute en 1736). Cette œuvre de jeunesse (originellement dédiée à Michel Delalande qui devint son maître), fut composée sur un texte de Jean-Baptiste Rousseau et sans doute jouée à Sceaux à cette période. La Cantate VII de Rousseau (publiée en 1712), était suffisamment bien troussée pour avoir été préalablement mise en musique par Jean-Baptiste Morin (en 1706)… On comprend la prédilection des musiciens, tant ce texte fondateur du genre se prête à des effets marquants, des contrastes animés et des abimes brossés avec une économie de moyens qui n’en sont pas moins follement expressifs.

S’inspirant de Pindare, Rousseau fut en effet l’un des propagateurs de cette forme d’« opéra de chambre », fille de la cantate italienne et des formes poétiques ramassées. Il en écrivit quelques 35, dont 15 furent autorisées à la publication par son perfectionnisme tatillon. Sa Circé est l’une des matrices du genre, encensé en son temps par La Harpe : « La Cantate de Circé est un morceau à part ; elle a toute la richesse et l'élévation de ses plus belles odes , avec plus de variété : c'est un des chefs-d'œuvre de la poésie française. La course du poète n'est pas longue; mais il la fournit d’un élan qui rappelle celui des chevaux de Neptune, dont Homère a dit qu’en trois pas ils atteignaient aux bornes du monde. » (Cours de littérature ancienne et moderne, Volume 8, Paris, 1825, p 418.)

La mezzo Mélodie Ruvio, révélation de l’Académie baroque européenne d’Ambronay de 2007, incarne une Circé d’une frémissante noblesse, aux syncopes poignantes (« Elle invoque à grands cris… ») et au désespoir d’autant plus pathétique qu’il se refuse aux trop faciles excès. Aux récitatifs ciselés (un « Dans le sein de la mort » qui glisse inéluctablement en glaçant l’auditeur vers son issue tragique, avant l’infernale crispation révoltée) s’opposent les trois airs contrastés comme le veut la règle du genre, un peu plus convenus dans leur écriture, mais qui mettent en valeur le timbre charnu, la diction si intelligible, le galbe de l’articulation et le port altier de l’interprète.

Les extraits d’un ballet de cour du même concluent fort agréablement un disque au répertoire passionnant, et dont le seul manque est de ne pas avoir laissé plus de place aux pièces vocales, tant ce répertoire formait la délectation de la Reine. Nul doute que la souveraine n’eut été ravie, et des fureurs déployées, et de la noblesse pudique entremêlées de la voix gironde de Mélodie la Bien-Nommée…

Ce compte-rendu a été rédigé pour ODB-opera.

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