mardi 20 octobre 2015

Rameau - Zaïs (Rousset, CD 2015)



Rameau : Zaïs (1748)
Pastorale héroïque en un prologue et quatre actes.
Livret de Louis de Cahusac.

Julian Prégardien – Zaïs
Sandrine Piau – Zélidie
Aimery Lefèvre – Oromazès
Benoît Arnould – Cindor
Amel Brahim-Djelloul – Une Sylphide, la Grande prêtresse de l’Amour
Hasnaa Bennani – Amour
Zachary Wilder – Un Sylphe

Chœur de Chambre de Namur (Thibaut Lenærts, direction)
Les Talens Lyriques
Christophe Rousset – direction musicale et clavecin

CD Aparte, 2015. 



Chaos debout !



Zaïs, troisième ouvrage issu de la collaboration entre Jean-Philippe Rameau et Louis de Cahusac, est un « ballet héroïque » qui trouve néanmoins sa matière dans le genre de la pastorale, ici fortement teintée de magie, et même de symboles maçonniques (dont certains se retrouveront également dans la Flûte enchantée). Malgré ces symboles sous-jacents, l’'intrigue est faussement naïve, en conformité avec la pastorale héroïque qui ne se distingue de la tragédie lyrique « que par le cadre du sujet, et par le caractère champêtre de certains personnages, ce qui le rend généralement moins dramatique. Il est pastoral, puisqu’il met en scène des bergers, mais il reste « héroïque » car des êtres surnaturels ou légendaires, dieux, héros ou « génies », se mêlent à l’action. » (Paul-Marie Masson, L’opéra de Rameau. Paris, 1930)



Après une ouverture qui « peint le débrouillement du Chaos et le choc des Elémens lorsqu'ils se sont séparés », Oromazès, souverain des génies, éveille ses sujets auxquels vient se joindre l’Amour. Zaïs, génie de l’air, est épris de la bergère Zélidie, laquelle le croit simple berger. Voulant s’en assurer, il la soumet à diverses épreuves qu’elle surmonte avec constance. Zaïs se révèle enfin à sa bergère dans toute sa splendeur ; elle en est atterrée. Il décide d’abandonner son immortalité pour elle car « le véritable amour se suffit à lui-même ». Oromazès parait alors et leur octroie à tous deux l’immortalité. Réjouissances.



L’ouvrage connut divers avatars au gré de ses 111 représentations. Créé à l’Académie royale de musique le 29 février 1748, il comptait dans sa distribution Jélyotte en Zaïs et Mlle Fel en Zélidie. Une reprise dès le 23 avril 1748 se fit avec un livret déjà retouché, lequel fut également modifié en 1761 (disparition du prologue) et en 1769.



Malgré les critiques émises à l’encontre du livret de Cahusac (on lui reprocha de n'être qu'« un amas de grands événements de féerie entassés les uns sur les autres, assez souvent même sans ordre »), les similitudes de son texte avec le Zélindor, roi des Sylphes (1745) de Rebel et Francoeur (les noms commençant par Z étaient fort à la mode…), des réminiscences de l’Issé de La Motte et du Curieux impertinent de Destouches, tout comme un prologue à la matière sans doute inspirée par Les Eléments de Rebel, Rameau transcende cette matière littéraire limitée avec un génie qui éclate à chaque mesure, faisant de cet ouvrage encore trop confidentiel un perpétuel feu d’artifice. Sa partition, jugée « aérienne » par ses contemporains, est remarquable tant par ce déferlement « cosmique » que la variété et la richesse de ses mouvements de danse (qui éclipsèrent rapidement le reste de l’ouvrage du vivant même de Rameau). L’œuvre envoute encore par le mélange savoureux de sa savante architecture et d’une sensualité à fleur de peau qui irrigue chaque instant. Les tourments des personnages, pour être stéréotypés, ne sont pas moins affirmés avec conviction et une séduction qui emportent l'adhésion.



Si l’ouvrage n’était pas complètement inconnu – Gustav Leonhardt en ayant gravé une version chez Stil en 1977 (dont les « coupures […] pratiquées [étaient] conformes aux versions de 1761 et de 1769 utilisées lors des reprises à l’Opéra de Paris » (G. Leonhardt, notes de programme) –, Christophe Rousset en livre désormais une version de référence qui découvre pleinement ses beautés entêtantes et toute sa subtilité.



Le chef se fait démiurge (salutairement interventionniste) dans un Chaos introductif qui coupe littéralement le souffle par l’intensité inquiétante de son magma originel, dans un clair-obscur frémissant sous la distillation progressive de la clarté (quand la grisaille se colore peu à peu du spectre lumineux) et la peinture des fulgurantes fusées qui trouent puis déchirent cette pâte ondoyante. C’est sidérant. L’on en demeure aussi proprement étonné que les auditeurs de 1748 de cet avant-gardisme trop dérangeant…



Les Talens Lyriques, incandescents, usent de tous leurs sortilèges et se jouent de toutes les chausse-trapes d'une partition complexe qui n'en manque pourtant pas. On les savait rompus à tous les élans, arches, disjonctions, brisures et jaspures de l’orchestre ramiste qui fait appel tant au sens du détail (savoureuses interventions des flûtes, hautbois et bassons, qui ponctuent, éclairent ou commentent avec jubilation le discours) qu’à une souple inflexibilité qui souligne cette architecture fusant dans l’espace, véritablement aérienne dans sa verticalité tellurique. Mais on ne peut que s’émerveiller de la magistrale leçon une fois de plus donnée, dans la maîtrise absolue de cet entrelacement rendu évidence même. Tant les mouvements de danse (musettes, tambourins, gavottes, menuets etc…) que les passages plus descriptifs (fracas de l’orage ou calme agreste) allient force et élégance sensible. L’ensemble démontre une fois encore, s’il en était encore besoin, qu’il est le plus grand ambassadeur du Dijonnais.



Que dire de l’art admirable de Sandrine Piau qui n’ait déjà été écrit ? Elle dévoile et abeausit toutes les facettes d’un personnage pur et touchant. Sa Zélidie émouvrait les pierres (« Coulez mes pleurs »), mais son âme d’airain transparaît sous ses teintes délicates. Le chant vigoureusement raffiné de Julian Prégardien lui fait très heureusement écho ; son élégance et son lyrisme ardent ennoblissent ce que le personnage peut avoir de trop ambigu, et un remarquable « Règne Amour, lance tes traits » couronne ce séduisant portrait. En confident fidèle (et amant fallacieux), Benoît Arnould fait honneur à un Cindor bouillonnant et cynique. Le reste de la distribution est au diapason : Amel Brahim-Djelloul prête les charmes de sa fraîcheur et d’une diction impeccable à une engageante grande prêtresse de l’Amour et à une Sylphe primesautière. La charmante Hasnaa Bennani est un étincelant Amour, dont la voix melliflue cajole et suggère les plaisirs à venir. Si l’Oromazès d’Aimery Lefèvre manque d’un rien d’autorité dans le Prologue, son apparition finale se drape d’une puissance conforme au souverain des génies. Enfin, Zachary Wilder se confronte crânement aux difficultés de son ariette. Quant au Chœur de Chambre de Namur, malgré ses relativement rares interventions, il fait feu de tout bois, et témoigne une fois encore de son excellence reconnue.



Un disque admirable, qui fait se retourner avec nostalgie sur l’Année Rameau, et qui fait espérer d’autres redécouvertes de la même eau…
 
Ce texte a été rédigé pour ODB-opera.


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire