dimanche 7 juin 2015

Dauvergne/ Pesson - La Double Coquette (CD, 2015)



Dauvergne / Pesson – Les Troqueurs et La Double Coquette

Jaël Azzaretti – Margot (Les Troqueurs)
Isabelle Poulenard – Fanchon (Les Troqueurs), Florise (La Double Coquette)
Maïlys de Villoutreys – Clarice (La Double Coquette)
Robert Getchell – Damon (La Double Coquette)
Alain Buet – Lubin (Les Troqueurs)
Benoît Arnould – Lucas (Les Troqueurs)

Amarillis
Héloïse Gaillard – flûtes à bec & hautbois baroque
Violaine Cochard –  clavecin
Alice Piérot, Marie Rouquié & Louis Créac'h – violons
Fanny Paccoud alto
Annabelle Luis violoncelle
Richard Myron & Ludovic Coutineau – contrebasses
Xavier Miquel – hautbois
Laurent Le Chenadec – basson
Pierre-Yves Madeuf, Olivier Picon, Lionel Renoux & Serge Desautels – cors

Coffret 2 CDs NoMadMusic, 2015.

 



Antoine Dauvergne (1713-1797), compositeur et violoniste de formation, entre à l’orchestre de l’Académie royale de musique en 1744. Il publie d’abord des « Concerts de symphonies », puis donne un ballet, Les Amours de Tempé en 1752 à l’Académie royale de musique. En 1752 et 1753, il fait représenter Les Troqueurs et La Coquette trompée, dont l’accueil flatteur lui ouvre une belle carrière. Il devient compositeur et maître de musique de la Chambre du Roi (en 1755). En 1762, il est directeur du Concert Spirituel ; en 1763, il obtient le poste de surintendant de la Musique à Versailles, et occupe à plusieurs reprises celui de directeur de l’Académie royale de musique…

Les Grandes Journées Dauvergne tenues à Versailles en 2011, lesquelles avaient permis de redécouvrir pleinement l’œuvre du compositeur, avaient déjà suscité deux parutions à la suite des concerts versaillais : un Hercule mourant par les Talens Lyriques (CD Aparte) et une Vénitienne par les Agrémens (CD Ricercar). Ces enregistrements faisaient suite aux seules parutions qui, longtemps, ont résumé la discographie d’Antoine Dauvergne : une Coquette trompée dirigée par J-P Wallez en 1975 (33t Decca), témoignage de représentations données dans le cadre du Festival d’Albi, ainsi que deux versions des Troqueurs : l’une dirigée par Jean-Louis Petit avec Françoise Garner éditée par Decca en 33t et non reportée en CD, devenue introuvable, et l’autre, bien plus idiomatique de William Christie en 1994 (CD Harmonia Mundi).
Mais les deux premiers opéras bouffons de Dauvergne (ceux-là même qui lui valurent de marquer les esprits), ici rassemblés, font oublier ces précédentes tentatives, tant la verve des interprètes y rejoint un esprit pétillant et sarcastique qui se coule sur les intentions des créateurs… Les Troqueurs, enregistrés à l’Opéra royal de Versailles en 2011, sont suivis d’une création passionnante, La Double Coquette, qui mêle à la partition de Dauvergne les « additions » de Gérard Pesson, sur un texte de Pierre Alferi.


Les Troqueurs (1753)

La création des Troqueurs de Dauvergne, sur un livret de Jean-Joseph Vadé (1720-1757), a lieu au tout début de la querelle des Bouffons. C’est dire si la création se place sur ce terrain polémique et en tire certaines de ses aspects les plus novateurs.

Cet intermède est ainsi le premier opéra comique digne de ce nom, équivalent français des œuvres italiennes comme les intermezzi et les commedie per musica, qui remportèrent un tel succès à Paris. On ne trouvait auparavant sur les tréteaux que des comédies mêlées d’ariettes (ou vaudevilles) dans lesquelles on plaçait de nouveaux textes sur des sélections de timbres, de fredons ou d’airs auparavant connus (et indiqués comme tels dans les livrets).

La grande nouveauté de Dauvergne et Vadé est de se calquer sur le modèle italien, avec des airs aux mélodies facilement mémorisables, avec reprise, et véritables récitatifs, remplaçant les dialogues parlés. Cependant, ils n’ont pas tenu leur pari jusqu’au bout, puisque Les Troqueurs intègrent deux fredons, le premier air de Lubin n’étant autre que « Tout m’est indifférent », et l’air de Fanchon « On dit que l’hymen est bien doux » qui est une reprise de « Pourvu que Colin, ah ! voyez-vous… »

Dégoûté de l’Académie royale de musique à la suite de diverses intrigues, Dauvergne lorgne alors sur l’Opéra-Comique que dirigeait Jean Monnet qui avait construit son théâtre en 1752 à la Foire Saint-Laurent. Ce dernier a laissé des Mémoires qui éclairent la genèse de l’œuvre.
« Après le départ des Bouffons, sur le jugement impartial que des gens d'un goût très sûr avaient porté de leurs pièces, je conçus le projet d'en faire faire à peu près dans le même goût par un musicien de notre nation. M. d'Auvergne me parut le compositeur le plus capable d'ouvrir avec succès cette carrière. Je lui en fis faire la proposition et il l'accepta. Je l'associai avec M. Vadé et je leur indiquai simplement un sujet de La Fontaine. Le plan et la pièce furent faits dans l'espace de quinze jours. Il fallait prévenir la cabale des Bouffons ; les fanatiques de la musique italienne, toujours persuadés que les Français n'avaient pas de musique, n'auraient pas manqué de faire échouer mon projet.
De concert avec les deux auteurs, nous gardâmes le plus profond secret. Ensuite, pour donner le change aux ennemis que je me préparais, je répandis dans le monde et je fis répandre que j'avais envoyé des paroles à Vienne à un musicien italien qui savait le français et qui avait la plus grand envie d'essayer ses talents dans cette langue. Cette fausse nouvelle courut toute la ville et il n'était plus question que de faire une répétition de la pièce. Feu Monsieur de Curis [intendant des Menus Plaisirs] que j’avais mis dans la confidence, voulut bien me seconder : la répétition fut faite chez lui par les principaux symphonistes de l’orchestre de l’Opéra et par les quatre sujets chantants du premier mérite qui voulurent bien se charger des rôles. Dans cette répétition où il y avait peu de monde et presque tous amateurs de Musique Française, les avis furent partagés sur le sort de cette pièce ; ce qui me détermina à en faire une seconde répétition. Elle se fit sur un petit théâtre que j’avais chez moi, par les acteurs de mon spectacle, en présence de plusieurs artistes célèbres, qui pour la plupart, avaient voyagés en Italie ; ils m’assurèrent tous que toute la pièce aurait le plus grand succès. » (citation tirée de La Laurencie)

Comme l’indique Michel Noiray dans sa présentation pour Harmonia Mundi, « Monnet ne se justifie pas sur le choix dans ses Mémoires, mais on peut y voir par transposition, le symbole de ce qui se passe dans l’œuvre elle-même : les Français troquent leur musique contre la musique italienne, de même que Lubin et Lucas changent de fiancées, fatigués qu’ils sont de leur compagne habituelle […] »

L’intermède fut représenté le 30 juillet 1753 à la Foire Saint-Laurent.
Monnet commet cependant une erreur de datation dans ses réminiscences, car les Bouffons ne partirent de Paris qu’au mois de mars 1754, donc quelques huit mois après les représentations des Troqueurs. En ce qui concerne le succès de la pièce, il est par contre fiable, même si l’on aurait bien aimé connaître le détail des noms des « artistes célèbres » qui assistèrent à cette seconde répétition…

JMB Clément et J. de Laporte, dans leurs Anecdotes dramatiques (Paris: Veuve Duchesne, 1775), ont bien résumé les évènements, en se fondant sur les mémoires de Monnet :


Les « Bouffonistes », furieux de la supercherie, se mirent alors à dénigrer la musique de Dauvergne, tout en soulignant sa parenté avec la musique italienne, ce qui en prouvait la « supériorité ». L’auteur d’un manuscrit conservé à Munich, lequel soutenait les Bouffons, résuma ainsi la valeur de l’œuvre, avec toutes les préventions habituelles de ce parti :
« C’est le conte de La Fontaine mis en ariettes amenées par un court récitatif. […] Le Poème est tout à fait d’après la marche et la coupe des intermèdes italiens qu’on nous a donné ici : le musicien n’a pas moins cherché à imiter les Orphées ultramontains par la manière dont il a adapté la musique qui, toute faible qu’elle est en comparaison de celles des maîtres qu’il a voulu imiter, a, néanmoins, eu le plus grand succès, soit par l’air de nouveauté qu’il a donné à la chose pour ce pays-ci, soit parce que ce genre de musique, dont les accompagnements se marient avec la voix, est le seul vrai et qui ait le droit de plaire à toutes les oreilles. […] »

Le Mercure de France précisa également que :
« La musique de cet intermède, le premier que nous ayons eu en France dans le goût purement italien est de M. Dauvergne. Il n'y a personne qui n'ait été étonné de la facilité qu'a eue ce grand harmoniste à saisir un goût qui lui était tout à fait étranger. Le désir de voir une chose si singulière a attiré tout Paris à ce spectacle, et le plaisir y a appelé tous ceux qui sont sensibles aux charmes d'une bonne musique. »

Même Rousseau, adversaire obstiné de la musique française, nota qu’
« On a applaudit cet été, à l’Opéra-Comique, l’ouvrage d’un homme de talent, qui paraît avoir écouté la bonne musique avec de bonnes oreilles, et qui en a traduit le genre en français d’aussi près qu’il était possible : ses accompagnements sont bien imités sans être copiés ; et s’ils n’a point fait de chant, c’est qu’il n’est pas possible d’en faire. »
Il publia sa Lettre contre la musique française quelques mois plus tard… Mais le plus bel hommage est sans contredit celui de Rameau, qui « trouvait l’opéra des Troqueurs admirable ; et présageant jusqu’à quel point de perfection ont pourrait porter ce genre dans la suite, il réfléchissait avec attendrissement au progrès que le goût pour cet opéra ferait faire à la bonne musique », si l’on en croit l’Eloge historique de M. Rameau de Maret (Dijon, 1766).

Ce succès affirmé « faisait du tort » (selon le manuscrit de Munich) à l’Opéra qui fit retirer la pièce, et fit également chuter une pièce en vaudevilles, Les Nymphes de Diane de Favart. Les Troqueurs ne purent être remis au théâtre que pour la semaine de la Passion en 1754 où l’Opéra étant fermé, il ne risquait pas de constituer une concurrence.
Le triomphe de l’intermède n’en fut que plus éclatant : « Le succès de cet ouvrage a été si grand qu’on a été obligé de tirer les décorations du théâtre pour y mettre des gradins jusqu’au cintre, ce qui ressemblait aux amphithéâtres des Romains. » (Ms de Munich)

La liste des représentations ultérieures donne une petite idée de l’engouement du public, tout comme les parodies qui en furent tirées. Mentionnons Le Troc de Farin de Hautemer, donnée à la Foire, en 1756. Ou encore Les Troqueurs dupés de Sedaine et Pierre Sody (1790), qui hésite entre la parodie et la nouvelle adaptation du conte de La Fontaine (Cet « opéra comique ne réussit pas, quoique mieux accommodé au Théâtre que les Troqueurs , dont c'est le même sujet », affirme Léris dans son Dictionnaire portatif historique et littéraire des Théâtres (1763).) Le Troqueur d’Armand et Achille Dartois et Hérold (1819) relève plus de l’hommage que de la parodie ; il s’agit d’une adaptation en prose qui fut représentée au Théâtre Feydeau.

L’argument est tirée d’un épisode des Contes et Nouvelles de La Fontaine, Les Troqueurs, dans lequel Gilles et Etienne échangent leurs femmes, Tiennette et Jeanne, puisque « Le changement réjouit l’homme : / Quand je dis l’homme, entendez qu’en ceci / La femme doit être comprise aussi. » et qu’ils se sont lassés de leurs défauts. Construit en effet de miroir, cette réciprocité de l’intrigue était parfaite pour une pièce qui s’inspirait volontairement des schémas des intermezzi italiens, rapidité et manque de psychologie fouillée inclus. Le sujet, connu, permettait également aux spectateurs de combler les sous-entendus narratifs que la bienséance n’aurait pas permis de mettre à la scène. Le récit originel parle d’échange d’épouses et non de promises…
Vadé, célébré pour son style « poissard » (Jean-François de La Harpe, Lycée: ou Cours de littérature ancienne et moderne précise qu’« il approfondit toutes les finesses, et s'approprie toutes les ligures du langage des halles, où il avait même appris à contrefaire très-bien les personnages qu'il faisait parler ; ce qui le mit quelque temps à la mode dans les sociétés de Paris, où le talent de contrefaire a toujours réussi ») écrivit des dialogues lestement troussés et volontairement « rustiques », d’un pittoresque campagnard, aux expressions qui faisaient populaire. Ce style volontairement négligé est constant sur toute la durée de la pièce, même si Dauvergne l’illustre par moment d’effets que ne renierait pas une tragédie lyrique, ce qui crée un décalage très divertissant. Ce procédé, timide dès le début de l’ouvrage (air de Lubin) s’accentue au fur et à mesure de l’œuvre (« Va, cours, vole, je m’en tiens à Lucas… »).


De La Coquette trompée (1753)…

L’immense succès des Troqueurs suscite sans doute la commande de cet intermède pour le théâtre de Cour de Fontainebleau. Cette « Comédie en musique », sur un livret de Favart, y est créée le 13 novembre 1753, à la suite d’un acte de ballet de Rameau, Les Sybarites.

Cette « comédie en musique » a un livret très marivaldien…. Et fonctionne sur un canevas souvent utilisé par l’opera seria : Florise est abandonnée par son amant Damon pour Clarice, la coquette du titre. Elle se travestit en homme et vient courtiser Clarice, espérant exposer l’infidélité de Damon. Son stratagème fonctionne, puisque Clarice lui abandonne la médaille que lui a donnée ce dernier. Damon, ayant eu vent de cette dernière infidélité de la coquette, lui fait une scène de jalousie, bientôt calmée par l’habile séductrice. Florise se découvre alors ; Damon est confondu, la coquette se console en pensant à ses futures conquêtes, et l’intrigue se termine par une « fête galante » et un ballet.
Le Mercure de France en rend compte en ces termes :
« Cet ouvrage des Sieurs Favart et Dauvergne eut le succès le plus général et le plus marqué. Le Sr Jélyotte qui représentait Damon mit beaucoup de d’action et d’intérêt dans son jeu. La Demoiselle Fel joua la coquette avec beaucoup de finesse et de légèreté et la Demoiselle Favart qui était chargée du rôle de Florise le remplit très bien, mieux même qu’on ne l’avait espéré, quoiqu’on dût beaucoup espérer d’un talent aussi aimable que le sien. […] » (janvier 1754).

La distribution réunie était éclatante : outre le grand ténor Pierre Jélyotte (1713-1797), se trouvaient sur scène Marie Fel (1715-1794), la première soprano de l’Académie royale de musique et Marie-Justine Benoît Duronçay dite Madame Favart (1727-1772), collaboratrice régulière de son époux…

Malgré cette première prestigieuse, La Coquette trompée ne fut reprise qu’en 1758 à l’Académie royale de musique. Elle formait le troisième acte « comique » des Fêtes d’Euterpe, opéra-ballet de Dauvergne. Le Mercure de France se montre alors réservé sur cet acte, soulignant que
« Le 3e acte est comique et ne l’est pas assez. Le genre n’est favorable à la musique qu’autant qu’il est animé par le contraste des peintures et des situations et par les mouvements de la scène. On ne laisse pas de retrouver dans les airs et surtout dans le duo dialogué qui termine la seconde scène le même génie qui a produit la musique des Troqueurs. En général cet ouvrage n’est ni au-dessus ni au-dessous de la réputation de M. Dauvergne ; on y voit une extrême facilité à se montrer sur tous les tons et les ressources d’un talent fécond, qui ne demande pour les déployer que de sujets qui en soient susceptibles… »

Au bout de treize représentations (sur 25), ce dernier acte laisse place au Réveil favorable, le 12 septembre 1758. Sans doute le remplacement de Jélyotte par Pilot et de Madame Favart par Mlle Le Mière comptèrent-ils dans ce succès mitigé. Ces reprises achevèrent la carrière de l’ouvrage au XVIIIe siècle, ce qui est bien étonnant, car ainsi que le souligne Benoît Dratwicki, « La partition […] révèle une grande proximité avec Les Troqueurs. On y sent toutefois un souffle lyrique plus puissant, un sens du théâtre véritablement abouti et, surtout, une plus grande variété d’inspiration stylistique. […] Quant au jeu comique et parodique de l’orchestre contrefaisant les sentiments des personnages, s’il évoque bien sûr Platée, il annonce aussi la verve des premiers ouvrages de Philidor. A la fois touchante et enjouée, la partition de La Coquette Trompée porte déjà en elle les fondements du futur opéra-comique. Seuls ses récitatifs chantés, en lieu et place des textes parlés, la raccrochent encore à une phase expérimentale. Pour le texte, Dauvergne a parfaitement senti et formalisé ce genre de l’avenir. »


… à La Double Coquette (2014), une coquette pour le XXIème siècle.

L’œuvre originelle de Dauvergne s’est transmutée par l’insertion d’« additions » de Gérard Pesson et Pierre Alféri, qui en transforment, et la dramaturgie, et le sens ultime, dans un savoureux retournement de situation. Si vertiges de l’amour et tromperie circulent, ce n’est désormais plus dans le même sens…

Héloïse Gaillard s’est expliquée sur cette démarche novatrice dans une interview en novembre dernier :
« J’avais envie de redonner cette Coquette trompée dans un autre contexte, en proposant à un compositeur contemporain, Gérard Pesson, de faire une œuvre totalement en regard de cette Coquette trompée. Quand je le lui proposé, je savais qu’il aimait beaucoup la musique française et notamment baroque, et qu’il connaissait très bien ce style. […] [Gérard Pesson] s'est montré enthousiaste et a manifesté son envie de relever le défi et d'entrer dans l'univers de Dauvergne. Il s’est complètement accaparé l’ouvrage de Dauvergne, et du coup, il a écrit un prologue avec […] Pierre Alferi, qui enseigne aux Beaux-Arts et aux Arts Décoratifs, et qui est quelqu’un de passionnant car il a un vrai univers, lui aussi. Gérard avait vraiment envie de travailler avec lui. Leurs deux univers se mêlent bien dans l’écriture de la musique et de la littérature. Gérard a écrit ce qu’il appelle des « additions ». C’est un projet très particulier, Gérard n'ayant jamais composé pour des instruments baroques. […] [Il ne s’agit pas d’] un « à la manière de ». C’est pour cela qu’on l’a appelé La Double Coquette puisque c’est un ouvrage différent, à part entière, de l’original. C’est ce qui m’intéressait, car Gérard et Pierre ont travaillé avec un regard contemporain. »


Les interprètes

L’un tourne autour de l’échangisme (Les Troqueurs) et préfigurerait même Così fan Tutte pour certains commentateurs. L’autre parle de travestissement et de circulation du désir (La Coquette trompée). Ces deux facettes de l’amour, illustrées dans un cadre campagnard (bouffon) pour l’un, et dans un cadre plus aristocratique pour l’autre, trouvent ainsi naturellement place dans un même coffret. Ces deux opéras miniatures aux sous-entendus coquins trouvent une cohérence immédiate et une complicité en regard grâce à la lecture tout en chatoiements que leur confère un ensemble Amarillis impétueux qui entraîne les personnages dans une folle farandole de faux semblants et de mensonges… lesquels finissent par leur faire dévoiler leur vérité. Ce joyeux jeu de masque, si carnavalesque, est renforcé par la rapidité des intrigues (l’efficacité prime ici sur le plein développement des idées musicales), le plaisir des références (Dauvergne joue avec les codes de son temps, codes totalement maitrisés par l’ensemble, qui y ajoute ainsi un zeste d’ironie pétillante bien placée) et l’enthousiasme communicatif qui se dégage de l’entreprise.

Ainsi, Les Troqueurs se distinguent par un allant rustique dont la causticité est mise en valeur par Amarillis : l’ensemble joint une vivacité guillerette (qui fait merveille dans le marché absurde de Lubin et Lucas avec un burlesque « Troquons, troquons… ») à une fausse acidité agreste qui fait virevolter les violons, vibrer les traits et sautiller les tempi, faisant fuser le rire tant les deux héros de cette aventure semblent dépassés par ce qu’ils ont entrepris…
Grand ordonnateur solennel de ce qui va l’ébahir, le Lubin d’Alain Buet est magnifique d’autorité dérisoire et de goguenardise flouée. Son « Margot morbleu est par trop joyeuse… » est une entrée en matière délicieuse par son ressentiment bougon. Le Lucas de Benoît Arnould est moins favorisé par la partition, mais n’en campe pas moins un lourdaud interdit, finalement bien content de se faire subjuguer par celle qu’il a choisi… Si la Fanchon (trop mollassonne au goût de Lubin) d’Isabelle Poulenard n’a que partie congrue (elle n’apparait que dans les ensembles), la Margot finaude et manipulatrice de Jaël Azzaretti sait doser à plaisir le charme, la fureur et le primesaut, pour affoler pleinement leurs deux abrutis de promis, en une défense qui sait user de toutes les armes qu’ont les femmes pour faire valoir leurs droits (et des aigus éclatants).

On change totalement d’atmosphère avec La Double Coquette, qui oscille entre regard vers notre quotidien (le premier monologue ne fait-il pas allusion aux nouvelles technologies ?) et marivaudage revendiqué. Les « additions » de Gérard Pesson et Pierre Alféri, aux pizzicati, froissements expressifs et fines rugosités, si elles déroutent tout d’abord, s’insinuent rapidement dans la trame originelle pour former un tout cohérent, quoique bigarré, avec la matière première de Dauvergne, ayant parfois même l’audace de rompre la trame d’un récitatif ou d’un air… Le propos est ici plus allusif à la tragédie lyrique (comme l’air de fureur de Damon en est l’exemple, ou le premier duo Clarice-Damon, dont le texte utilise également les topoï des livrets de l’Académie royale de musique) ou du Théâtre de la Foire dont Mme Favart était alors une représentante emblématique.
Maîtresse du jeu et délicieuse masque, Isabelle Poulenard est une Florise décidée qui manie autant l’ironie et la parodie (avec un « qui peut résister à vos charmes… » délicieux qui prend ici un nouveau sel !), que le cynisme bien compris. Face à ce nouveau soupirant, la Clarice de Maïlys de Villoutreys déploie tous les appas d’une diva avec son grand air italianisant avec da capo et ornements à foison (« Ces feux errants… »), tout comme elle sait nier toute infidélité devant Damon, dans un enthousiasmant duo (« Je veux me venger d’un rival qui m’outrage… » où elle souffle le chaud et le froid d’une appogiature légère. En Damon (qui finit la pièce dans un rôle d’arroseur arrosé assez amusant, dans un retournement qui pousse à son paroxysme la logique du travestissement), Robert Getchell fait belle figure en amant cocufié, tourneboulé, emporté et frivole, et fait éclater une fureur jubilatoire par la rapidité de sa vocalisation et sa conviction (« Tremblez pour votre amant… ») ou son ardeur dans un ravissant « Deux beaux yeux ont-ils jamais tort ? » souligné par les méandres des vents. Amarillis s’en donne d’ailleurs à cœur joie dans le ballet conclusif qui donne la « morale » de la fable : « Qui se laisse par tout charmer / connaît mieux le bonheur d’aimer » (Alfiéri).

Un exquis coffret qui contribue à la redécouverte de tout un pan de répertoire. Il ne reste plus qu’à Duni, Grétry, Philidor etc… à entrer en scène…




Bibliographie

Blanchard, Roger, « La Coquette Trompée », « Dauvergne et son rôle dans l’histoire du théâtre lyrique français » dans La Coquette Trompée, 33T Decca, 1976
Bouissou, Sylvie, « Les Troqueurs » dans Dictionnaire des œuvres de l’art vocal. Paris, 1992 (Marc Honneger et Paul Prevost, éd.)
Dratwicki, Benoît. Antoine Dauvergne. Une carrière mouvementée dans la France musicale des Lumières. Wavre, 2011 (Ed. du CMBV)
La Laurencie, Lionel de, « Deux imitateurs français des Bouffons, Blavet et Dauvergne » dans L’Année musicale, II (1912), pp. 65-125.
New Grove Dictionary of Music and Musicians.
Noiray, Michel, « Les Troqueurs » dans le livret de présentation de l’œuvre, CD Harmonia Mundi, 1992.

Interview d’Héloïse Gaillard par Emmanuelle Pesqué, 9 novembre 2014. (Publiée sur ODB-opéra et CMSDT-spectacles.)



Ce texte a été rédigé pour ODB-opéra.

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