jeudi 14 mai 2015

Chausson - Le roi Arthus (Opéra de Paris, mai 2015)



Ernest Chausson – Le Roi Arthus
Drame lyrique en trois actes et six tableaux (1903)
Livret d’Ernest Chausson.

Sophie Koch – Genièvre
Thomas Hampson – Arthus
Roberto Alagna – Lancelot
Alexandre Duhamel – Mordred
Stanislas de Barbeyrac – Lyonnel
François Lis – Allan
Peter Sidhom – Merlin
Cyrille Dubois – le laboureur
Tiago Matos – le chevalier
Ugo Rabec – un écuyer

Graham Vick – mise en scène
Paul Brown – décors, costumes
Adam Silverman – lumières

Orchestre et chœurs de l’Opéra national de Paris (José Luis Basso, chef des chœurs)
Philippe Jordan – direction musicale

Opéra national de Paris, Opéra Bastille, Générale, 13 mai 2015.





Glastonbury Tor.
Photographie © Fay Godwin.
(Source : The National Trust.)


Kamelotte.

« Hic jacet sepultus inclutvs rex Arturius in insulis Avalonia cum Wenneveria uxore cum sua secunda in insula Avallonia. » (« Ci-gît le célèbre roi Arthur enseveli avec Wenneveria (Guenièvre), sa seconde femme, dans l’île d’Avallon. »)

C’est en 1191, que cette spectaculaire inscription est trouvée dans une chapelle latérale de l’abbaye de Glastonbury, gravée sur les tombes prétendument redécouvertes du couple royal mythique. C’est également dans cette abbaye que Lancelot aurait fini sa vie, après le départ mystérieux d’Arthur pour Avalon, selon certaines variantes du mythe… Evidemment, plaque mortuaire et dépouilles n’ont pas échappé à l’entropie… mais cette découverte arriva à point pour renflouer les coffres de l’abbaye et affirmer hautement le statut de la fondation religieuse… Cette dernière était déjà liée à la légende arthurienne, puisque Joseph d’Arimathie, détenteur du Graal, était supposé avoir fait étape en ce lieu…

Cette réappropriation idéologique du mythe arthurien n’est pas nouvelle. Les textes des XIIe et XIIIe siècles ne faisaient déjà que recycler des récits antérieur, eux-mêmes adossés sur des réminiscences galloises, perdues dans la brume des mémoires, probablement accolées aux actions d’un Dux bellorum combattant contre les envahisseurs (Saxons, Pictes et Angles) après le retrait, puis la chute de l’empire romain… (Pour un aperçu du personnage « historique », on peut aller faire un petit tour vers les travaux de Jean Markale et ceux de N. J. Higham (King Arthur : Myth Making and History, Routledge, 2002).) Les variations sur le thème ne manquent d’ailleurs pas. Depuis Geoffroy de Monmouth et Chrétien de Troyes, les personnages sont revenus sous divers avatars : au cinéma (dont Monty Python and the Holy Grail en 1975, Excalibur en 1981, King Arthur en 2004), dans les comics (on ne peut passer sous silence le sensationnel Camelot 3000), à l’opéra (à commencer par le King Arthur de Purcell) ainsi que dans la comédie musicale (Camelot en 1960) et dans de très nombreuses variations littéraires...

Ernest Chausson était passionné par la matière de Bretagne, comme en attestait déjà son poème symphonique Viviane (1882). Cette fascination du compositeur n’est pas singulière, tant ce mythe protéiforme peut être réinventé pour coller au mieux aux préoccupations de ses admirateurs, petits et grands… A leur tour, Graham Vick ou Michel Zink (le grand spécialiste de littérature médiévale) ont témoigné de leur fascination pour ces textes dans En Scène !, la revue de l’Opéra de Paris.

Seul opéra achevé de Chausson, Le Roi Arthus, composé entre 1885 et 1895, manifeste ouvertement sa dette à l’univers wagnérien. Tout comme son grand modèle, Chausson écrit livret et musique et prend de grandes libertés avec le matériau littéraire originel, qu’il distord à ses propres fins stylistiques. Ce, avec des bonheurs assez variés (certains vers relèvent vraiment du mirlitonesque de collégien en panne d’inspiration). Si l’on peut également voir des parallèles évidents entre Tristan et certains passages de ce « drame lyrique » (la similitude des duos d’amour frappe d’emblée et certains passages semblent tout droit copiés des partitions du maître de Bayreuth !), il ne faut pas non plus réduire l’ouvrage à une pâle copie wagnérisante.

Pour autant, pourquoi remonter Le Roi Arthus en version scénique ? Au sortir de cette soirée, on se pose sérieusement la question, et on finit par se dire qu’une version de concert aurait largement suffit, tant les écueils scénographiques guettent… Cette production est en effet un fabuleux enterrement de première classe pour un ouvrage peu présent sur les scènes françaises ces dernières années (depuis Montpellier (1997) et Strasbourg (2014)) et qui méritait mieux que ce ratage calamiteux qui étonne chez un metteur en scène aussi aguerri que Graham Vick.

Si l’ouvrage a tout de la curiosité historique qui ne manque pas d’atouts (de magnifiques passages pour le couple adultère, un orchestre souvent à la fête, une scène intense entre Arthus et Merlin, une scène finale intense pour Genièvre et un très beau dernier acte), le livret (parfois grotesquement plagié sur Wagner) et l’intrigue (boursouflée et sans réelle tension dramatique) ménagent de longs tunnels que la durée de l’œuvre (42 + 58 + 55 minutes) peut rendre pénibles. En fait, il ne s’y passe quasiment rien, et la psychologie étirée et plaquée des personnages rendrait tout intérêt des spectateurs problématique si ce n’était la forte implication (et l’immense talent) du trio de chanteurs distribués. Tout repose sur leurs épaules, et sans eux, on se moquerait royalement de ce qu’il advient à ces marionnettes saugrenues qui s’agitent vainement sur le plancher d’une maison témoin rêvée par Leroy-Merlin, plantée au milieu d’une publicité géante pour  Belle des Champs.

Honneur à la reine ! Sophie Koch est royale, bien qu’affublée d’une robe à frou-frou de dentelles industrielles qui tente vainement de la transformer en abat-jour ajouré. (Raté, elle a bien trop de classe et d’élégance pour cela….) On n’oubliera pas sa Genièvre palpitante et altière, manipulatrice et fragile devant le regard des autres, dardant l’opulence d’un timbre emmiellé comme un acier damasquiné et entremêlant ses sortilèges à un orchestre qui semble soudain se prêter à ses manigances. Elle est superbe d’engagement et de style, d’intelligence acérée et de féminité ardente.

Face à cette flamme qui se consume, Roberto Alagna compose un Lancelot plus torturé, écartelé entre son attachement à son roi et à son devoir de chevalier, et son vertige face à cette séductrice qui les perdra tous. Il distille peu à peu un héroïsme qui se délite, mais qui n’en garde pas moins les lambeaux de ce qu’il a été, de ce qu’il aurait pu être, de ce qu’il rêvait d’être. Ce sont ces rêves et ces désirs inaboutis et inachevés qui emplissent son chant d’une mélancolie et d’accents de révolte, de hachures et de bigarrures, lesquelles finissent par fissurer tout à fait l’image idéale du parfait chevalier qu’il présentait au début. Si l’interprète a conservé sa miraculeuse diction et les élans qui rappellent le Roméo qu’il fut, le timbre est désormais détrempé d’une ombre qui gagne et dont les miroitements accentuent le désarroi d’un personnage qui ne peut que mourir tel qu’il avait rêvé de vivre.

Arthus, personnage plus en retrait, montré ici davantage comme un lecteur de ses propres exploits (cette bibliothèque de livres qui semblent retracer les nombreux avatars de la geste arthurienne…) que le roi soldat de la légende, est campé par le remarquable Thomas Hampson. Le souverain prend sa pleine mesure lors du second acte, lors d’un échange captivant avec Merlin (étonnant Peter Sidhom), quand il réalise que l’œuvre de sa vie est caduque et vaine… Son élégance et la force de sa présence, alliées à sa grande connaissance du style français, lui permettent d’enlever avec maestria les adieux d’Arthur à ce monde terrestre et à glisser avec poésie vers Avalon.

Belles interventions d’Alexandre Duhamel, Mordred cauteleux et acerbe, Stanislas de Barbeyrac, Lyonnel compatissant et doux, et François Lis, attentif Allan.

Dans la fosse, Philippe Jordan, qui n’atteint pas encore le rivage des splendeurs révélées par son père dans le même ouvrage, tire par instants le flot chaussonnien vers la bande-son hollywoodienne, s’il sait en distiller la grandeur, l’amertume et l’aigreur silencieuse dans un très beau dernier acte.

En ce qui concerne la mise en scène de Graham Vick, disons-le tout net. C’est une catastrophe industrielle, façon fabrication de meubles en série, une élégie à Habitat, une églogue à Ikea, un poème épique à Bricorama, un Dirge pour Conran Shop, un Lamento piteux pour les mânes de Colette.
Une emmerdification totale pour le public.
Une mocheté sans nom. (Décors et costumes de Paul Brown d’une rare laideur, qui ne disent rien, qui n’apportent rien. Sans oublier une « toile de fond » qui a tout du poster plastifié des chiottes de restoroute.)
On finit par fermer les yeux, obscurcis qu’ils sont déjà par les larmes de rage émises en pensant à cette gabegie réalisée avec l’argent du contribuable.

On cherche une direction d’acteur ?
Que nenni. (On souffre pour les chanteurs.)

Désacraliser les légendes arthuriennes ?
Pourquoi pas. (C’est l’époque qui veut ça, désacralisons donc.) (Et puis, Chausson est resté très vague dans son livret, qui joue sur la connaissance du mythe par le lyricomane cultivé.)

Décaler le tout dans un univers vaguement années 70 ?
Cela aurait pu être assez approprié, puisque c’est justement lors de cette décennie qu’eut lieu un mouvement de réappropriation de ces mythes, le fameux mouvement celtique et tout ce regain d’intérêt historique et archéologique autour de la figure d’Arthur, le tout lié à un travail de mémoire régionaliste. (Indirectement, cela donna également naissance sur la chaine britannique HTV à un feuilleton « pour enfants » assez ébouriffant, Arthur of the Britons (1972-1973), aux scénarios passionnants.)

Hélas, on ne garde de tout cela qu’un bric-à-brac de costumes caricaturaux, mélangés à une illustration de la devise « Des hommes qui relient des hommes » (comme le disait avec lyrisme la pub Saatchi pour GDF Suez), les poteaux électriques étant dorénavant remplacés par des épées fichées en terre, chevaliers de la table ronde oblige. Bref, on est plus sur le mode « sortie de chantier » de rolistes épuisés par les poids de leurs épées (« Grande épée à 2 mains (épée d’arçon) lame losangée à gouttière de 5,5 cm de large à la garde. Pommeau disque, épée à deux mains, 3,3 kg, 510€ ») que dans l’univers de la fine fleur de la chevalerie (Mordred excepté). Tout compte fait, on aurait encore préféré, horresco referens !, un machin péplumesque façon Les Chevaliers de la table ronde (1953), histoire de miner en sous-main la réactualisation récente du mythe à visée purement récréative…
Et puisqu’on parle de table ronde, on finit par repérer un meuble formé d’un plateau horizontal reposant sur quatre pieds, une petite construction en bois si honteuse d’elle-même qu’elle tâche de se faire oublier. Elle y parvient fort bien d’ailleurs, avant de finir carbonisée, les quatre fers… euh, pieds, en l’air. Tout comme son compagnon de misère meublée, un canapé d’un rouge beuglant et héraldique, digne par son design élaboré d’être la pièce majeure de n’importe quelle demeure du roi des Bretons, Camelot ou autres lieux. Son sort est tout aussi funeste : carbonisation avancée, mais non totale. (Ce qui prouve l’excellence du « Made in France. » Cocorico.)



Dérivé de canapé arthurien.
(avant carbonisation)


Soulignons une occupation remarquable de l’espace du grand plateau de Bastille. Après tout, le chœur en rang d’oignon, et le défilé au compte-goutte sont de grandes traditions lyriques datant du XIXe siècle qu’il serait dommage d’abandonner.

Le couple adultère, quand il quitte le canapé rouge (rouge comme la passion, c’est beau, la symbolique des couleurs. En plus, cela tranche sur le vert acide du sol), poursuit ses ébats dans un carré d’herbes folles (un « banc de gazon » qui aurait comblé d’aise un décorateur de l’époque baroque !). C’est le summum du ridicule… Et que je te saisis une poignée de fleurs, et que je te les jette en l’air… Si Chausson a ses leitmotivs, Vick en a aussi (« cela s’appelle l’aurore, femme Narsès ») : dès qu’on voit une ou deux corolles jaunes, méfiance ! Elles finiront comme meurent les jonquilles à l’Opéra de Paris, propulsées dans les airs…

En Avalon, Arthus s’est endormi.
A Bastille, la moitié de la salle, elle aussi, a fermé les yeux. Car, hélas, l’œil écoute. Et l’oreille ne se porte que mieux de ne rien voir.

Cette catastrophe industrielle (Seveso III) sera diffusée en direct sur Culture Box le 2 juin 2015. (Streaming disponible jusqu'au 02/12/2015)

Représentations les 16, 19, 22, 25, 28 mai 2015; 2, 5, 8, 11, 14 juin 2015.
Photographies © Fay Godwin, DR.

2 commentaires:

  1. Merci pour cet article qui m'a à la fois beaucoup intéressé et amusé. Quel gâchis! C'est dommage car on ne reverra pas de sitôt un nouvel Arthus avec une distribution vocale de ce calibre. Au moins la version Lacombe/Warner était visuellement intéressante malgré ses imperfections!

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    1. Quel gâchis, oui ! Et dire que je garde un souvenir ému et émerveillé du "King Arthur" de Purcell de 1995 réalisé au Théâtre du Châtelet par le même tandem Graham Vick-Paul Brown... Et que cette mise en scène là compte parmi les plus beaux souvenirs de ma vie de lyricomane !
      Vous aurez au moins le loisir de considérer l'ampleur du ratage et de vous réjouir du plateau vocal somptueux avec les diffusion radio et Culturebox. Pauvre Chausson !

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