dimanche 24 mai 2015

Mr. Turner (Film, 2014)




Loin d'être un biopic de plus, le Mr. Turner de Mike Leigh n'est pas qu'une page arrachée à un Que Sais-je revisité par la fiction, bien qu'on retrouve dans ce déroulé des 25 dernière années de la vie de Joseph Mallord William Turner (1775?-1851) certains « morceaux de bravoure » obligés et faits rebattus. Telle cette anecdote si connue datant de 1841, où le peintre se fit attacher, nouvel Ulysse, au mat d'un vaisseau pris en pleine tempête de neige, afin de mieux observer les conditions climatiques (il en résultat le superbe Tempête de neige.). Ou la folie de sa mère (décédée à l'asile de Bedlam). Ou encore, le métier de son père, barbier réputé de Covent Garden, qui fut trente ans durant l'assistant de son fils. Ne manque pas même l'évocation des relations (parfois conflictuelles) avec son futur biographe et exécuteur testamentaire, le poète et critique d'art John Ruskin (1819-1900), ce Victorien si choqué par certains croquis érotiques qu’il les aurait détruits (ce qui serait d’ailleurs en partie une légende...), scène cocasse qui donne l’occasion de rappeler l'admiration qu'avait Turner pour Claude Gellée (dit le Lorrain). Ou encore, la fameuse scène du dernier voyage du Temeraire, vaisseau rescapé de la bataille de Trafalgar, en route pour sa destruction programmée ; Turner aurait (affirme-t-il) été témoin du dernier voyage de cette relique de la grandeur britannique. Ou encore le fameux vernissage avec le combat de coq entre Turner et Constable, par retouches interposées.





Mais ce ne sont pas les anecdotes (ou les légendes) entassées qui bâtissent ce portrait du peintre. Homme farouchement discret sur sa vie privée, on ne sut qu'après son décès qu'il avait vécu maritalement des années durant à Chelsea avec une veuve rencontrée à Margate, Mrs Booth, en qualité de « Mr. Booth ». Quant à sa relation avec Mrs Sarah Danby ou Hannah Danby (on ne sait au juste laquelle des deux, tante ou nièce, fut sa maîtresse), elle ne fut révélée que par ses legs laissés aux deux filles issues de cette union. (Hannah, sa gouvernante durant quarante ans, atteinte au dernier degré d’une maladie de peau, n’a probablement pas été l’objet de ses assauts.) Quant aux collègues qu’il croise plus ou moins rapidement, il n’en fut jamais très proche, sa réputation d’excentrique solitaire s’accentuant avec l’âge. (On s’amuse par ailleurs à voir passer brièvement le grand architecte sir John Soane (1753-1837), qui fut des amis intimes de la cantatrice Ann Selina « Nancy » Storace (1765-1817)…)





Plus que des tableautins présentés en ordre chronologiques et thématiques (« le peintre dans son atelier », « le peintre présentant ses œuvres dans sa galerie privée à des acheteurs potentiels », « le peintre chez son commanditaire (Lord Egremont) », « le peintre sur le motif », « le peintre et son père », « le peintre et sa famille illégitime », « le peintre face à la critique », « le peintre exposant à la Royal Academy of Arts », « le peintre professant à la Royal Academy », « le peintre et ses collègues », «  le peintre et son grand rival, Constable », « le peintre face à la mort », etc...) c'est un regard que l'on se met peu à peu à scruter. Une volonté entièrement tendue vers son œuvre, qui ne voit littéralement pas le monde qui l’entoure autrement qu’à travers ce filtre. (Il ne s’intéresse ainsi qu’à la couleur des yeux de sa petite-fille.)




Au-delà d'une personnalité émouvante autant qu’elle est repoussante, oxymore vivant présenté comme grincheux et bonhomme, sèchement égoïste et sensible, généreux et soucieux de ses aises, grivois et affectueux, c'est le développement et l’acuité d’un regard que Mike Leigh suit pas à pas, montrant un déracinement qui s’accentue, une tristesse qui suinte, un entêtement qui se durcit. Celles d’un homme d’un autre temps (l’époque géorgienne) et d’un autre milieu (les petites gens de Covent Garden) égaré dans les commencements pudibonds et sentencieux de l’ère industrielle, et qui n’en poursuit pas moins inlassablement sa quête artistique. D'une sensibilité si sûre de sa propre nécessité et de sa vérité intérieure qu'elle ne se soucie guère de ce qui n'est pas son obsession : l'éblouissement de la lumière et la volonté de la surprendre pour la reporter sur ses toiles, la capter sur ses carnets, la malaxer et la cracher en un tourbillon incompréhensible pour ses contemporains. Lumière, ombres, couleurs admirablement saisies et déposées sur nos rétines par Dick Pope, qui sait faire écho à l’œuvre de Turner sans la plagier servilement.

Timothy Spall, bouleversant et odieux, trouve sans doute là l’un de ses plus grands rôles. Il est admirablement entouré par Paul Jesson (William Turner bonace et pudique), Dorothy Atkinson (Hanna Danby rabougrie et éperdue d’amour inassouvi), Marion Bailey (Sophia Booth, lumineuse et terrienne, auprès de laquelle le peintre peut être lui-même), Martin Savage (Benjamin Robert Haydon excessif et touchant), Joshua McGuire (John Ruskin précieux et involontairement hilarant)… Il faudrait les citer tous.


Mr. Turner expose la fulgurance incompréhensible de ce soleil trivial entouré de planètes qui tournent autour de lui sans vraiment déranger sa course. Adorateur d’un astre qu’il célébra en ses dernières paroles (« The sun is God ») et que l’on peut contempler sans ciller dans une œuvre pléthorique, ces toiles et aquarelles qu’il nous a si généreusement léguées, avec les tourments des ondes et des ténèbres, le ruissellement des torrents et des avalanches, et le scintillement apaisant de ses forêts.

 
Bande-annonce.



Film britannique en couleurs (2014)
Réalisé par Mike Leigh
Scénario de Mike Leigh
Images de Dick Pope
Musique de Gary Yershon
2h 30

DVD TF1 Vidéo 2015.

Photographies : captures d’écran du DVD.

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