mercredi 24 décembre 2014

Strauss – La Chauve-souris (Opéra-Comique, décembre 2014)



Johann Strauss – La Chauve-souris

Opérette en  trois actes sur un livret de Karl Haffner et Richard Genée.
D’après Le Réveillon de Henri Meilhac et Ludovic Halévy.
Créée au Theater an der Wien le 5 avril 1874.
Nouvelle version française de Pascal Paul-Harang.

Gabriel von Eisenstein – Stéphane Degout
Rosalinde – Chiara Skerath
Adele – Sabine Devieilhe
Alfred – Philippe Talbot
Me Falke – Florian Sempey
Frank – Franck Leguérinel
Prince Orlofsky – Kangmin Justin Kim
Me Miro – Christophe Mortagne
Ida – Jodie Devos
Frosch – Atmen Kelif

Danseuse – Delphine Beaulieu

Mise en scène – Ivan Alexandre
Décors – Antoine Fontaine
Costumes – Jean-Daniel Vuillermoz
Lumières – Hervé Gary
Chorégraphie – Delphine Beaulieu

Les Musiciens du Louvre-Grenoble (orchestre et chœur)
Marc Minkowski – direction musicale

Théâtre national de l’Opéra-Comique, 21 décembre 2014



Pendant plus d’un siècle, de la fin du XVIIIème siècle à l’orée du XXième, les vaudevilles et opéras-comiques français ont été adaptés à Vienne avec le plus vif succès. C’est dans cette tradition là que s’inscrit la version autrichienne de la comédie en vaudeville Le Réveillon dont la création triomphale avait eu lieu au Théâtre du Palais-Royal le 10 septembre 1872  et où il sera joué 306 fois jusqu’en 1895. Il est toutefois cocasse d’apprendre que cette œuvre du célèbre tandem Meilhac et Halévy présentait de troublantes ressemblances avec une pièce berlinoise de Roderich Benedix, Das Gefängnis (1851)…

L’ouvrage, succès mondial, a eu bien du mal à s’imposer en France, d’abord pour des problèmes de droits d’auteurs mis en avant par Meilhac et Halévy et ensuite à cause du demi-succès de la première version française, Le Tzigane (1877) délocalisée en Hongrie et enrichie d’airs empruntés à Cagliostro in Wien et de trois morceaux composés par Strauss pour l’occasion. Il faudra tout de même attendre le 21 mars 1930 pour applaudir dans notre pays cet ouvrage, au Théâtre Pigalle, dans sa version originale datant de 1874 ! On serait curieux de découvrir la version française à la partition remaniée par Korngold pour ce même théâtre, trois ans plus tard, avec en tête de distribution l’exquise Jarmila Novotna et l’immense Jules Berry dans une production de Max Reinhardt.

Depuis le livret n’a cessé de connaître des actualisations pour mieux cibler les goûts spécifiques des divers publics. Ainsi, c’est dans une version fortement modernisée que La Chauve-souris est présentée à l’Opéra-Comique. Le chiroptère devenu gallican, guidé par Ivan Alexandre, en emprunte du coup des traits similaires à bien des opérettes françaises, Offenbach ou Hervé. Cela n’a rien qui étonne : Wagner lui-même, chanté en français, finit par ressembler à du Gluck ou à du Grand Opéra… Du coup, on ne peut s’empêcher de se demander si cette programmation était bien nécessaire : il reste tant d’œuvres plus adaptées à la mission de l’Opéra-Comique qui languissent honteusement dans des fonds de tiroir… Qu’importe, on ne boude pas son plaisir, et il est souvent bien grand !



L’intrigue ne pâtit guère de ce décalage spatio-temporel où ne restent guère d’allusions au contexte viennois d’origine : son fondement vaudevillesque (le mari, l’épouse, l’amant et des quiproquos en pagaille) se prête à nombre de réactualisations. En dépit de cette trame assez lâche (la vengeance n’est finalement qu’un prétexte), les nombreuses allusions et citations (Bizet et Gounod au coude à coude) finissent par sembler quelque peu plaquées dans le long monologue de Frosch (délivré avec une raillerie débonnaire par un Atmen Kelif parfait dans cet emploi), truffé d’allusions à l’actualité politique (vaudeville présidentiel et télé-réalité confondus) et culturelle (avec la menace sur la subvention des Musiciens du Louvre).



Si le premier acte, jubilatoirement enlevé et dirigé avec une ironique distanciation comme dans une séquence d’« Au théâtre ce soir » (dans un décor caricaturalement bourgeois et dont le symbole d’entente familiale, un sapin bien popote, ne cesse de chuter avec fracas), est tout à fait savoureux, le second ne fonctionne guère. C’est un peu longuet et du coup, l’acte se voit coupé en deux par une fausse panne d’électricité (annoncée avec gouaille par Jérôme Deschamps lui-même). On se lasserait rapidement, si ce n’était l’époustouflant numéro de revue d’une Sabine Devieilhe à l’abattage mirobolant et le rigolo clin d’œil à L’Ange bleu (la Csardas). C’est qu’on nous montre une fête bien peu festive et que la Mort conduit le bal, comme le strip-tease anatomique d’une danseuse (Delphine Beaulieu) le souligne avec lourdeur… De plus, le décalage temporel a privé le metteur en scène d’un commentaire approprié sur les mœurs défuntes de la « Grande Maison », et le bordel qui s’y substitue manque, et d’originalité, et de légèreté amère… Mais c’est sans doute l’époque qui veut cela : de même, l’extravagant prince russe a laissé place à un oligarque oriental ambigu qui dit bien, en filigrane, le renversement économique d’un monde où l’Occident n’ a plus qu’à offrir des « services »… Le détournement de la tradition viennoise (où des stars du chant viennent faire des apparitions de prestige pour les Fêtes) n’est même pas vraiment drôle : Kangmin Justin Kim (qui campe un Prince Orlofsky pâlichon) vient faire son numéro coutumier de « Kimchillia Bartoli » dans un « Agitata da due venti » épileptique, qui témoigne autant du délié de ses aigus que d’un comique lourdingue et potache.



Pour le troisième acte, le hall glacial de la prison n’est que l’inversion du lieu de la fête : la roche tarpéienne est bien près du Capitole ! Cet univers gris et déshumanisé, où le chant du pauvre Alfred est violemment conspué, dit aussi l’impossibilité du rêve et de l’évasion par l’art et l’imagination… Ainsi, l’irruption colorée des fêtards sonne-t-elle terriblement artificielle et cette « happy end » de convenance est encore plus invraisemblable que dans l’original…




Une distribution de haute volée vient heureusement pallier aux maladresses de la mise en scène. Ils nous entrainent dans ce tourbillon d’égoïsmes, de revanches et mesquineries en tous genres, malhabilement masquées par l’allant de la partition et l’humour du texte. En tête, Stéphane Degout, impérial dans ce portrait de viveur égoïste manipulé : il fait preuve d’un brio étincelant, noblesse oblige en bandoulière et petits arrangements par en dessous. Sa douce moitié, Chiara Skerath, trouve enfin sa voix avec la fausse Hongroise ; néanmoins sa composition de bourgeoise qui s’ennuie est tout à fait amusante. Son amant de cœur, en ténorissime incapable de distinguer la réalité du plateau et qui surjoue son personnage sans y penser, est incarné par un Philippe Talbot (remplaçant au pied levé Frédéric Antoun) qui s’empêtre avec effarement dans un rôle marital qu’il n’a guère l’habitude d’endosser. Florian Sempey est remarquable en cauteleux Me Falke ; il trouble, inquiète et sème sur son sillage un parfum méphistophélique. Franck Leguérinel trouve en directeur de prison l’occasion de prouver une fois de plus la finesse de son comique et la solidité de son art. Christophe Mortagne fait des apparitions remarquées en maître Miro plus aveugle qu’on ne le croit, et Jodie Devos prête son charme à une Ida dont le pragmatisme n’est jamais bien loin. Last but not least, en employée de maison geignarde et manipulatrice novice, Sabine Devieilhe est éblouissante : finaude et espiègle, séductrice dangereuse jouant de ses charmes et de ses aigus stratosphériques, son Adele se taille la part de la lionne. Décidemment, une grande interprète nous est née…



A la tête de ses Musiciens du Louvre déchainés, Marc Minkowski s’empare avec gourmandise, une fois de plus, d’une partition qu’il possède parfaitement. Etrangement, au fil de la soirée, sans doute par contamination avec la langue du livret, sa lecture sonne de plus en plus hexagonale et lorgne vers les maîtres français. Le chef contribue à faire de cette Chauve-souris un être hybride, souvent menaçant, et dont la feinte jovialité s’ouvre sur des abîmes qui n’en existent pas moins pour s’être refermés rapidement… Ce mélange de prestesse et de bravade, de joliesse sucrée et de trivialité, de valses brisées et de fluidité ludique, fait danser ces archétypes qui tourbillonnent vainement sous nos yeux et nous fait compatir un moment à leurs folies.




Photographies © Pierre Grobois / Opéra-Comique.

Ce texte a été rédigé pour ODB-opéra.

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