vendredi 6 février 2015

Sémélé - Les Ombres, Santon Jeffery, Ruvio. (CD Mirare 2015)



Sémélé

Marin Marais : Sémélé, tragédie en musique (livret d'Antoine Houdar de La Motte)
Marche d’Ægipans et de Ménades
Ouverture
Air pour les Ménades
Air « Quel bruit nouveau se fait entendre »*
Deuxième air pour des guerriers
Air des Furies
Chaconne

André Cardinal Destouches : Sémélé, cantate à voix seule (1719)**

Georg Friedrich Haendel : Concerto grosso op.3 n° 4 (HWV 315)
Largo, Allegro, Largo
Andante
Allegro

Georg Friedrich Haendel : Semele (1743)
Air « Oh sleep »*

Georg Friedrich Haendel : L'Allegro, il Penseroso ed il Moderato (1740)
Air instrumental « Sweet bird »

Georg Friedrich Haendel : Tra le fiamme (il consiglio), cantate (1707)*

Georg Friedrich Haendel : Semele (1743)
Symphonie
Recit. « Iris impatient of thy stay »* et **
Air « Endless pleasure »*
Recit. « No more »**
Air « Hence, Iris, hence away »**

Georg Friedrich Haendel : Theodora (1750)
Symphonie
Duo « To thee, to glorious son of worth »* et **

Chantal Santon Jeffery – soprano*
Mélodie Ruvio – alto**

Les Ombres
Margaux Blanchard – direction musicale et viole de gambe
Sylvain Sartre – direction musicale et flûte traversière

CD Mirare, 2015



Vanités et flamboiements

Le mythe de Sémélé, fille de Cadmos et d’Harmonie, ne pouvait qu’inspirer les musiciens... Par son ascendance, d’abord. Par les excès de sa vie et sa fin misérable, ensuite. L’amante malheureuse de Jupiter, dont l’aspiration à l’immortalité et les désirs irraisonnables provoquèrent la mort (influencée par la jalouse Junon qui avait revêtu les traits de sa sœur Ino, elle demanda à son amant de se découvrir dans sa réalité et périt foudroyée), était un merveilleux exemple d’excès et d’hubris propre à satisfaire les moralistes et à illustrer les passions contraires. C’est à travers les mises en musique de Marin Marais, André Cardinal Destouches et Georg Friedrich Haendel que revit cette héroïne malheureuse. Elle est ici accompagnée d’un anti-héros qui pécha par la même ambition dangereuse : Icare vola si près du soleil que ses ailes en cire confectionnées par son père Dédale n’y résistèrent pas et firent chuter l’infortuné. Le premier aéronaute est évoqué dans une cantate de jeunesse d’Haendel dont la moralité rejoint les exhortations de celle de Destouches : mieux vaut obscurité et modération que vaine tentative de gloire. Ce sujet de réflexion digne des « vanités » baroque est évidemment coloré de considérations sur une juste harmonie du monde ordonnée par un Dieu chrétien.

Après avoir été présenté à Montpellier et Saint-Etienne, ce programme qui présentait en première mondiale une rarissime cantate de Destouches, trouve sa pérennisation avec cet enregistrement raffiné et passionné. Les Ombres, étoffés pour l’occasion, témoignent d’un charme enveloppant dans le déploiement de ces délices empoisonnées. L’ensemble se coule avec élégance et délié dans les airs, symphonies, marche et chaconne de Marais, en extrayant un suc gouteux, mais c’est dans la verdeur et le pétillement d’un concerto grosso d’Haendel qu’il ravit par l’équilibre de son discours, la sensualité des couleurs et une légèreté charnue.

Les extraits de la Sémélé de Marin Marais font une fois de plus regretter qu’on ne remette guère à l’honneur cette tragédie lyrique et introduisent par glissement la cantate écrite quelques dix ans après. Destouches enchâsse le texte d’Houdar de la Motte dans un décor de tragédie miniature où le ravissement (« Est-il un destin plus heureux… ») répond au doux balancement d’un élégiaque « Ne cesse pas de m’enflammer ». Cette Sémélé résignée à son sort est incarnée par une Mélodie Ruvio dont l’embrasement retenu et la diction limpide confèrent des appâts mortifères à l’imprudente mère de Dionysos. C’est également sous l’égide de ce fils posthume que cette incarnation se place, par la théâtralité assumée de ses récitatifs et la profusion de sa palette.

Tout autre est le tableau handélien qui met en scène la chute d’Icare : si le vol est naturellement interdit aux humains, ces derniers peuvent néanmoins emprunter les ailes de la pensée, nous rappelle-t-on. Ce sont celles du chant qu’emprunte une Chantal Santon Jeffery en état de grâce ; elle nous emporte bien loin de la gravité qui devrait nous retenir par les mélismes d’un timbre aérien et un récit conduit avec aplomb et imagination.

Si ce versant handélien a été maintes fois visité, on ne peut cacher son plaisir devant les échanges entre une Junon exaspérée (Mélodie Ruvio, qui cisèle la rage de la souveraine des dieux avec autorité) et une Iris diaprée (Chantal Santon Jeffery, dont la messagère divine effleure d’un pas léger tous les degrés de l’arc en ciel). On retrouve les deux solistes dans un duo extatique de Theodora qui referme la boucle : Sémélé, sujet mythologique devenu oratorio pour le « Caro Sassone », n’est-elle pas devenue un objet de contemplation antinomique pour les modèles de sainteté que sont Theodora et Didymus ?


Ce texte a été rédigé pour ODB-opera.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire