samedi 11 avril 2015

Rameau - Les Indes Galantes (Th. du Capitole, 2012)



Ces Indes Galantes récemment diffusées sur France 2 et filmées à Bordeaux avec une distribution légèrement différente, avaient été créées à Toulouse en 2012. Du fait de la diffusion télé, je reposte ce vieux compte-rendu de la première production.


Jean-Philippe Rameau – Les Indes Galantes.
Opéra-ballet en un prologue et quatre actes sur un livret de Louis Fuzelier. Version dite de Toulouse.

Prologue
Hélène Guilmette – Hébé
Aimery Lefèvre – Bellone
Julia Novikova – Amour

Première entrée - Le Turc généreux.
Judith van Wanroij – Emilie
Vittorio Prato – Osman
Kenneth Tarver – Valère

Seconde entrée - Les Incas du Pérou.
Hélène Guilmette – Phani
Cyril Auvity – Carlos
Nathan Berg – Huascar

Troisième entrée - Les Fleurs
Kenneth Tarver – Tacmas
Judith van Wanroij – Atalide
Hélène Guilmette – Fatime
Julia Novikova – Roxane

Quatrième entrée - Les Sauvages
Aimery Lefèvre – Alvar
Julia Novikova – Zima
Thomas Dolié – Adario
Cyril Auvity – Damon

Daphné Mauger, Juliette Nicolotto, Laeticia Viallet - les Amours.

Laura Scozzi - Mise en scène et chorégraphie
Natacha Le Guen de Kerneizon - Décors
Jean-Jacques Delmotte – Costumes
Ludovic Bouaud - Lumières
Stéphane Broc – Vidéo

Chœurs du Capitole
Les Talens Lyriques
Christophe Rousset - Direction musicale
Théâtre du Capitole, 8 mai 2012.





Horizons perdus, ou A l’est d’Eden, tout à l’ouest...

« Il nous faut de l’Amour, n’en fut-il plus au monde… » Cette incantation éperdue, tombée de la bouche de la reine de Sparte, revue et corrigée en 1864, pourrait tout aussi bien convenir aux protagonistes de ces Indes Galantes désabusées, qui témoignent néanmoins d’un humour corrosif. Ce rire libérateur s’apparente plus à l’adage de Figaro, « rire de tout, de peur d’être obligé d’en pleurer », car le livret de Fuzelier, consistant en des variations sur une trame assez lâche, celle d’amours exotiques et de conquêtes de « nouvelles frontières » est désormais bien faisandé. Le XVIIIe siècle européen croyait encore au progrès civilisateur et au « bon sauvage ». Le XXIe, lui, a rejeté ces utopies et a pleinement conscience des ravages que son avidité, son mépris de l’environnement, et sa soif de pouvoir ont portés aux quatre coins du globe. Le Paradis perdu ne peut plus être qu’une aspiration nostalgique hors de portée, et le retour à l’innocence, un leurre utilisé par le marketing pour consommer encore plus…

Utilisant judicieusement les béances d’un texte souvent fustigé pour sa vacuité dramatique, Laura Scozzi dénonce avec une violence salutaire les oxymores contemporains, leur cynisme et les grands écarts d’une civilisation occidentale ethnocentriste et sûre d’elle. C’est une réussite impressionnante de pénétration dramatique, car la chorégraphe – metteuse en scène a su tirer parti des failles du texte, pour y insérer un sous-texte pertinent et décalé : aux clichés littéraires du XVIIIe siècle, correspondent désormais des réalités moins ragoûtantes. Ces équivalences sont toutefois tout à fait conformes à l’esprit du livret, qui se veut un catalogue de clichés porteur de situations types, propices au divertissement. A ces derniers, se substituent donc des instantanés caricaturaux (l’entrée du Pérou se déroule littéralement sur fond de deux cartes postales, qui voit se succéder tout d’abord l’hôtel de luxe où réside Carlos, piscine et bar surmonté d’une tente, sur fond de cordillère des Andes, puis la réalité en miroir qui s’y superpose, d’une installation clandestine de narcotrafiquant, dont l’installation sera incendiée par la descente des hélicoptères de l’armée, menée par Carlos), ou des brèves scandées comme des reportages journalistiques (l’accord conclu entre les Sauvages-écologistes et les conquérants-promoteurs immobiliers dans un espace naturel protégé). L’interrogation ironique « Comment peut-on être Persan ? » se change alors en une dénonciation virulente du sort des femmes dans les pays islamistes, un « Comment peut-on vivre sous la menace du Sentier lumineux ? » version JT coup de poing (commando et prise d’otage en « prime time »), un manifeste économique sur le trafic juteux des réfugiés ou encore la dénonciation des récupérations financières des meilleures causes, assorti d’un raccourci fulgurant de vies fondées sur la marchandisation permanente, de la naissance à la mort. 




Le Prologue nous introduit dans un Eden feuillu, où des êtres humains restés à l’état de nature, batifolent avec délices, se disputant des pommes, dans des chorégraphies ludiques, bondissantes et dépourvue de toute vulgarité malgré les allusions coquines. L’arrivée de Bellone (en treillis) introduit le « serpent dans le fruit », soit les représentants de la Religion (Pape et évêques) et de l’Armée. Au lieu d’être suivis, comme on pourrait s’y attendre, de gens de robe (la Justice) ou encore de représentants du peuple (le Politique), c’est l’univers de la société de consommation dans ses avatars les plus creux qui emboite le pas (Miss au sourire factice, footballeurs, femmes d’affaires, portable vissé à l’oreille, touristes pollueurs.) Le déséquilibre fatal est dès lors pointé du doigt : sans régulation sociale et prise de conscience individuelle, tout ne peut aller que de mal en pis… L’Amour appelé en renfort par une Hébé éplorée (qui prône des plaisirs simples et naturels, dans leur nudité fraternelle) ne peut qu’envoyer trois Amours parcourir le globe pour soutenir leur cause. Ces émissaires maladroits et empressés (idéaux de joie de vivre et d’enfance réinventée), nouveaux touristes gagnés par le consumérisme auront fort à faire ; ils nous entrainent dans leur sillage aéronautique (illustré par des vidéos qui font autant appel au vocabulaire des films des années 30 qu’à celui des documentaires de voyage.) qui feront office de liaison et de transition entre les épisodes. Ils traineront tout au long du spectacle les mêmes bermudas, t-shirts (« I LOVE… ») et sacs H& M (« aime » ?) dont ne change que la localisation. Les franchises ont bien envahi le monde, et les costumes folkloriques ne sont arborés que par les autochtones qui foulent la drogue et l’empaquètent avant expédition en Asie, Europe et Amérique du nord… 



De sa qualité première, le « Turc généreux » n’en conserve plus que le signe extérieur. Ce trafiquant de misère humaine, protégé en permanence par un garde du corps même sur sa plage, verra son bon mouvement récompensé par le retour imprévu d’Emilie, qui préfèrera la richesse à son premier amour : elle se joindra à Osmin dans le « business » des faux papiers et des passagers plus ou moins clandestins expédiés en Europe. Cela, au grand dégoût des trois amours, complètement « dévariés » (ils ne sont même plus capables de trainer leurs petits bateaux chargés de clandestins dans la bonne direction, vers la Grèce), qui préfèrent partir vers des horizons plus propices à leurs entreprises. Cette Turquie sinistre, dont ne subsistent qu’un oléoduc solitaire et une occidentalisation de façade, est le théâtre d’une scène de tempête époustouflante, dont l’émerveillement qu’elle suscite la rapproche de ses grandes sœurs évoquées au XVIIIe siècle à coup de machines à vague, rouleaux tourbillonnants et machineries baroques. Ce tableau reste pourtant le plus faible, dramatiquement parlant, de tout le spectacle : le retournement d’Emilie, s’il se conçoit dans la vision pessimiste actuelle, n’a guère de fondement dans le livret d’origine. Il ne se justifie par aucune déclaration de la prisonnière, à moins que l’on ne considère, dans les « trous » du livret, que l’absent a des torts et que la mémoire embellit tout…

La palme de la cinématographie revient à l’Entrée des Incas, prenante de bout en bout, comme un film d’action, et dirigée de même. Le nouveau Dieu et Eldorado n’est-il pas la « poudre blanche » qui fait partir bien loin, dans un monde qui n’existe pas ?

L’Entrée des Fleurs est la plus acerbe : dans un défilé de mode « new look » qui fait irrésistiblement penser à celui d’Hussein Chalayan en 1998, elle fait se succéder des femmes en sous-vêtements et escarpins rouge vif, perruques peroxydées, fantasmes occidentalisés ensuite revêtues d’un tchador par des hommes voyeurs. Ces mêmes femmes, qui défileront ensuite, portant des panneaux évoquant leur sort, « Fatime battue à mort par son mari », « répudiée car stérile », « suicidée à la suite d’humiliations », « 13 ans mariée à X, 42 ans », etc. Cette « fête » sinistre, qui se déroule dans une « nuit » qui « étend » ses « voiles sombres », « favoris[ant] [leurs] jeux », se tient dans un désert d’Iran dont la monotonie n’est rompue que par un haut-parleur (pour l’appel à la prière) dont les fils électriques servent de corde à linge pour les tapis de prière… Cette société d’hommes en noir, tous semblables, usant de femmes interchangeables et esclaves, fait froid à l’âme.



La contrée des Sauvages, pour la dernière Entrée, est, très ironiquement, le théâtre d’une certaine idée de l’apogée de la civilisation occidentale, celle qui dicte les grands mouvements de civilisation qui atteignent par la suite la « vieille Europe » : Damon et Alvar feront l’article de leurs « attraits » par métonymie (la cuisine et le lit) par le biais de panneaux publicitaires calqués sur le modèle états-unien à une Zima très Cameron Diaz. La défaite des écologistes défendant leur coin de forêt est toute aussi cuisante que celle des femmes iraniennes (malgré leur révolte finale). La « nouvelle frontière » des grands espaces américains est désormais révolue : il ne reste que des désirs bornés par des publicitaires astucieux. Les militants ont d’ailleurs abaissés leur panneaux de revendication et passent sous les fourches caudines : un immense panneau lumineux détruit immédiatement le paysage, les séquoias sont coupés par l’armée des bûcherons et des bungalows près-à-construire enfermeront bientôt la petite vie pépère des nouveaux mariés, Zima et Adario. Ces derniers ont beau entonner « jamais un vain désir ne trouble ici nos cœurs », c’est en contradiction totale avec la ronde de la consommation, qui voit les âges de leur vie de couple se précipiter sur un écran plat, une cuisine intégrée où l’on réchauffe des aliments OGMisés, puis des concessions funéraires prépayées… Cette méthode Coué ne saurait suffire : l’ailleurs est toujours plus vert, plus loin, et le tourisme de masse, embarqué sur Eden Voyages, entrainé par l’Amour-hôtesse de l’air, n’a que peu de chance de satisfaire sa clientèle. Le retour au paradis initial, fantasme cyclique qui se déroule mimétiquement à la grande chaconne, ne pourrait être que celui de l’acceptation de soi, par les figures magnifiques et dénudées de ce vieux couple uni par sa tendresse, et par la force de la vie annoncée, en l’apothéose fragile de cette femme enceinte portant comme un trophée son « fruit » et le trognon de pomme dans lequel elle a abondamment croqué…

Ce panorama des misères contemporaines est porté par une équipe soudée, qui fusionne le mot au geste, et la musique à la danse. A la fluidité éloquente des mouvements des danseurs répond la pertinence de la direction d’acteurs ; on ne saurait différencier les uns et les autres, tant les chanteurs dansent leurs emplois (avec une mention particulière pour Hélène Guilmette, Hébé sensuelle et joyeuse) et les danseurs font parler une humanité souffrante, utopiste et enfermée dans son obstination.

Les tableaux sont servis par des décors qui participent de la narration, entre hyper-réalisme et distance poétique, depuis l’effervescence arborée du Prologue, cadre étrange d’un Douanier Rousseau où s’intègreraient des visions d’un Paradis à la Cranach, au symbolisme consécutif de la forêt souillée. Les éclairages recherchés qui caressent les corps, soulignent les âmes et mettent à nu les laideurs qui en résultent, creusent les ombres de cet « exotisme » contemporain étalé.





Si on ne peut qu’admirer la cohésion et l’investissement du chœur, on restera un peu sur sa faim pour la distribution soliste, en ce qui concerne Julia Novikova et Kenneth Tarver, qui restent étranger à l’univers de Rameau, malgré leur application enthousiaste. On n’a que louanges pour le reste de la distribution qui habite intensément les personnages, malgré leur relative brièveté, et qui leur donne chair : ambiguïté d’une suavité élégiaque de Cyril Auvity, impérieuse autorité de Judith van Wanroij, violence débridée et charisme répugnant de Nathan Berg, noblesse mélancolique de Vittorio Prato, tenue stylistique d’Aimery Lefèvre, impérieuse impatience de Thomas Dolié contribuent pleinement au succès de la soirée. Enfin, « last but not least », charme protéiforme pour Hélène Guilmette (malgré quelques problèmes dans l’aigu).


Alors, « tristes tropismes » ou jubilation musicale ? Avec ces Indes, les Talens Lyriques bouclent une « tétralogie » ramiste absolument époustouflante, égrenée au fil des ans avec Platée et Castor et Pollux. La palette chatoyante de son ensemble permet à Christophe Rousset de s’en donner à cœur joie dans la peinture d’histoire, la marine éclatante, la scène de genre jubilatoire, le paysage gorgé de soleil, et la verdure boisée. Si les Indes pâtissent d’un support textuel qui laisse parfois à désirer, il témoigne que l’âme de Rameau, c’est son orchestre, et qu’il n’est point besoin de parler pour se faire entendre. Intensément.

Ce spectacle « total » -musique, danse et théâtre à l’unisson- qui a transporté de joie le public du Capitole, sera repris en 2014 à l’Opéra national de Bordeaux, co-producteur. On ose espérer une captation ultérieure en DVD pour conserver la trace de ces Indes de notre temps ; elle serait plus qu’utile. Indispensable.[PRECISION d'avril 2015 : un DVD est annoncé.]


NB : Attrait supplémentaire de cette production, cet opéra-ballet à métamorphoses multiples, dont la première mouture date de 1735, est présenté dans la version dite de Toulouse. Cette édition a été établie par Holger Schmitt-Hallenberg et Christophe Rousset, d’après un manuscrit de 1750, conservé à la Bibliothèque municipale de la ville. Cette version présente une variante des « Fleurs » qui omet principalement un quatuor, mais introduit un air italien, « Fra le pupille di vaghe belle ».

Photographies © Patrice Nin
Ce texte a été rédigé pour ODB-opéra.

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