mardi 20 octobre 2015

Gluck - Orfeo ed Euridice (Equilbey, CD 2015)



Gluck – Orfeo ed Euridice
Franco Faggioli – Orfeo
Malin Hartelius – Euridice
Emmanuelle De Negri – Amore

Accentus
Insula Orchestra
Laurence Equilbey – direction

CD Archiv, 2015.




Après un exceptionnel Requiem de Mozart, Laurence Equilbey n’a pas éludé la difficulté pour son premier opéra avec son ensemble sur instruments anciens, en abordant « l’Orphée de Gluck » ; sous ses différents avatars, c’est sans doute l’opéra le plus revisité et apprécié de ce dernier, et l’un de ses rares ouvrages a n’avoir presque jamais quitté le répertoire… Ce défi est relevé haut la main, avec ce coffret qui fait suite à une série de concerts, car elle parvient à renouveler la lecture d’un chef-d’œuvre qu’on pensait pourtant connaître, par sa fougue mêlée de douceur ainsi que par la délectation de sa palette qui insufflent la vie dans une soi-disant pièce de musée.

Ce coffret nous offre, dans une combinaison hardie, des extraits de la version de Vienne (1762) et de celle de Paris (1774) (« Orpheo ») – dont les rajouts français ont été traduits en italien – ainsi que l’intégralité de la version de 1762. Rappelons que Gluck a d’abord écrit cette première version en italien, Orfeo ed Euridice, pour le castrat contralto Guadagni (Vienne, 5 octobre 1762) qui reprit le rôle à Londres huit ans plus tard. En 1769 à Parme, il révisa sa partition pour le castrat soprano Giuseppe Millico. Cinq ans après, à Paris, il adapta son opéra en français pour le ténor Legros. Enfin, à la demande de Pauline Viardot, Berlioz donna sa propre version du chef d’œuvre en 1859.

Poussé dans ses retranchements expressifs par son protagoniste orchestral, Franco Faggioli éblouit d’autant plus par sa virtuosité qu’il n’en oublie pas de construire un personnage, comme il lui arrive de le faire en récital. Il dévoile ici des abîmes émotionnels en mettant sa voix à nu (dans un étonnant « Che farò », versant idéal d’un « Addio, o miei sospiri » qu’il eût été criminel de ne pas inclure), dévoilant une complexité infiniment séduisante par ce « lâcher-prise ». Il pose les mots si connus sur un souffle sans fin détrempé dans l’âme qu’y voyaient les Anciens, en un périple qui nous fait voguer autant à travers le Styx que dans les ressacs troublés de son désespoir. Cet Orfeo introspectif trouve en Malin Hartelius une Euridice idéalement tendre et implorante, dont la détresse se montre si irrésistible qu’on en pénètre enfin son élan fatal, au-delà de l’invariant mythologique. L’Amore d’Emmanuelle De Negri tranche sur ces demi-teintes angoissées par l’entropie et délivre une divinité guillerette, dont la malice éclaire ces clairs-obscurs.

Insula Orchestra, emporté par le violon impérieux et frémissant de Stéphanie Paulet, fouaille les affects et déchire les âmes sans merci. Mais l’ensemble sait également brosser par des touches évocatrices tant la paix irréelle de ce paysage arcadien d’outre-tombe que les grandes scènes d’ombre, eaux fortes inquiétantes qui saisissent par une si grande puissance qu’on les croirait saisie directement sur le motif. Accentus berce et menace, déplore et exulte, et établit une fois encore que la beauté absolue ne peut être que rehaussée d’un supplément d’âme.

Indispensable.

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