jeudi 18 décembre 2014

Teresa Berganza, une légende bien vivante (interview, 2007)





En ce mois de février 2007, nous fêtons vos 50 ans de carrière.

Vous êtes l’unique à vous être souvenu de l’anniversaire de mes débuts et ça m’a fait un grand plaisir.
On parle d’un récital à Aix ce printemps à cause d’une erreur sur l’agenda de mon site officiel mais hélas rien n’est prévu. Lorsque j’ai donné des cours à l’Académie du festival, il y a deux ans je crois, Stéphane Lissner m’a parlé d’un hommage pour les 50 ans de mes débuts au festival mais depuis il est parti à la Scala et le projet s’est perdu. Ça me rend un peu triste car depuis que je chante, je parle d’Aix-en-Provence. Mais il y a tant d’artistes qu’on a oubliés. C’est la vie. Mais mes amis se souviennent et il y a des gens qui m’aiment.

Mais oui, vous êtes inoubliable et vous faites partie de la légende du festival !
Bon, on va revenir à vos débuts. Mais parlons d’abord de votre enfance.

Elle a été formidable avec des parents qui m’aimaient et qui m’aidaient. Je n’ai vu chez nous que de l’amour même si c’était notre guerre et notre après-guerre. Parfois on n’avait qu’une pomme, mais maman la partageait avec tellement d’amour.

Mon père était un artiste, dans l’âme, qui n’a pas pu devenir artiste car il avait dû travailler mais qui n’était pas du tout frustré de ça. Il avait étudié la musique à l’école et au service militaire. Il avait appris le solfège, le cor, la clarinette et le piano ! Il aimait la peinture, et la littérature française et russe.
Quand je chante Hugo, je suis touchée au cœur, j’en ai mal à l’estomac et c’est à lui que je pense. Mais quand il nous lisait Victor Hugo et que j’avais 10 ans, je me disais « houlala, mais c’est la barbe ça ! ». C’est pareil pour les Russes. Je préférais de beaucoup le jour du Quichotte qui était plus amusant.
Il nous amenait au Prado une fois par semaine. Chaque dimanche, il nous faisait visiter une salle « Aujourd’hui on va voir Vélasquez ! » Il adorait la sculpture aussi. C’était un père incroyable ! C’est lui qui m’a mise au piano toute petite et qui me faisait jouer avec un doigt. Lui il pouvait jouer Wagner ou une chanson populaire. Il m’a appris le solfège et comme j’avais une très bonne oreille, j’ai progressé vite. Quand j’ai voulu devenir chanteuse ma mère ma dit « Attention, les chanteuses sont toujours des femmes très libres ! » mais quand j’ai commencé ma carrière, elle était heureuse. Pour ma mère, qui allait à l’église, il y avait toujours le sixième commandement. Pas pour mon père, un athée républicain, qui disait toujours « Je suis athée, grâce à Dieu ! ».
J’ai grandi sous le franquisme et à l’école on nous apprenait les hymnes franquistes et le salut franquiste. Mon papa, me disait pour le salut, de lever le bras le moins haut possible, le plus timidement possible, mais, bon, si on me regardait, je ne pouvais pas faire autrement, …
J’ai eu un père très libéral, qui m’a appris à aimer toutes les formes d’art.
J’étais un peintre formidable à l’école. Ils ont conservé jusqu’à aujourd’hui mes dessins ! J’aurais voulu faire plus de peinture et de sculpture mais je n’ai pas eu le temps.

Pour l’essor de votre carrière tout se joue en 1956-1957.

Oui. J’ai fait une audition l’hiver 1956 et Gabriel Dussurget m’a invitée au festival d’Aix pour y chanter Cosi fan tutte. Comme je l’ai toujours dit, je considère que ce sont mes vrais grands débuts internationaux car c’est la première fois que je chantais sur un théâtre un rôle, en l’occurrence ma première Dorabella. Mais auparavant j’avais donné des concerts et même tourné un film en studio, L’Italiana in Algeri avec la RAI TV ; ce n’était pas le Don Giovanni de Losey mais bon…
Quant au concert au Théâtre des Champs Elysées, ce n’était pas Dussurget qui m’avait engagée mais le chef d’orchestre qui avait élaboré une soirée De Falla : le pianiste Soriano a joué Nuits dans les jardins d’Espagne et moi j’ai chanté les sept chansons de l’Amour sorcier et deux airs de La Vida breve. Il existe de cette soirée un pirate formidable (c’est pour cela que je suis pour les pirates !) et lorsque je l’écoute je me demande comment j’ai fait pour aborder dans la même soirée des airs écrits pour soprano, pour mezzo et contralto ; l’inconscience de la jeunesse sans doute !

A Aix, j’ai commencé à répéter avec le chef, Hans Rosbaud, et tout de suite il m’a dit les choses les plus belles du monde et j’ai eu l’impression d’avoir été toute ma vie sur une scène sans jamais avoir reçu une formation théâtrale. J’étais entouré par des gens merveilleux comme Teresa Stich-Randall, Rolando Panerai, Luigi Alva. Naturellement, j’avais des yeux qui regardaient partout, des oreilles qui écoutaient partout ce que ces grands artistes faisaient.

Et la critique s’est enflammée pour votre Dorabella …

Voilà, on a titré « La voix du siècle est née !» C’est là que les ennuis ont commencé. On m’a fait beaucoup de mal ! J’étais tranquille jusque-là, juste une élève du Conservatoire de Madrid, et là, après la première, j’ai commencé à ressentir une grande pression, la peur de décevoir des attentes démesurées. La panique, quoi !

Et à partir de ce triomphe-là toutes les grandes maisons, comme le Scala, ont voulu signer des contrats avec vous.

Oui, c’est vrai.
Mais je dois vous dire que j’avais déjà des contrats car j’avais fait un récital pour le congrès international des jeunesses musicales à Madrid, j’étais encore au Conservatoire, c’était au printemps 1956. Et il est arrivé une dame très à l’italienne, merveilleuse, très élégante, grande, qui m’a dit « Signora, je voudrais vous inviter à faire une tournée en Italie ». Et j’ai dit oui parce que c’était l’Italie et j’ai chanté dans ce pays du Nord au Sud [à Brescia, Crema, Milan, Imola, Bologne, Trieste, Vicenza, du 16 mars au 12 avril 1957], dans les écoles et dans des théâtres aussi. Et à Milan [le 20 mars 1957], une des plus grandes du monde, Ada Finzi, qui m’a demandé si j’étais libre les mois de décembre 1987 et de janvier 1958 pour chanter Le Comte Ory à la Scala. Je n’en revenais pas, bien sûr, mais je lui ai répondu, parce que j’ai toujours été comme ça dans la vie, avec l’air le plus détaché possible : « Oh, je ne sais pas…, mais je regarderai » [rires] Ce n’est pas une façon de répondre quand on a 21 ans, mais bon…
Ada Finzi est devenue mon agent, un agent comme il n’en existait plus, et j’ai chanté dans toute l’Italie grâce à elle, en récitals et à la radio. Elle m’a mis en contact avec les plus grands managers du monde, comme la Columbia pour les Etats-Unis, avec Adler pour l’Allemagne.
Et je n’ai pas eu de difficulté pour ma carrière, les contrats se multipliaient.

Et après il y a eu Glyndebourne et les Etats-Unis, avec Maria Callas...

Oui, avec Maria Callas, c’était à Dallas, l’hiver 1958, pour la Médée de Cherubini mais quand j’ai chanté Néris avec elle j’avais déjà des contrats pour Carnegie Hall où j’ai fait une Cenerentola (avril 1962) et une Italienne à Alger en concert [décembre 1962], pour le Met, pour Chicago, pour San Francisco. Quatre, cinq ans à l’avance ! Je disais « oui » et j’y allais parce que c’était des grands chefs et de grands chanteurs.

Vous savez quand on a 23 ans…Et 23 ans de l’époque, ce n’était pas 23 ans d’aujourd’hui, j’étais plus ingénue. Je vous dis ça parce que quand j’entends mes petites filles parler aujourd’hui…Moi à l’époque, c’était la musique qui était dans ma tête même si j’aimais les beaux garçons.

A Dallas, je crois que c’était avant le début de sa liaison avec Onassis, Maria était encore très en voix, avec des pianissimos superbes, mince, très belle, avec une taille de guêpe. Ce n’est pas son régime qui lui a fait perdre sa voix, comme on le dit souvent. Non. C’est quand elle a commencé à refuser la discipline très dure du chanteur. Pour moi, la vie de chanteur, c’est le cloître et pour Maria aussi. Mais elle était très attirée par les médias, par la jet set,… Quand elle chantait elle allait du théâtre à l’hôtel et c’est tout. Puis elle a voulu s’amuser.
Elle m’aimait beaucoup et me disait toujours « Teresina, ce soir tu viens avec moi, il y a un dîner dans une grande famille du Texas», c’est qu’elle me donnait des ordres (rire) mais moi je n’avais que deux robes de cocktail à me mettre, elle me disait « Ce n’est pas grave, tu es jeune et belle et très bien comme ça » et j’allais avec elle dans les maisons les plus incroyables de ces gens parmi les plus riches du monde. Elle était très bien dans ce milieu-là. Moi, de trois jours je ne sors pas quand je dois chanter, mais bon…
Elle avait sans doute beaucoup besoin de ça, de rire, de sortir tous les soirs, car elle avait eu une enfance et une jeunesse très dure.

Quels sont vos autres grands modèles ?

J’ai eu deux chanteuses qui m’ont marquée dans ma vie : Elisabeth Schwarzkopf et Victoria de Los Angeles, si formidable dans le répertoire français et la mélodie !

Elles étaient toutes les trois incomparables dans leur répertoire. Je les adore. Je les vois vraiment comme des déesses. Je suis allée entendre Victoria qui donnait un récital à New-York. Elle avait déjà des problèmes dans sa vie. Pour résoudre ce problème elle a voulu avoir des enfants bien qu’un peu âgée déjà. Et elle a eu deux enfants malades, dont un qui est mort avant elle. Moi je la croyais très heureuse mais je me suis trompée.
Un jour, je l’ai appelée pour avoir des nouvelles, elle chantait encore et elle m’a avoué qu’elle avait de mauvaises critiques et qu’on lui conseillait de prendre sa retraite. Et elle m’a dit quelque chose qui m’a beaucoup touchée : « Toi et moi, avec une octave on peut chanter jusqu’à quatre-vingt dix ans car nous sommes musiciennes et artistes avec une couleur de voix qui, si elle reste seulement dans une seule octave, peut encore donner beaucoup de joie ».
Alors, j’essaye. Pour le moment il me reste deux octaves sur les trois que j’avais avant. Et le plus important c’est la tête, tant qu’elle marche…



L' Italiana in Algeri (1957)



Donc vous n’avez jamais eu de plan carrière ?

Quand on entend beaucoup de chanteuses qui parlent de leur vocation précoce, qui ont toujours voulu chanter à la Scala,…
Moi pour la Scala j’ai répondu « Je ne sais pas si je suis libre ! » (rires) alors, bon… Non, moi j’ai étudié tous les styles de musique au Conservatoire, le piano, l’orgue et la composition et tout ça, puis j’ai chanté dans les chœurs où je faisais les solos même si j’avais une voix avec des problèmes pour passer du médium aux aigus (d’ailleurs au début, je n’avais pas d’aigu), mais j’avais une voix et on m’a poussé à étudier aussi le chant.
Je l’ai fait mais sans aucune idée de devenir chanteuse, non. Comme je jouais très bien du piano, je me disais qu’un jour j’accompagnerais peut-être des chanteuses importantes et que j’aurais ainsi la chance de les connaître et que ce serait très bien comme ça.
Puis, j’ai commencé à chanter à l’Université et dans des églises, partout. Des récitals. En ce temps là, il n’y avait pas d’Opéra chez nous sauf le Liceo mais qui ne marchait pas bien. C’est là que j’ai constitué mon répertoire de récital.
J’ai eu la chance d’avoir un grand professeur qui avait été l’élève d’Elisabeth Schumann, et qui s’y connaissait très bien dans le lied et la mélodie française. Elle m’a tout appris tous les styles, en commençant par Bach, mais a compris tout de suite que je devais chanter surtout Mozart et Rossini.
Elle m’a mis à Rossini de manière intensive. Mais j’avais commencé par chanter du Monteverdi, accompagné au clavecin et à la viole de gambe, et je me rappelle qu’on avait eu des master-classes d’un maestro italien spécialiste du baroque de Monteverdi, de Vivaldi, de Caldara, de Scarlatti. Il ne voulait pas de voix plates et blanches et mettait l’accent sur l’importance des mots, du texte, de l’articulation, des couleurs vocales. Je suis restée fidèle à cette base de mon répertoire.
Mais encore aujourd’hui, lorsque je suis dans un théâtre je me demande comment je suis arrivée à tout ça, ce que je fais là ! Mais quelle vie merveilleuse ! Terriblement difficile mais merveilleuse ! Quelque fois je dois mettre un disque pour me dire que j’ai été formidable car je ne m’en souviens pas !



« Sta nell´Ircana… » (Alcina, Aix en Provence, 1978)




Vous avez été une pionnière du baroque...

Oui, je me suis passionnée pour le baroque, j’ai chanté Didon et Ottavia à Aix, l’Orontea de Cesti, beaucoup de pièces en concert comme le Lamento d’Arianna et les arie antiche, les songs de Purcell et les canzonette de Scarlatti, et des madrigaux du XVIIe siècle. C’était une base musicale et stylistique formidable, qui permet d’aller loin.
Moi je ne suis pas partie de Verdi. Rossini, c’était ma technique et Mozart, c’était mon style. J’aurais pu bâtir ma carrière sur deux opéras seulement. J’étais tout le temps demandée en Cherubino et en Rosina. Mais heureusement, j’ai eu d’autres rôles à chanter.

Vous parliez de ces trois grandes artistes qui ont marqué certains rôles d’une empreinte indélébile. Mais c’est pareil pour vous !

Je vous assure que je ne m’en rends pas compte. On me croit forte, je suis forte, mais on me croit plus forte encore que je ne le suis. En fait, je doute beaucoup et je me pose sans cesse des questions sur ce que j’ai fait. Mais parfois, quand j’entends un disque, je me dis « C’est vrai, tu étais formidable. »

Quelles œuvres manquent à votre répertoire ?

Je voudrais faire plus de Mahler, tous les Schumann, tous les Russes. Bon j’ai fait les Enfantines de Moussorgski. Pour apprendre le Russe, j’ai eu un professeur pendant plus d’un an. « Cela c’est plus ouvert, ça c’est plus fermé » c’était très dur. J’ai répété tellement le texte de cette œuvre que les enfants l’ont appris de mémoire !
Une fois j’étais à Rome avec ma fille, dans un taxi, et je répétais une fois de plus le début et elle déclamait la suite en russe, mais comme je lui parlais aussi en espagnol, le chauffeur, à qui je parlais en italien, se retourne et nous demande de quelle nationalité nous sommes, alors comme je suis un peu folle je lui ai répondu « je suis Espagnole, on habite en Italie mais mon mari est russe ».
Vous savez que mon disque de Moussorgski est au Conservatoire de Moscou comme exemple. Quand je l’ai su je me suis presque évanouie ! A Moscou, on m’a dit que ma prononciation du russe était parfaite. Et le style aussi. Quel hommage !

Vos regrets sont donc plus du côté des œuvres de concert que des rôles d’opéra ?

Je n’ai jamais dit quand je ne chanterai plus d’opéra, je me consacrerai au récital, j’ai toujours fait les deux. Comme Elisabeth Schwarzkopf ou Christa Ludwig et tant d’autres chanteurs, allemands surtout. Ce n’est pas le cas des Italiens par contre. Grâce à mon professeur j’ai eu la culture allemande qu’elle même avait héritée d’Elisabeth Schumann.

D’ailleurs, lorsque j’ai fait mes débuts au Covent Garden avec Cherubino [mai 1965 avec M. Freni, T. Gobbi, dir. G. Solti] un vieux critique anglais a écrit « C’est incroyable mais elle me fait beaucoup penser au Cherubino de Schumann » Alors, j’étais ravie !



« Cancion » (Siete canciones populares españolas) de Manuel de Falla.



Et le répertoire espagnol ?

Oui, j’ai beaucoup enregistré de zarzuelas mais je n’en ai jamais chantées au théâtre.
Longtemps on montait très mal la zarzuela chez nous, sans répétition, avec des orchestres de quatrième classe et des chanteurs médiocres. Mais je vous assure que certaines zarzuelas sont supérieures aux opérettes des Strauss. Mais c’est un genre qu’on a beaucoup déprécié. Maintenant ça va mieux. Toutefois, mes nombreux enregistrements de zarzuelas sont devenus difficiles à trouver même en Espagne. Je les ai faits pour certaines maisons dans les années 50, ces maisons ont disparu dans les années 70, le label a été vendu et je ne sais pas qui possède ce fonds de catalogue, mais c’est dommage car le public aime beaucoup la zarzuela. Surtout depuis que ce répertoire a été servi par des artistes comme Kraus ou par Ausensi, un baryton formidable. Quand on me demandait des concerts avec orchestre je faisais une première partie d’airs d’opéra et une seconde d’airs de zarzuela et ça avait toujours beaucoup de succès.

Ah oui, lors d’un concert à Lille par exemple

Ah, oui, à Lille, c’est vrai ! La musique espagnole, je l’ai dans mon cœur.
Les gens pensent que la musique espagnole, c’est l’Andalousie, mais non, c’est la Galice, c’est la musique basque, la musique catalane. Elle vient de toutes les régions d’Espagne. Et il faut connaître leur style spécifique.

Je me souviens d’un bis extraordinaire lors d’un concert à Gaveau, donné a capella, une chanson médiévale espagnole je crois.

Ah oui, c’est la chanson d’Alphonse le Sage, notre roi du Moyen-Age, qui était musicien et compositeur. C’est un air très difficile à tenir dans la tonalité, très intense. Je l’avais oublié mais je vais le refaire !

Et quels sont vos disques préférés?

J’adore un disque de Vivaldi qu’on ne trouve plus non plus, le Nisi Dominus.
J’aime beaucoup la Cenerentola, les Noces de Figaro, la Clemenza avec Kertesz, que je préfère à ma version avec Böhm qui était à ce moment là un peu plus lent.

Il y a un live de Salzbourg où je chante le « Voi che sapete » avec Karajan, mon meilleur « Voi che sapete ». A l’époque, Karajan avait déjà beaucoup de problèmes et dirigeait surtout avec ses yeux et ses mains, les bras très près du corps. Le jour de la première, au moment du « Voi che sapete », les yeux fermés, il ne me dirige plus du tout, après une introduction orchestrale qu’il avait fait jouer tellement pianissimo que j’avais du mal à l’entendre. Un grand moment de panique ! Bon, j’ai eu un succès incroyable. A la fin, j’ai demandé à Karajan pourquoi il avait refusé de me diriger : « Ah ma chère Berganzina, moi aussi j’ai droit au bonheur ! Je ne voulais que vous entendre ! ».



« Voi che sapete » (Le Nozze di Figaro) en 1962



On vient de rééditer le Don Giovanni de Losey.

Oui, on m’avait proposé de chanter Zerlina sur scène plusieurs fois mais pour moi ce rôle était associé à des Graziella Sciutti, des Mirella Freni et je me disais qu’il n’était pas pour moi.

Un jour j’ai appelé Mirella, nous sommes très amies, et je lui ai parlé de ce projet de film. Elle m’a dit « Oh tu peux la faire mais tu sais e una carogna, même pour moi ! ».
J’ai travaillé Zerlina avec Janine et je me suis aperçu que ce n’était pas forcément une jeune file de 17 ans sans expérience, alors là j’ai compris que je pouvais jouer ce rôle.

Le tournage avec Losey était assez dur, on commençait parfois à six heures du matin et je n’avais ni la mine ni la voix ni les yeux ! On me tirait les rides avec un sparadrap et avec le maquillage et la perruque, on avait mal à la tête. Bon, il faut que je réutilise un sparadrap pour mes rides (rires). La caméra fatigue beaucoup aussi. Losey était tellement exigeant ! Au début, on n’avait même pas de loge-caravane pour se reposer. Alors moi j’ai demandé une « caravane comme la Sophia Loren ». Puis je l’ai obtenue et je me suis enfin sentie artiste de cinéma. (rires)
Enfin, j’ai compris pourquoi certains grands artistes d’Hollywood sombrent dans la drogue ou l’alcool. Si le tournage avait continué, je me serais mise à boire aussi. Enfin, quand le film est sorti je ne l’aimais pas trop, je ne sais pas pourquoi, mais là, je l’ai revu, et je l’aime beaucoup plus.

C’est un grand film. Je pense qu’avec la Flûte de Bergman c’est le meilleur film opéra. Un vrai film d’auteur. Avec un travail sur les lumières et le mouvement très beau. On veut faire un DVD sur ma carrière mais j’hésite beaucoup ; je suis comme Carmen : « peut-être demain, mais pas aujourd’hui, c’est certain. »

Vous avez écrit un ouvrage, Flor de soledad y silencio: Meditaciones de una cantante. (Madrid, Real Musical, 1984, 88 p.)

Oui, mais je n’en suis pas très satisfaite, c’est plus un album de photos avec quelques souvenirs.

Je veux écrire ma vie, vraiment ma vie, je ne veux pas écrire le livre d’une chanteuse parce que c’est toujours « j’ai chanté cent fois le Cherubino avec le plus grand succès et des partenaires merveilleux.. », non, je voudrais être plus profonde et plus femme. Raconter ma carrière, oui, mais à travers la femme que je suis.



Carmen en 1982 à l’Opéra-Comique.



Oui, les deux aspects sont très liés. Vous avez dit que le personnage de Carmen vous avez beaucoup aidé à un moment de votre vie.

Oui, vraiment beaucoup.
C’est vrai que je suis rentrée en Carmen comme un taureau dans l’arène. On me l’avait tellement demandée, et j’avais tellement peur.
Toutes les Carmen que je voyais étaient trop dans la mauvaise espagnolade et je me suis dit jamais jusqu’au moment où j’ai pris la partition et je l’ai travaillée avec Janine Reiss. Nous nous sommes aperçues qu’il n’y avait rien en rapport avec les mauvaises traditions, avec ce qu’on chantait partout.

Et j’ai eu la chance que Peter Diamond, pour le festival d’Edimbourg, me dise « C’est maintenant ou jamais » et me permette de choisir moi-même mes partenaires parmi les tout meilleurs du monde. Il m’a donné une liste avec les quatre ou cinq meilleurs titulaires du moment et les six meilleurs chefs d’orchestre dont Muti et Claudio. Et j’ai eu la chance de choisir et de réunir tous mes amis comme Placido et Mirella. Je voulais absolument que Placido, qui avait déjà chanté Don José très souvent, fasse aussi toutes mes répétitions pour pouvoir m’aider et sa grande expérience m’a été d’un grand secours. Et nous sommes venus le faire à Paris, à Favart, là où on l’a donné pour la première fois.

Oui, un grand souvenir ! Et vous l’avez chanté aussi à Paris dans un autre lieu, à Bercy.

Oui, dans une superbe mise en scène de Pier Luigi Pizzi. Oui, j’avais pris l’hôtel le plus près, au Novotel, pour être bien à l’heure aux répétitions et je mangeais des sandwiches car je courais partout toute la journée.
Le premier jour, tout le monde pensait, paniqué, qu’en découvrant cette salle, je refuserais d’y chanter. Moi j’ai dit « Quelle merveille cette salle ! Quand est-ce qu’on commence à travailler ? ». Ils en sont restés stupéfaits. J’ai travaillé neuf ou dix heures par jour avec un ténor américain adorable [J. Boback]. Je ne laissais pas les autres Carmen répéter ! Shicoff lui n’a pas fait les répétitions. Il est arrivé l’avant-veille de la première, il est monté sur un cheval, il est tombé, on l’a amené aux urgences…et il est revenu pour le jour de la première, mais j’ai voulu chanter cette soirée avec celui qui avait fait les répétitions avec moi. Mais je l’aime beaucoup Shicoff. Son Werther à Aix était formidable. J’ai fait aussi Carmen avec lui en Allemagne.

Pour moi, la salle de Bercy était tellement grande que je me croyais à Séville. Cette Carmen, c’était comme la vie ! Un jour, il y a eu une panne de sonorisation quand j’ai commencé l’air des cartes, j’avais un petit micro sur le front, mais ma voix sortait quand même et c’était un moment d’émotion comme vous ne pouvez pas savoir. Et à la fin, les haut-parleurs se sont remis en marche.

Et vous avez chanté Carmen à Séville même.

Oui, et là encore, le ténor, José Carreras, n’est pas arrivé aux répétitions. Je chantais toujours avec la metteuse en scène.
C’était Domingo à la baguette et je lui ai dit : «Placido, qu’est-ce que tu fais là ? Il faut venir avec moi sur scène, car tu es le meilleur Don José qui existe! »
Il s’en est un peu vexé. Mais je l’adore. C’était mon Don José ! Quand on chantait le duo, il avait des yeux éplorés. Quand je chantais la séguedille, il m’embrassait sur la bouche avec la plus grande passion.
Et après sont venus toutes ces Carmen avec des jeans, …

Sous Franco, sous les nazis, …

Je ne sais pas si vous avez vu le scandale qu’il y a en ce moment au Liceo avec un Don Carlo.
J’ai un ami, Pedro, qui m’a raconté cette mise en scène même s’il est parti avant la fin car c’était vraiment pour tuer. Vous savez que la Eboli habite avec Don Carlos, son mari. On a déjà fait le couple, ça y est ! Elle invite chez elle Philippe II et sa femme, Elisabeth, pour dîner. Elle fait un poulet. Mais comme il ne lui reste qu’un œil, le poulet est brûlé, car elle n’a pas pu bien surveiller sa cuisson. Elle a donc décidé, pour sauver son repas, d’appeler un livreur de pizzas. Et elle sert la pizza au roi Philippe II. Mais cette pizza a été empoisonnée par Posa !! D’ailleurs il ne s’appelle plus Posa mais Pizza…

J’ai une énorme admiration pour Verdi. Son Don Carlos est un chef-d’œuvre. Comment peut-on le massacrer ? On ne va pas au musée pour repeindre sur les toiles de maître, les « corriger » avec du barbouillage, en essayant de rendre plus contemporain Vélasquez en ajoutant à ses peintures.
On ne touche pas les œuvres d’art. Si on veut faire du contemporain, il faut écrire des choses nouvelles, créer. Et là on peut faire du sexe, mettre en scène des drogués, des enfants qui boivent du vin, des débauches, on peut faire ce qu’on veut. Mais où sont les grands compositeurs d’opéra contemporains ? Comme il n’y a plus de grands compositeurs, on attaque les grands du passé et on les met en morceaux, on les tue ! Je ne supporte qu’on dise que l’on fait ça pour amener les jeunes à l’opéra. Ils veulent rêver.

Je suis donc très heureuse de ne plus faire de scène. Si je voulais continuer, je ne cesserais de dire non à des projets. Les chanteurs devraient savoir dire non. Bon, s’ils disent non, on trouvera quelqu’un d’autre…

A propos de Don Carlo, Sergio Segalini, dans le livre qu’il vous a consacré, écrit que vous rêviez de la princesse Eboli, dans l’orignal français ?

Oui, bon, peut-être, au moment où il me l’a demandé, j’avais ce projet, je ne m’en souviens pas, mais, non, pas vraiment, ce n’est pas vraiment un regret.

Moi de Verdi, depuis que j’y avais vu Maria Callas, je voulais être Traviata. Et puis Tosca de Puccini, autre grand rôle de Maria. Elle m’a marquée à feu avec ces deux personnages. Après elle, je ne suis plus allée voir personne dans ces rôles. Une fois j’ai essayé de voir une Traviata, et je suis ressortie tout de suite. Personne ne peut le faire et dire « E strano » comme elle. Et sa mort, c’était quelque chose !!!

Vous travaillez beaucoup avec des jeunes dans le cadre de master-classes.

Oui, je n’ai pas d’élèves réguliers car je continue ma carrière au récital mais j’aime beaucoup donner des master-classes.
Mais ça me fatigue énormément car on chante pour le ténor, on chante pour le baryton, pour les sopranos légers, alors on est toujours à abîmer ses cordes vocales. Mais on donne quelque chose qui reste, même en peu de jours.
Un professeur doit transmettre tant de choses car déjà dans la technique il y a souvent le style. Chaque voix doit être éduquée avec des exercices différents. Chaque voix, c’est un monde. Mais je ne sais pas si on naît artiste ou si on peut former, devenir artiste, et comment réveiller l’artiste chez certain chanteur. Moi j’insiste beaucoup aussi sur le texte.
On chante avec tout le corps, avec les mains, avec les bras, avec un sourire.

Ou avec un châle…

Oui, on s’imagine toujours que je répète longuement mes mouvements de châle, mais c’est naturel. Je les adore car ils me tiennent compagnie en récital. On peut tout faire avec, même les jeter !

Avez-vous repéré des voix intéressantes dans les concours ?

J’ai découvert une voix très belle, d’une Géorgienne, qui chantait comme un ange. Elle avait 25 ans, elle était très belle, avec beaucoup de style et des pianissimos du style de ceux de Lisa Della Casa.
Cependant, je n’ai pas jusqu’à présent été convaincue qu’on tenait un génie, la grande chanteuse de demain.
Maintenant, tout le monde veut chanter. Mais souvent les jeunes se trompent de répertoire. Et tout le monde se dit professeur de chant. J’étais avec Mady Mesplé à Clermont-Ferrand et nous étions d’accord en tout. Quelle chanteuse ! On formait un trio dangereux avec Janine Reiss (rires), toujours du même avis…

Vous m’avez dit un jour, « je chanterai jusqu’à 100 ans ! »

Oui, c’est vrai ! On a le temps... (rires)
Ce serait ridicule de chanter aujourd’hui le répertoire de ma jeunesse. C’est comme en peinture. Il y a les toiles de jeunesse et celles de la maturité et puis celles de la vieillesse.

Tant que ma voix n’a pas de tremblements, trop de vibrato (ce qu’on entend trop souvent même chez les jeunes), je continue. Moi je sais que mes notes extrêmes, depuis toujours, c’est, dans l’aigu, le si et le do. J’arrive au sol et je suis bien contente. J’essaye de travailler le centre de ma voix pour qu’il ne perde pas sa couleur. Car si on m’entend, on sait que c’est Teresa Berganza.

Et puis il y a tellement de musique ; si vous ne chantez pas Schubert, on trouve Brahms. Moi maintenant je suis avec Brahms parce que j’arrive à un moment où je ressens Brahms profondément et moins Schubert. Même avec l’age et les rides, on peut toujours donner quelque chose. Je voudrais maintenant refaire de la musique baroque avec clavecin et basse continue. Des madrigaux, des lamenti. Il y a tellement à dire. Et pour cela, nul besoin de beaucoup plus d’une octave. Monteverdi disait dans ses lettres « j’écris de la musique sur des paroles, mais si vous vous trompez je préfère que ce soit sur la musique que sur les paroles ». C’est du grand théâtre.
Et je voudrais avoir une autre vie pour chanter ce que je ne peux pas chanter.

Hier nous sommes allées voir l’exposition les Trésors engloutis de l’Egypte ancienne, et j’ai pensé à la vie après la mort. Je me dis que toutes les religions, au fond, se ressemblent, il y a Dieu et le diable, le bien que l’on doit faire et le mal à éviter, et si on fait le bien la promesse de quelque chose après la mort. Combien de femmes vierges attendent le bon musulman au Paradis déjà ? Bon, moi je n’aime pas les femmes vierges et je ne voudrais pas de dix-sept hommes vierges non plus au Paradis, quelle horreur et quelle fatigue ! (rires)

Vous avez rendu les gens tellement heureux que la balance va sans doute pencher du bon côté.

Oui, j’ai essayé. Depuis toujours.

Mes enfants et mes petits-enfants connaissent tout mon répertoire. Petits, mes trois enfants adoraient Cenerentola. Le garçon chantait Don Magnifico et les filles Cenerentola et sa sœur. Ou les Noces de Figaro. Ma petite-fille, la plus jeune adore, « Après un rêve » de Fauré, alors je le chante de temps en temps. Et elle aussi ! Elle chante du Fauré !

Etre grand-mère est la plus grande joie de ma vie. Quand j’ai eu mon premier enfant, je me suis dit « Maintenant tu es complète ». Pour la deuxième naissance, que j’étais encore plus complète et pour la troisième, encore davantage. Mais, tôt ou tard, les enfants quittent la maison et les petits-enfants arrivent, c’est une si belle continuité. Avec eux, je ne fais plus preuve d’autorité. Je passe tout à mes petits-enfants. Ils veulent du chocolat ? Très bien ! Ils veulent des pasta ? On fait des pasta.

A Clermont-Ferrand je viens de donner un des meilleurs récitals de toute ma carrière. Il y a des jours où, comme chez Reynaldo Hahn, « mes vers avaient des ailes ».


Propos recueillis par Jérôme et Emmanuelle Pesqué,
le 30 janvier 2007.


Ce dossier a été préalablement publié sur ODB-opera.com en 2007.
Une chronologie de la carrière de Teresa Berganza en France se trouve ici.

2 commentaires:

  1. Remarquables ces entretiens avec Tereza Berganza. J'ai adoré ses propos sur la transposition des livrets d'opéra et notamment de Don Carlos!

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    1. Merci ! C'était un très joli moment. Mme Berganza est délicieuse et charmante, en plus d'être une très grande artiste.

      Effectivement, sa description est assez drôle... Mais s'il y a des excès dommageables dans une quête de modernisation à outrance de l'opéra, le contraire est tout aussi catastrophique...

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