mardi 10 février 2015

Levinas - Le Petit Prince (Théâtre du Châtelet, févr. 2015)



Michaël Levinas : Le Petit Prince
Musique et livret de Michaël Levinas, d'après Le Petit Prince d'Antoine de Saint-Exupéry
Créé à l'Opéra de Lausanne, le 5 novembre 2014.

Jeanne Crouzaud – Le Petit Prince
Vincent Lièvre-Picard – L'Aviateur
Catherine Trottmann – La Rose
Rodrigo Ferreira – Le Renard, Le Serpent
Benoît Capt – Le Vaniteux, Le Financier, Le Géographe
Alexandre Diakoff – Le Roi, L'Ivrogne, L'Allumeur de réverbères, L'Aiguilleur
Céline Soudain – La Rose multiple

Lilo Baur – mise en scène
Julian Crouch – décors et costumes
Fabrice Kebour – lumières
Augustin Muller – réalisation en informatique musicale
Arthur Touchais et Grégory Casarès – design vidéo
Patrick Lapp – voix off (le narrateur)

Orchestre de Picardie
Arie van Beek – direction musicale

Théâtre du Châtelet, 9 février 2015



Le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry est sans aucun doute l’ouvrage le plus connu de son auteur. Ecrit durant son exil new-yorkais et publié en 1943 en français et en anglais, sa popularité ne s’est jamais démentie, en faisant l’un des livres les plus traduits dans le monde... Dédié à son ami Léon Werth, ou plus exactement « À Léon Werth quand il était petit garçon », ce conte philosophique sonne comme l’attente assoiffée de l’amitié perdue, cette attente qui est au cœur de toute l’œuvre de l’écrivain aviateur, lui qui célèbrera aussi dans Citadelle, publié posthumément en 1948, ce mouvement affectif « qui te permet de t’approcher, de t’éloigner, d’entrer, de sortir, de trouver, de perdre » selon des lignes de forces qui sont aussi musique. Cette attente également au cœur de son seul autre ouvrage transposé à l’opéra, le Vol de nuit de Dallapiccola.



Il semble pour le moins étrange qu’il ait fallu attendre la commande de l’Opéra de Lausanne pour voir mettre en musique ce récit où Saint-Exupéry a laissé filtrer sa solitude, son désabusement et sa foi en l’amitié. Si les adaptations à l’écran (dès 1954) et au théâtre ne sont guère fait attendre dans toutes les langues, il est revenu à Michaël Lévinas, auteur de l’adaptation textuelle, à réduire et mette en musique ce texte qui reste cher à beaucoup, petits et grands. Si la familiarité avec le matériau d’origine est un atout, il est également un écueil car chacun a en lui les « voix » des personnages... à commencer par la célèbre lecture-incarnation de Gérard Philippe. Disons-le tout net, cette transposition est infiniment fidèle (on reconnaît des pans de dialogues entiers), mais elle n’en infléchit pas moins le matériau littéraire d’origine vers une vision très pessimiste qui omet l’échappée finale vers les étoiles et les « tas de petits grelots qui savent rire ». Le Petit Prince part vers la mort et l’espoir de l’aviateur meurt aussi...


Si l’on peut regretter cette fin quelque peu abrupte et une introduction un peu laborieuse et confuse (le dialogue fameux « S’il vous plaît... dessine-moi un mouton » ratiocinant dans sa répétition,) il faut s’émerveiller du frais naturel et de la présence naïve du principal protagoniste, qui prend réellement toute sa force interrogative dans le périple qu’il entame à partir de l’astéroïde B 612. Jeanne Crousaud endosse avec crânerie et un côté poulbot savoureux un rôle ardu (redoutables cascades de rire qui coulent comme une source) et dont elle rend à merveille la persévérance enfantine (du type « pourquoi il est jaune le soleil ? »), la sincérité et la mélancolie (lors des jolis leitmotivs des couchers de soleil). Bien sûr, on ne peut que penser aux enfants auxquels sa partie fait délicieusement allusion, les Yniold et Enfant (aux Sortilèges) d’antan. Mais ces rappels légers sont drapés d’un halo électronique du plus bel effet, qui contribue à insérer ce « petit bonhomme » dans la rêverie du souvenir. On peut déplorer que l’aviateur (qui n’est plus le narrateur du conte, celui-ci ayant glissé vers un présent intemporel) ait finalement portion congrue : dans le peu qu’il lui reste à faire, Vincent Lièvre-Picard affirme une forte présence, toute de tendresse et de virilité.

Ce n’est qu’avec l’apparition du « tout petit » monde de l’enfant tombé du ciel que le spectacle prend réellement son envol, comme s’il fallait l’apparition de la Rose, puis de cette galerie de « grandes personnes » « bien bizarres » pour que le héros trouve réellement du répondant. Cette succession de dialogues en forme de saynètes tragi-comiques permet au compositeur de caractériser nettement tout ce panorama des turpitudes adultes incompréhensibles pour celui qui affirme que le roi est nu ou tout seul. Cette galerie de portraits réjouissante est enlevée haut la main par les merveilleux Catherine Trottmann (Rose coquette et infiniment séduisante), Benoît Capt (Vaniteux actionnant une boite à applaudissements, Financier « arithmétique » comme un Ravel déglingué, et Géographe en clin d’œil à celui de Vermeer sur tapis de « clavecin »), Rodrigo Ferreira (frétillant Renard crachant encore des plumes de poule et Serpent chuintant, glissant sur le sable comme les gants de la Rose sur ses bras), Alexandre Diakoff (Roi ennuyé, Ivrogne glougloutant enserré dans sa propre planète, Allumeur de réverbères dépassé et Aiguilleur qui sonne à lui tout seul comme un sketch des Frères Jacques), sans oublier la piquante Rose multiple de Céline Soudain.



Loin d’avoir été ligotée par un respect étouffant pour les aquarelles de Saint-Exupéry (imposée par la Fondation) Lilo Baur parvient à bien suggérer ce voyage en forme de mirage, aidée par les jolis décors de Julian Crouch, qui s’est démarqué astucieusement de ce monde préétabli tout en s’y coulant. Regrettons néanmoins un horizon un peu plat qui ne respire guère la fascination du désert … Les belles lumières de Fabrice Kebour, qui sculptent cet unique décor, et les discrètes vidéos de Arthur Touchais et Grégory Casarès, font le reste, démultipliant les roses terriennes et ancrant les planètes visitées dans une réalité fantasmatique.


Colorée, ludique et aérienne, la partition de Lévinas est superbement servie par un Orchestre de Picardie très attentif à des accents dont l’étrangeté ménage toutefois des degrés pour les oreilles les plus enfantines. Ses accents marqués, ses modes divers et ses ruptures de ton (de la parole simplement énoncée, du parlé-chanté aux pastiches multiples, des échappées électroniques dont les rotations miroitent comme une galaxie si loin si proche à un lyrisme plus normatif), tout contribue à renouveler et à faire miroiter une attente qui verse en nous une résonnance. Par son pouvoir de fascination, elle qui rejoint l’incantation de Citadelle, « Car il en est ainsi de l’instrument pour la musique, lequel est bien autre chose qu’instrument, mais matière du piège pour tes captures. Lesquelles ne sont jamais de l’essence du piège. »


 Photographies © Marc Vanappelghem, Opéra de Lausanne.

Ce texte a été rédigé pour ODB-opera



 

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