dimanche 7 juin 2015

Concert Boesset Moulinié Landi Rossi (Ens. Correspondances) Paris, 03/06/2015



Louis Constantin : La Pacifique
Etienne Moulinié : « Cantate Domino », extrait des Mélanges de sujets chrétiens, cantiques, litanies et motets, mis en musique à 2, 3, 4 et 5 parties, avec une basse continue
Antoine Boësset : « Est-ce toi chere lame »
François de Chancy : Allemande en ut
Antoine Boësset : « Que je veux mal à ce peintre fantasque » « Mortels pourquoy, jour & nuit »
François de Chancy : Allemande en sol
Antoine Boësset : « Conseille moy mon cœur » « Que je veux mal à ce peintre fantasque »
Etienne Moulinié : Flores apparuerunt, extrait des Mélanges de sujets chrétiens, cantiques, litanies et motets, mis en musique à 2, 3, 4 et 5 parties, avec une basse continue
Stefano Landi : Prologue de Sant’Alessio
Luigi Rossi : « Spargete sospiri »
La Cecità del misero mortale
Stefano Landi : Ballet des vertus (Sant’Alessio)
Bis : Carissimi : « Plorate Filii Israel »

Violaine Le Chenadec, Caroline Dangin Bardot, Mariamielle Lamagat – dessus
Lucile Richardot – bas-dessus
Stephen Collardelle – haute-contre
Davy Cornillot – taille
Etienne Bazola – basse-taille
Renaud Bres – basse

Ensemble Correspondances
Sébastien Daucé – clavecin, orgue et direction musicale

Auditorium du Louvre, 3 juin 2015 (Musique de chambre au Louvre)
En lien avec l’exposition du Musée du Louvre, « Poussin et Dieu »  


 

Nicolas Poussin (1594-1665)
La Sainte Famille à l’escalier
Cleveland, Museum of Art
Photo : The Cleveland Museum of Art


Lié à la remarquable exposition du Louvre, Poussin et Dieu, ce concert illustrait le répertoire que Poussin aurait pu entendre tant à Rome qu’en France, au gré de ses déplacements et de sa formation. Ce répertoire montre l’imbrication entre le profane et le spirituel, faisant écho à une exposition où grandes pièces religieuses et sujets mythologiques discourent entre eux…

Les airs d’Antoine Boesset (1587-1643), musicien favori de Louis XIII qui accumula tous les honneurs (il fut nommé Maître des enfants de la musique de la chambre du roy en 1613, Maître de la musique de la reine en 1617, Secrétaire de la chambre du roy en 1620, Surintendant de la musique de la chambre du roy en 1623 et Conseiller et maître d’hôtel ordinaire du roy en 1634 !), en sont une preuve flagrante : il s’agit de contrafacta chrétiennes, qui adaptèrent des airs de Cour à un contexte pénitentiel, ainsi que les nouveaux vers le démontrent. La préface apologétique de ce recueil conservé à la Bibliothèque nationale, ODES CHRESTIENNES/ ACCOMMODEES AUX PLUS/ beaux Airs a quatre & cinq parties,/ DE GUEDRON, ET DE BOESSET (Paris, Pierre Ballard, 1625), explicite d’ailleurs cette nouvelle orientation :
«  […] Les vers, avec lesquels ils se sont joints, ne peuvent souffrir qu'on accuse les vers en general d'avoir trahy la Musique, la retirant du service de Dieu, pour la mettre aux gages du vice : (Vers qui n'estoyent jadis employez qu'a la loüange de la Divinité, qu'à l'explication des mysteres, qu'à la publication des oracles : qui ne se retrouvoyent jadis que dans la bouche des Prophetes, que dans les livres des Sibylles, que sur les tables des autels) Mais maintiennent que ce blasme ne doit estre donné qu'à quelques vers degenerants, qu'ils desavouent & condamnent, & conseillent aux Airs & à la Musique de renoncer à toutes les associations qui ont esté entre eux & elle, pour contracter une alliance inseparable avec ceux, qui s'offrent à la remettre dans le chemin qui la conduit à la fin, qui n'est autre que la gloire de Dieu, & le bien des hommes. C'est le dessein de ce petit ouvrage, dans lequel le Lecteur trouve quelque satisfaction, je le conjure d'en donner l'honneur à Dieu, qui est l'Autheur de toute bonne entreprise. Que si au contraire il rencontre quelque chose, qui luy blesse les yeux, ou luy offence les oreilles, je m'asseure qu'il pardonnera facilement à celuy qui n'a jamais eu dessein de luy desplaire. […] »
Malgré le décalage des textes qui doivent désormais s’adapter aux partitions (nous avons ainsi droit à deux mises en musique du même poème, « Que je veux mal à ce peintre fantasque », la seconde, plus austère dans son coloris que la première), il n’en demeure pas moins que Boësset est un mélodiste subtil, dont le charme opère avec une grâce ineffable.

Etienne Moulinié (1599-1676), qui obtint le poste de maître de musique chez Monsieur, frère du roi, soit Gaston, duc d’Orléans, fut également célébré pour ses airs de Cour. Il n’en laissa pas moins un corpus important de musique sacrée, écrite pour la chapelle ducale, qui est tout aussi influencée par ce répertoire profane que par la façon italienne. Le délicat « Flores Apparuerunt », au texte tiré du Cantique des Cantiques, contraste avec le plus énergique « Cantate Domino » à la joie plus franche.
Le violoniste et compositeur Louis Constantin (vers 1585-1657) a eu moins de chance dans sa fortune artistique posthume. De l’œuvre de ce grand virtuose ne demeurent que peu de pièces, dont La Pacifique (1636) qui ouvrait le concert. Quant au luthiste François de Chancy (décédé en 1656), qui fut au service de Richelieu et musicien de chambre du roi, s’il fut célébré de son vivant pour ses ballets et chansons, c’étaient deux élégantes allemandes qui avaient été sélectionnées dans ce programme. (On les retrouve d’ailleurs dans le CD de l’ensemble, Meslanges pour la Chapelle de Gaston d’Orléans, publié par Harmonia Mundi)
Le versant italien était tout d’abord illustré par Stefano Landi (1587-1639) dont le Sant’Alessio, désormais bien connu, Dramma musicale a été créé à Rome en 1631 ou 1632 chez les Barberini. Les extraits choisis laissent s’exprimer les allégories, la foule des esclaves et les anges, non le saint, héros de cette histoire sacrée, ou son entourage. Le librettiste du Sant’Alessio, Giulio Rospigliosi, futur pape Clément IX, accordera l’autorisation de construire le premier opéra public de Rome, le Teatro Tordinona, ouvert en 1671.
L’œuvre de Luigi Rossi (vers 1597-1653), dont les oratorios étaient fort prisés à Rome, et qui travailla étalement à Paris, trouve son illustration dans un sublime « Spargete sospiri », suspendu, quasi hors du monde, tandis que la face plus sombre de son œuvre s’incarnait dans la cantate « La Cecità del misero mortale », dont les exhortations pénitentielles encouragent les auditeurs à se réformer avant qu’il ne soit trop tard, dans un style concertato austère qui impressionne.

Tout au long de ce beau programme, l’Ensemble Correspondances conserve son identité immédiatement reconnaissable, la sobriété, ainsi qu’une retenue qui n’en délivre pas moins un discours fluide, subtil et raffiné. Si les partitions françaises s’illustrent par un entour de miniaturiste au discours intimiste, qui exige attention et ouverture de l’auditeur, elles sont magnifiées par la beauté sonore de l’ensemble qui déploie la chaleur d’un art qui pour être élevé n’en est pas moins sensible. Les partitions de Rossi, plus dramatiques, où l’éloquence se fait impérieuse, et le ballet des vertus de Landi, prouvent, s’il en était besoin, que Sébastien Daucé sait alterner méditations plus austères et luminosité brillante. Il reste à souhaiter que les Odes Chrestiennes… de Guédron et Boesset trouvent un jour le chemin du studio d’enregistrement….

Ce texte a été rédigé pour ODB-opéra.

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