mercredi 8 avril 2015

Mozart - La Clemenza di Tito (Opéra nat. de Montpellier, avril 2015)



Mozart – La Clemenza di Tito (1791)
Opera seria en deux actes
Livret de Pietro Metastasio revu par Caterino Mazzolà

Brendan Tuohy – Tito
Marie-Adeline Henry – Vitellia
Kangmin Justin Kim – Sesto
Christina Gansch – Servilia
Antoinette Dennefeld – Annio
David Bizic – Publio

Jorinde Keesmaat – mise en scène
Ascon de Nijs – scénographie et costumes
Floriaan Ganzevoort – lumières
Koen Bollen – dramaturgie

Yvon Repérant, pianoforte (continuo)

Chœurs de l’Opéra national de Montpellier Languedoc Roussillon (Noëlle Gény, chef de chœurs)
Orchestre de l’Opéra national de Montpellier Languedoc Roussillon
Julien Masmondet – direction musicale

Opéra-Comédie, 3 avril 2015


 Mozart et le coup du lapin !

On a souvent assassiné Mozart, mais ce n’est pas souvent qu’on lui fait le coup du lapin ! On aurait plutôt tendance à l’étouffer sous trop de sucreries. De niaiseries, il n’en manque guère dans cette mise en scène, mais elles se déclarent plutôt dans une relecture au forceps qui n’apporte rien, encombrent une intrigue devenue confuse pour nos contemporains (il fallait voir à l’entracte un ado bien empêtré pour expliquer l’intrigue à sa bande : « ben, celui en jaune veut tuer celui en bleu parce qu’il veut sauter celle en blanc mais j’ai pas compris pourquoi et puis celui en vert ben euh… ») et expliquent maladroitement à coup de psychologie contemporanéiste aussi dépassée dans ce contexte qu’elle est hors de propos. Cet opera seria, commande arrivée par rebond à Mozart pour célébrer le couronnement de Leopold II à Prague comme roi de Bohème ne pouvait que se manifester par un texte qui exaltait la grandeur souveraine, la tempérance généreuse et la clémence sincère. Cet idéal de gouvernement, viatique pour les souverains restait un souhait pour gouvernant éclairé, d’autant plus que les vieilles monarchies se durcissaient devant les excès révolutionnaires français. Dès la mort de Joseph II en 1790, les réformes avaient marqué le pas. En l’espèce, le vieux texte de Métastase fut davantage excisé des passages qui auraient pu laisser penser à la bonne foi des conspirateurs de l’opéra et tout vocabulaire entretemps utilisé par les révolutionnaires français fut soigneusement extirpé, sans doute à la demande de Mozart, sans doute bien moins gagné à la cause des extrémistes qu’on ne le croit. C’est que l’époque avait bien changée et que le débat sur les tyrannicides avait quitté les salons pour gagner l’arène politique. 




Au lieu de s’emparer d’interrogations qui revivifient avec acuité ce que cet opéra a de cruellement contemporain, Jorinde Keesmaat a fondé son travail sur deux mots d’une aria de Sesto « primo affeto » et a donc décidé de faire de la fanfiction slash mozartienne « Tito / Sesto » : dans son univers, Tito et Sesto, ami d’enfance, ont été amants, avant que la raison d’Etat ne les sépare. Sans compter que Tito a un jour tordu le cou au lapin de Sesto. On voit donc les conséquences dramatiques de cet acte fondateur sur le plateau : lors de l’incendie du Capitole (ce qui démontre d’ailleurs que la Roche tarpéienne dramaturgique n’est jamais loin), on a droit à un lâcher depuis les cintres de jouets carbonisés (dont un dauphin qui semble rescapé d’un accident de voiture), symboles de l’enfance saccagée de Sesto. Par ailleurs, ce dernier passe son temps à caresser des lapins, ce qui est assez cocasse quand on sait que le lapin s’appelait « conin » en ancien français (ce qui a donné « con » dans son sens sexuel) et que nous étions en période pascale.

Outre ce plaquage interprétatif superfétatoire, ce qui fâche, c’est le côté brouillon. Il faut avoir lu les notes de mise en scène parues dans le programme (où une absence notable de compréhension de la réalité du pouvoir romain à l’époque impériale et une totale ignorance de l’opera seria se font jour, et qui convoquent davantage We need to talk about Kevin ou Gus van Sant que Sénèque ou Dion Cassius) pour comprendre la finalité de son travail de mise en scène, ce qui n’est jamais très bon signe. Ainsi, on finit par comprendre que les fougères omniprésentes (certains spectateurs naïfs à l’entracte ont cru que Sesto faisait pousser du cannabis !) sont là car « les fougères sont aussi les premières plantes qui repoussent quand le sol est épuisé par l’humanité »… Les vidéos projetées sur les éléments de décors, qui montrent le jeune Sesto (et sa coiffure avec oreilles de lapin) et le jeune Tito, finissent par irriter ; et ces différents niveaux de lieux étagés sur la scène ont été mille fois vus et revus, sans compter qu’ils rendent les déplacements problématiques pour les protagonistes…




Le bonheur, on le trouve avec un Tito éblouissant de fraicheur vocale, d’engagement et d’ardeur. Brendan Tuohy est un chanteur mozartien superbe : legato, douceur virile, timbre trempé dans le lait et le miel, en une offrande aux dieux telle que le concevaient les Anciens. Superbe « Se all’ impero… ». Son « Che orror, che tradimento…. » est également un très beau moment d’interrogation inquiète qui fait basculer toute la soirée.
La Vitellia de Marie-Adeline Henry reste en retrait jusqu’à un magnifique « Non più di fiori » sauvage et désespéré.
Christina Gansch, Servilia exubérante et dynamique, exhale équilibre et joie de vivre.
Antoinette Dennefeld, Annio élégant et sensible, délivre une magistrale leçon de style mozartien avec un « Tu fosti tradito… » d’une voix pure et ferme.
Très présent dans les ensembles, dans son seul air, David Bizic apporte avec beaucoup de légèreté et d’élégance l’esprit de Gluck dont il fait sentir la filiation et l’énergie.
Kangmin Justin Kim pâtit de la conception d’ensemble qui fait de Sesto un être timoré et geignard, lequel pépie dans ses vocalises, car cette monochromie finit par déteindre dans son chant. Si « Kimchilia Bartoli » met les rieurs de son côté avec ses pastiches, il n’arrive pourtant pas ici à émouvoir avec le sort de Sesto, d’autant plus que certaines couleurs restent en grisailles (le « Parto parto » fait du sur place).

Les récitatifs menés avec beaucoup de maestria par Yvon Repérant contribuent à ce théâtre politique. L’orchestre de l’Opéra, qui avait connu ces dernières années, des fortunes très diverses dans les opéras de Mozart, a très heureusement surpris. Après une ouverture assez molle, il n’a cessé de se bonifier tout au long de la soirée, et a fortement contribué au plaisir des airs concertant (belles interventions des solistes), mené par la baguette énergique et enthousiaste de Julien Masmondet.


Photographies © Marc Ginot / Opéra national de Montpellier Languedoc Roussillon.
Ce texte a été rédigé pour odb-opéra.

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