mercredi 24 juin 2015

Salieri - Les Danaïdes (Rousset) (CD, 2015)



Salieri – Les Danaïdes (1784)
Tragédie lyrique en cinq actes créée à l’Académie royale de musique à Paris le 26 avril 1784.
Livret de Tschoudi et Roullet.
Hypermnestre - Judith Van Wanroij
Danaüs - Tassis Christoyannis
Lyncée - Philippe Talbot
Plancippe - Katia Velletaz
Pélagus, officiers - Thomas Dolié 

Les Talens Lyriques
Les Chantres du Centre de musique baroque de Versailles (Olivier Schneebeli, direction)
Christophe Rousset, direction musicale
CD Palazetto Bru Zane, 2015.

 
La jouissance est dans le crime...

Pour ceux qui auraient prêté un peu trop attention aux rumeurs diffamatoires circulant depuis le XIXe siècle, Antonio Salieri ne saurait être que l’assassin de Mozart... Pour contrecarrer ce raccourci déplorable qui a fait florès dans maintes œuvres littéraires et adaptations diverses, voici un enregistrement qui démontre haut la main que le Vénitien est un compositeur passionnant, dont la capacité d’invention et de renouvellement le placent parmi les compositeurs les plus attachants du XVIIIe siècle.

Cette démonstration est menée haut la main par Les Talens Lyriques, qui n’en sont pas à leur première incursion dans le répertoire du « rival » de Mozart. Après le versant viennois de l’œuvre, ville dans laquelle Salieri mena la majeure partie de sa carrière (avec La Grotta di Trofonio), voici le versant français, et plus particulièrement l'ouvrage qui permit à Salieri de se faire un nom à l’Académie royale de Musique.

Antonio Salieri doit d'ailleurs la mise au théâtre de ses Danaïdes à une supercherie restée dans les annales. Annoncé comme un ouvrage de Gluck, le livret imprimé attribua finalement la paternité de la tragédie lyrique tant à Salieri qu'à Gluck. Toutefois ce dernier affirma par la suite à maintes reprises que seul son « élève » en était le maître d’œuvre et qu’il n’avait fait que lui prodiguer quelques conseils. Le jeu de dupe mené par les deux compositeurs envers l’Académie royale de musique, commanditaire de l’oeuvre, éclata quand le succès en fut bien assuré et que le compositeur réel, fut enfin dégagé de la force des cabales qui avaient abattu plus d’un de ses collègues. Créées le 26 avril 1784 à l’Académie Royale de Musique, Les Danaïdes furent représentées 30 fois jusqu’au 17 novembre 1786. Elles furent remises au théâtre chaque année entre 1817 et 1828, mais furent réduites en quatre actes en 1817. On compte environ 125 représentations à l’Opéra de Paris. Dans une de ses reprises tardives, cet opéra séduisit un jeune Berlioz tout fraîchement arrivé à Paris : il en parle encore avec une grande admiration dans ses Mémoires... Cette admiration est plus que méritée, comme nous pouvons désormais l’entendre grâce à ce coffret élégant, témoignage d’un concert versaillais de novembre 2013. (Il comporte des textes passionnants sur la genèse de l’œuvre et « les décors des Danaïdes et le langage de l’architecture » par Benoit Dratwicki et Marc-Henri Jordan, ainsi que des textes critiques d’époque.)

Cette éclatante réussite suscita d’autres commandes : Salieri fut de nouveau convié à Paris ; il y mit en musique un livret de Guillard, Les Horaces, qui tomba, malgré les éminentes qualités de l'ouvrage. Sa troisième tragédie lyrique, Tarare, sur un livret de Beaumarchais, eut un sort plus heureux. L’œuvre se maintint au répertoire jusque dans les années 1820 et fut même adaptée pour Vienne en opera seria sous le nom d’Assur, Re d’Ormus en 1788 (sur un livret de Da Ponte).

Le déroulé de l'action des Danaïdes est fulgurant : Danaüs, persuadé que la réconciliation avec son frère Egyptus n'est qu'un leurre mortel pour sa propre famille, enjoint ses cinquante filles à assassiner leurs époux (les cinquante fils d'Egyptus) le soir de leurs noces, à l'issue de ces festivités qui doivent pourtant sceller la réconciliation familiale. Seule Hypermnestre, sincèrement éprise de son cousin Lyncée, refuse énergiquement l'ordre de Danaüs. Ce dernier la menace, mais la jeune femme n’obtempère pas et permet à son époux de s'échapper. Lyncée, revenu venger ses frères à la tête d'une armée, se manifeste à temps pour sauver son épouse de la fureur paternelle... Le palais, siège du massacre, est englouti par un feu divin… et les quarante-neuf Danaïdes, tuées durant le soulèvement, sont condamnées aux Enfers au châtiment que l'on sait, alors que leur père criminel verra « ses entrailles sanglantes » dévorées éternellement par un vautour.

Le livret originel italien sur lequel se fonde cette tragédie lyrique se focalisait sur Hypermnestre ; la version française aurait tout autant pu s'intituler « « La Danaïde », tant cette princesse est le pivot émotionnel du récit. Ce rôle si complexe trouve en Judith Van Wanroij une interprète sensible à laquelle l’énergie ne fait pas défaut. Avec une intensité flamboyante, la chaleur de son timbre et le délié de ses aigus, elle mêle la puissance d’une grande sociétaire de la Comédie Française (en Phèdre ou Médée) à la douceur hallucinée d’une héroïne partagée entre la vertu héroïque à l'horreur filiale. Protagoniste crucial du drame, Tassis Christoyannis trouve un rôle à sa (dé)mesure, qu’il dessine par touches impressionnistes, sans forcer le trait. La furie obsessionnelle de Danaüs est distillée avec un détachement ironique qui glace. Bien chantant, le Lyncée de Philippe Talbot limite sa palette dans un registre amoureux et suave, comme le veut le rôle, mais il confère à cet époux au destin tragique un frémissement angoissé et impérieux qui rend plus compréhensible l'énergie de la réaction, même de la 25ème heure, du personnage. Regrettons néanmoins que la diction de la Plancippe énergique de Katia Velletaz ne soit pas à la hauteur de ses partenaires... Quant à Thomas Dolié, il fait belle figure dans un tout petit rôle (bien que déterminant dans l’action.)

Protagonistes omniprésents (le chœur figure le peuple mais aussi les nombreux époux), Les Chantres du Centre de musique baroque de Versailles se montrent tout aussi investis dans les longues plages festives qui ouvrent le récit que dans les brèves interventions des jeunes gens maudits, tant victimes que bourreaux. La force sidérante de la dernière scène leur doit beaucoup.

Fins connaisseurs de ces tragédies lyriques « de transition » qui fleurètent avec ce qui sera le pré-romantisme, Les Talens Lyriques délivrent un discours d’une élégance dansante et sinueuse. Christophe Rousset libère petit à petit les crispations émotionnelles, jusqu'aux affrontements violents et au dénouement terrible, avec un luxe de couleurs et de détails qui ne masquent toutefois jamais l'architecture solide de cette grande fresque mythologique. La rapidité des actes et l'enchaînement des situations fusent comme il se doit; les grands divertissements ne perdent jamais ni de leur pompe faussement joyeuse, ni de leur grandeur, laissant toute latitude à l'imagination de conjurer les fastes des représentations d'alors. Ce théâtre éloquent ne perd en effet jamais sa pleine mesure : la force expressive d'une histoire terrible narrée avec une jubilation inquiète et un plaisir communicatif et haletant, nous renvoyant aux cauchemars primordiaux, aux fantasmagories noires et brillantes des origines.

De quoi nous faire maintenant espérer Tarare et Les Horaces, en clôturant ainsi la trilogie française salierienne. Espérons que le Palazetto Bru Zane, qui nous a rendu tant de chefs-d’œuvre honteusement oubliés, ne s’arrêtera pas en si bon chemin...

Ce texte a été rédigé pour ODB-opera.

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