lundi 26 octobre 2015

Ariane & Orphée - Hasnaa Bennani / Ens. Stravaganza (Cd, 2015)



Ariane & Orphée
French Baroque Cantatas

Jean-Philippe Rameau (1683-1764) – Orphée (Cantate à voix seule et symphonie)
Michel Lambert (1610-1696) – « Ombre de mon amant » (air de Cour)
Elisabeth Jacquet de la Guerre (1665-1729) – Sonate n° 1 en ré mineur pour violon, viole obligée et basse continue
Philippe Courbois (1705-1730) – Ariane (Cinquième cantate à voix seule et un violon)
Marin Marin (1656-1728) – Chaconne (Suite I en do majeur, Trios pour le Coucher du Roy)

Hasnaa Bennani – soprano

Ensemble Stravaganza
Domitille Gillon, violon et direction
Thomas Soltani, clavecin et direction

CD MUSO, 2015.



Cela fait déjà quelques saisons qu’Hasnaa Bennani ravit scènes et salle de concerts. Avec ce premier disque soliste, la soprano se glisse avec lyrisme et élégance dans des récits fabuleux qui confirment ce que ses nymphes, prêtresses et figures mythologiques croisées au gré de tragédies lyriques faisaient déjà connaître : l’interprète est pleine de charme et son chant est théâtral à souhait dans ces miniatures dramatiques que sont cantates et airs de Cour. Ce disque « carte de visite » dévoile avec finesse et empathie les affects contrastés des héros et héroïnes, du désespoir le plus morbide à la fureur impuissante, en passant par la passion contrariée et un timide espoir, peintures d’âmes enchâssées dans un écrin circonscrit par un conteur compatissant, bien que parfois ironique. Une diction exemplaire met en relief le naturel de la prosodie de la soliste et sa parfaite connaissance du style, servis par un timbre fruité qui sait se faire opalescent autant que tellurien.

Si on ne manque pas de versions de l’Orphée de Rameau, il est toujours plaisant de retrouver ce récit inspiré d’Ovide, celui, bien sûr, des Métamorphoses, mais également celui de l'Art d'Aimer en ce qui concerne sa « moralité » espiègle. Hasnaa Bennani aborde cette histoire tragique avec une ductilité avenante qui laisse place, sur sa fin, à un quant-à-soi malicieux empli de sous-entendus. La sobre retenue de la soprano dans les récitatifs dépeignant le malheur d’Orphée se fait pudeur empathique dans un absolument admirable « Ombre de mon amant ». Célébrissime air de Cour du beau-père de Lully, il décrit les tréfonds infernaux de l’amante mourante rejoignant celui qu’elle aime, en un magnifique effet d’écho : aux rives du Styx qu’Eurydice ne peut franchir dans l’autre sens répondent « la fatale rive » où la narratrice de Lambert « a vu [le] sang [de son amant] couler avec [ses] pleurs » puis aux « arbres épais d’un paisible bocage » où Ariane, abandonnée par Thésée, se réveille éperdue. Son lamento fait l’objet d’une des sept cantates de Courbois qui nous sont parvenues dans son recueil de 1710 : il ne nous reste que peu d’œuvres d’un compositeur très apprécié en son temps, et à l’audition de cette cantate, gravée autrefois par Agnès Mellon, on ne peut que le déplorer. L’évocation de ce destin émeut d’autant plus que la fureur de la princesse, bien que déchaînée, reste contenue dans les bornes du bon goût, n’omettant jamais port de tête aristocratique, grâce et souplesse. Ce discours ondoyant entre plaie à vif et théâtralité est relevé d’ornements délicats où l’on voit bronzer son âme autant que se briser.

Un peu sec dans Rameau, l’Ensemble Stravaganza est un protagoniste attentif et tournoyant qui restitue le fracas marin invoqué par Ariane autant qu’il sait ouvrir des abîmes souterrains sous les pas de ses protagonistes, déployant bien des charmes dans la séduisante sonate de Jacquet de La Guerre, et dans la chaconne conclusive, qui ouvre vers un ailleurs plus lumineux que le sort funeste de ces figures féminines…

2 commentaires:

  1. Ce CD a l'air très séduisant. Il offre des cantates très rarement interprétées. Je m'intéresse aussi beaucoup à la sonate en trio d'Elizabeth Jacquet de la Guerre, une compositrice que j'aime beaucoup. Merci pour l'information.

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  2. Oui, ce CD est très séduisant... et cette version de "Ombre de mon amant" est sublime.
    Vous avez récemment entendu Hasnaa Bennani en Nymphe des eaux dans l'Armide de Lully dirigée par C. Rousset, donc elle ne vous est pas inconnue...

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