mercredi 3 décembre 2014

Hasse – Siroe, re di Persia (1733) (Versailles, nov. 2014)



Hasse – Siroe, re di Persia (1733)
Opera seria en trois actes.
Livret de Pietro Metastasio.

Max Emanuel Cencic – Siroe
Julia Lezhneva – Laodice
Mary-Ellen Nesi – Medarse
Juan Sancho – Cosroe
Laureen Snouffer – Arasse
Roxana Constantinescu – Emira

Max Emanuel Cencic – metteur en scène
Bruno de Lavenère – décor et costumes
David Debrinay – lumières
Etienne Guiol – vidéos

Armonia Atenea
George Petrou – direction musicale
Opéra royal de Versailles, 28 novembre 2014




Le Siroe de Hasse vit le jour au Teatro Malvezzi de Bologne le 2 mai 1733 avec une distribution éblouissante : Carlo Broschi, dit Farinelli, incarnait le rôle-titre, Gaetano Majorano dit Caffarelli, Medarse, et Vittoria Tesi, Emira. L’opéra fut repris en 1747 au San Carlo de Naples. (Curieusement, Hasse mit en musique un autre Siroe, cette fois-ci durant le Carnaval 1763 à Dresde pour l’Electeur de Saxe, qui en tant que roi de Pologne, résidait également à Varsovie où l’ouvrage fut redonné.)

Hasse avait eu d’illustres devanciers pour mettre en musique le texte de Metastasio créé par Vinci en 1726 : Porta (la même année), Porpora, Sarro et Vivaldi (l’année suivante), Haendel (en 1728), Fioré (en 1729), puis Bioni (l’année précédente de la mise au théâtre de Hasse), s’étaient successivement essayés à transcrire en musique le drame de Pietro Trapassi. Ce dernier, qui s’appuie sur des récits tirés de la Chronographia de Theophane qui narrent la déposition de Chosroès II de Perse en 628 par son fils Siroé, est surtout tributaire de la pièce de Jean de Rotrou, Cosroès (1649) et d’un possible modèle, l’Ormisda de Zeno (1721) dont l’intrigue similaire se déroule dans la même dynastie ! Bien qu’ayant eu quelques trente-cinq mises en musique, le texte n’eut pas le même succès que d’autres livrets métastasiens : il est vrai que ce dernier était encore un dramaturge un peu vert, puisqu’il ne s’agit que de son deuxième livret original (sur trois). C’est d’ailleurs dans le salon d’une des créatrices de la version de Vinci, Maria Anna Benti (dite « La Romanina ») que Metastasio rencontra Farinelli et se lia d’amitié avec lui, ce dont témoigne une abondante correspondance…




L’intrigue est la suivante : (Acte I) Medarse, fils cadet de Cosroe, roi de Perse, a tout fait pour remplacer son frère Siroe, héritier du trône, dans la faveur royale. Cosroe demande à ses fils de se jurer réciproquement fidélité. Siroe, outré, refuse et Medarse s’assure ainsi du trône. Par ailleurs, Emira, amante de Siroe et fille du roi de Cambise tué et détroné par Cosroe, supposée morte, est arrivée à la cour sous l’identité masculine d’Idaspe. Comme Siroe refuse de l’aider à se venger de son père, elle suggère à la princesse Laodice aimée de Cosroe et amoureuse de Siroe, que son amour est payé de retour. Siroe la repousse. Furieuse, elle informe Cosroe que Siroe a tenté de la séduire. Siroe, dissimulé dans les appartements royaux alors qu’il vient de laisser une lettre anonyme pour prévenir son père qu’on complote contre lui, est surpris et pris pour le coupable. Il refuse toutefois de dévoiler la coupable, Emira/Idaspe. Medarse jubile.



 (Acte II) Laodice, bourrelée de remords, demande pardon à Siroe de sa dénonciation. Pour sa part, « Idaspe » souhaite toujours la mort de Cosroe. Alors que Siroe, déchiré entre son amour filial et son amour pour elle, va se suicider, il est surpris par Cosroe qui pense qu’il voulait occire Idaspe. Siroe plaide coupable et est emprisonné. « Idaspe » a donc le champ libre pour assassiner Cosroe, mais interrompue, elle fait mine de présenter son arme comme signe de fidélité au souverain. Pour s’assurer de Cosroe, Medarse feint de vouloir abandonner le trône à son frère. Cosroe propose à Siroe de le pardonner s’il nomme le traitre. Par ailleurs, Laodice demande à « Idaspe » de plaider sa cause auprès de Siroe, mais « ce dernier » refuse, arguant de son amour pour Laodice…. (Acte III) Cosroe donne l’ordre à Arasse, général perse d’exécuter Siroe. Laodice, effrayée par la foule qui s’est formée en soutien à Siroe et qui entoure le palais, demande à Cosroe de le libérer. Il lui révèle qu’il est condamné ; elle lui avoue son mensonge. Avant que l’ordre puisse être annulé, Arasse annonce qu’il l’a exécuté. En état de choc, Emira révèle son identité et accable Cosroe de reproches. Néanmoins Arasse, qui la conduit à son tour au cachot, lui révèle que Siroe vit ; elle arrive à temps pour empêcher Medarse de le tuer. Siroe, Emira, Arasse sauvent Cosroe des exactions des rebelles. A la demande de Siroe, Laodice et Medarse sont pardonnés par Cosroe qui renonce au trône en faveur de son ainé, lequel va être uni à Emira (qui a enfin renoncé à sa vengeance.)



Amoureux de la vraisemblance dramatique, passez votre chemin ! On retrouve ici tous les ingrédients de l’opera seria : querelles dynastiques et politiques, amours contrariées, frères ennemis, fiancée travestie et assoiffée de vengeance, héros magnanime et accablé par le sort, respect de l’honneur et de la parole donnée, justice (trop) expéditive, jeu sur la vérité des cœurs et apparence des faits… Ce condensé des tours et détours qui feront les beaux jours du genre est délivré dès ce troisième opus métastasien qui figure comme un raccourci accéléré de ses topoï. Hélas, le texte, encore loin du doigté dont témoignera le futur poète impérial, est encore peu à même de présenter les fulgurances psychologiques et les oxymores virtuoses qui assureront sa vogue. Il s’agit néanmoins d’une architecture suffisamment solide pour donner prétexte à des situations contrastées et y accrocher une partition parfois sublime, mais où une certaine trivialité côtoie étrangement les pépites. Hasse, considéré comme l’un des plus grands compositeurs du temps, a suffisamment de métier et de génie pour faire avancer l’action, quand il ne s’emploie pas à tailler des airs sur mesure pour ses trois monstres sacrés. Ses airs exigent pourtant, pour tous les interprètes, avec leurs méandres et da capo exigeants, de l’endurance et une large palette pour colorer le discours.



On retrouve cet écartèlement dans la mise en scène naïve de Max Emanuel Cencic. Elle semble trouver ses racines dans un univers de Pierre & Gilles qui serait mâtinée de celui de Kulik. Tant que les vidéos se bornent à habiller les moucharabiehs de leurs mouchetures irisées ou d’ombres mouvantes, elles sont d’un assez joli effet. Mais que dire de ce remplissage littéralement kitsch qui empêche d’entendre commodément la sinfonia, l’image parasitant alors l’ouïe dès l’ouverture ? (Le metteur en scène semble alors se méfier étrangement de la force solitaire de la musique…) Ou de ces vidéos superfétatoires qui semblent presque moquer le rôle-titre, par son image démultipliée, culte de la personnalité bien déplacée dans ce récit – tant le héros s’auto flagelle à loisir dans une contrition masochiste, ou romantisme bas de gamme, façon David Hamilton ? Si le côté illustratif très littéral repose de certaines outrances et des transpositions contemporaines désormais systématiques et parfois malvenues, cette imagerie Mille et une nuits n’en est pas pour autant une option qui favorise la direction d’acteur, tant cette dernière reste approximative et brossée à gros traits, malgré la virtuosité des changements de lieux à vue. De même, les costumes de Bruno de Lavenère mélangent diverses influences, de celle de Star Wars (Cosroe et ses épouses ressemblent à l’Empereur Palpatine entouré des sorcières de la Blanche Neige disneyenne) à un Orient de fantaisie curieusement unisexe (Laodice est curieusement peu « femme fatale ». C’est dire que c’est un spectaculaire (très SM) qui domine et non une introspection laissant la place à l’émotion. C’est dommage dans un drame où les tourments des personnages sont intérieurs et ne reposent que sur des coups de théâtres induits par les errances émotionnelles des protagonistes.


Hors un Juan Sancho, sous-dimensionné pour son rôle –les halètements de son Cosroe ne relèvent pas du gâtisme du personnage–, les jeunes chanteurs affrontent crânement une partition qui aurait pu pendouiller comme autant d’habits trop grands. A Mary-Ellen Nesi revient la tâche de conclure le premier acte par un « Fra l’orror della tempesta » qui accoste victorieusement malgré les divers écueils de cet air redoutable ; son Medarse est une peinture exacte du personnage, retors et cauteleux à souhait. L’Emira de Roxana Constantinescu est inégale, et se montre plus mordante qu’émouvante dans ses rares instants de pathos : faute de variété de coloris, son discours peine à toucher. Saluons néanmoins la très jolie prestation de Laureen Snouffer dont l’Arasse énergique et coruscant est un moment de fraicheur dans ce monde corrompu et cynique.



En Siroe, Max Emanuel Cencic compose un personnage dont les demi-teintes et la pente suicidaire marquent les esprits. Il y trouve également un emploi idéal pour faire valoir la chaleur de son timbre ; il lui manque cependant par instants, la délicatesse d’ornementation qui caractérisait, semble-t-il, Farinelli, puisqu’il privilégie la dynamique sur la couleur. Son « La sorte mia tiranna » est ainsi délivré avec une incrédulité mêlée de fatalisme bien séduisants… Mais à l’applaudimètre, la grande gagnante de la soirée est certainement, Julia Lezhneva qui délivre quasiment à froid un ébouriffant « O placido il mare… », tout de vocalises pyrotechniques et de trilles inouïes… au détriment d’un timbre avare en couleurs. Elle ne fera que s’abeausir tout au long de la soirée, témoignant d’une maitrise technique ahurissante et d’une longueur de souffle dont peu de ses consœurs peuvent se targuer.

Armonia Atenea, dirigée avec une énergie sans faille par George Petrou, énonce un discours en force, sans beaucoup de nuances. Si ce bouillonnement fait merveille dans les airs de furie ou de désespoir, cette robustesse se fait aussi parfois dureté et n’évite pas non plus certains décalages. Surtout, elle peine à transmettre le vertige qui saisit près des abîmes du destin et les voltefaces du cœur.

Une charmante curiosité, qui nous rappelle quels furent les prémices encore frémissants d’un poète qui va dominer la scène lyrique européenne.



On trouvera le fac-similé du livret de Bologne sur le site de la bibliothèque Braidense.

Photographies © BdL (Agence Parnassus)


Texte originellement écrit pour ODB-Opera.

2 commentaires:

  1. Merci pour ce compte rendu. Je ne connais pas du tout cette oeuvre. L'interprétation en semble excellente. J'aime en effet beaucoup Mary-Ellen Nesi que j'avais admirée plusieurs fois à Beaune et dans Farnace. Savez-vous s'il restera une trace de ce spectacle?

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    1. Il aurait été enregistré pour la télévision et un coffret CD est sorti: la distribution en est légèrement différente puisque c'est Franco Fagioli qui chante Meraspe !

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