mardi 25 novembre 2014

Rameau - Zaïs (Versailles, 18/11/2014)



Rameau : Zaïs (1748)
Pastorale héroïque en un prologue et quatre actes.
Livret de Louis de Cahusac.

Julian Prégardien – Zaïs
Sandrine Piau – Zélidie
Aimery Lefèvre – Oromasès
Benoît Arnould – Cindor
Amel Brahim-Djelloul – Une Sylphide, la Grande prêtresse de l’Amour
Hasnaa Bennani – L'Amour
Zachary Wilder – Un Sylphe

Choeur de Chambre de Namur (Thibaut Lenærts, direction)
Les Talens Lyriques
Christophe Rousset – direction musicale et clavecin

Opéra royal de Versailles, 18 novembre 2014.
 

 Bibliothèque nationale de France,
Département Musique, RES-1692
(Gallica)


Chaos debout !

Zaïs, troisième ouvrage issu de la collaboration entre Jean-Philippe Rameau et Louis de Cahusac, est un « ballet héroïque » (ainsi le définissent le livret et la partition) qui trouve pourtant sa matière dans le genre de la pastorale. Elle est ici fortement teintée de magie, et même de symboles maçonniques (dont certains se retrouveront également dans la Flûte enchantée) comme les allusions aux quatre éléments, à la nécessaire harmonie du monde, la fraternité qui irrigue le récit et les épreuves auxquelles est soumise l'héroïne du récit, Zélidie.

Malgré ce sous-texte, l’'intrigue est faussement naïve, en conformité avec la pastorale héroïque qui ne se distingue de la tragédie lyrique « que par le cadre du sujet, et par le caractère champêtre de certains personnages, ce qui le rend généralement moins dramatique. Il est pastoral, puisqu’il met en scène des bergers, mais il reste « héroïque » car des êtres surnaturels ou légendaires, dieux, héros ou « génies », se mêlent à l’action. » (Paul-Marie Masson, L’opéra de Rameau. Paris : H. Laurens, 1930, p. 52)

Après une ouverture qui « peint le débrouillement du Chaos et le choc des Elémens lorsqu'ils se sont séparés », Oromasès, souverain des génies, éveille ses sujets auxquels vient se joindre l’Amour. (Acte I) Zaïs, génie de l’air, est épris de la bergère Zélidie, laquelle le croit simple berger. Son confident, le génie Cindor, lui vante les plaisirs de l’inconstance ; malgré ce plaidoyer, les deux amants se rendent aux célébrations du temple de l’Amour. (Acte II) Zaïs, souhaitant éprouver la constance de Zélidie, demande à Cindor de feindre l’amour pour elle. Ce dernier l’enlève dans son palais des airs, et lui manifeste sa puissance, en déchainant les vents et la foudre. Zélidie ne s’inquiète que de Zaïs qu’elle croit encore sur terre. Cindor lui propose ensuite l’immortalité que la jeune femme refuse. Le génie lui donne ensuite un bouquet enchanté qui doit exaucer ses vœux. Zélidie fait donc paraître Zaïs et lui remet le bouquet en l’enjoignant de se méfier de Cindor, redoutable rival. (Acte III) Malgré ces preuves d’amour réitérées, Zaïs n’est pas encore satisfait de la fidélité de Zélidie : les sylphes font croire à cette dernière qu’il lui est infidèle. Elle se lamente, mais refuse toutefois de tromper Zaïs avec « Cindor » (qui n’est autre que Zaïs lui-même, qui a emprunté son apparence.) (Acte IV) Zaïs se révèle enfin à la bergère dans toute sa splendeur ; elle en est atterrée. Il décide d’abandonner son immortalité pour elle car « le véritable amour se suffit à lui-même ». Oromasès parait alors et leur octroie à tous deux l’immortalité. Réjouissances.

L’ouvrage connut divers avatars au gré de ses 111 représentations. Créé à l’Académie royale de musique le 29 février 1748, il comptait dans sa distribution Jélyotte en Zaïs et Mlle Fel en Zélidie. Mlle Romanville chantait l’Amour et la Grande Prêtresse de l'Amour, et Albert était Oromazès. Une reprise dès le 23 avril 1748 se fit avec un livret déjà retouché, lequel fut également modifié en 1761 (disparition du prologue) et en 1769.

Le texte de Cahusac s’attira des critiques au fur et à mesure des reprises. Ainsi on lui reprocha de n'être qu'« un amas de grands événements de féerie entassés les uns sur les autres, assez souvent même sans ordre ». On nota également les similitudes avec le Zélindor, roi des Sylphes (1745) de Rebel et Francoeur (les noms commençant par Z étaient fort à la mode…), une intrigue lorgnant vers celle d’Issé de La Motte et vers celle du Curieux impertinent de Destouches, tout comme un prologue à la matière sans doute inspirée par Les Eléments de Rebel… (Paul-Marie Masson, op. cit., p. 53)

Toutefois, si l'intrigue tient dans le creux d'un dé à coudre, Rameau transcende cette matière littéraire limitée avec un génie qui éclate à chaque mesure, faisant de cet ouvrage encore trop confidentiel un perpétuel feu d’artifice. Cette partition, que les contemporains jugèrent également « aérienne » est remarquable tant par ce déferlement « cosmique » que la variété et la richesse de ses mouvements de danse (qui éclipsèrent rapidement le reste de l’ouvrage du vivant même de Rameau) et le mélange délicieux de savante architecture et d’une sensualité à fleur de peau qui irrigue chaque instant. Les tourments des personnages, pour être stéréotypés, ne sont pas moins affirmés avec conviction et une séduction qui emporte l'adhésion.

  

Zaïs / Mlle Lemiere Zelidie : 1769.
Maquette de costume par Louis René Boquet. (détail)
Bibliothèque nationale de France,
Département Bibliothèque-musée de l'opéra, D216 V-36
(Gallica)


Cette partition n’était pas complètement inconnue pour le mélomane, puisque Gustav Leonhardt en avait gravé une version chez Stil en 1977, dont les « coupures […] pratiquées [étaient] conformes aux versions de 1761 et de 1769 utilisées lors des reprises à l’Opéra de Paris » (G. Leonhardt, notes de programme). John Elwes y chantait un Zaïs fougueux face à une Marianne Kweksilber peu idiomatique, et on y retrouvait même un jeune René Jacobs en Sylphe… Ce coffret discographique est devenu indisponible ; de surcroît, ayant beaucoup vieilli, il ne saurait servir d’alibi pour ne pas revenir à un « ballet héroïque » longtemps considéré comme mineur, mais dont la remise au concert dévoile les beautés entêtantes et l’envoûtement subtil.

Il revient à Christophe Rousset d’incarner le démiurge (salutairement interventionniste) dans un Chaos qui coupe le souffle par l’intensité inquiétante de son magma originel, ce clair-obscur vacillant sous le distillement progressif de la clarté (quand la grisaille se colore peu à peu du spectre lumineux) et la peinture des fulgurantes fusées qui trouent puis déchirent cette pâte ondoyante. C’est sidérant et l’on en demeure proprement étonné.

Les Talens Lyriques, chauffés à blanc et utilisant toutes leurs ressources (couleurs, dynamiques et accents divers), se jouent de toutes les chausse-trapes d'une partition complexe qui n'en manque pourtant pas. On les savait rompus à tous les élans, arches, disjonctions, brisures et jaspures de l’orchestre ramiste qui fait appel tant au sens du détail (savoureuses interventions des flûtes, hautbois et bassons, qui ponctuent, éclairent ou commentent avec jubilation le discours.) qu’à une souple inflexibilité qui souligne cette architecture fusant dans l’espace, véritablement aérienne dans sa verticalité tellurique. Mais on ne peut que s’émerveiller de la magistrale leçon une fois de plus donnée, dans la maîtrise absolue de cet entrelacement rendu évidence même. Tant les mouvements de danse (musettes, tambourins, gavottes, menuets etc…) que les passages plus descriptifs (fracas de l’orage ou calme agreste) allient force et élégance sensible. Comment, devant de telles splendeurs largement déployées, leur tenir rigueur de quelques scories et instants de fatigue au terme de cette tournée européenne ? (Ils jouaient à Vienne la veille au soir et trois jours auparavant à Amsterdam.)

Que dire de Sandrine Piau qui n’ait déjà été dit ? Son art admirable dévoile et rehausse toutes les facettes d’un personnage émouvant et opiniâtre, dont la pureté est trempée d’une touchante force d’âme. Cette bergère émouvrait les pierres (« Coulez mes pleurs ») et sa fermeté est exempte de toute l’affectation qu’un livret empli de topoï pouvait laisser craindre. Sa Zélidie, ravissante figurine de Sèvres, a une âme d’airain qui transparait sous ses teintes délicates. Le chant vigoureusement raffiné de Julian Prégardien lui fait très heureusement écho (malgré une fatigue perceptible sur l’ardu « Règne Amour, lance tes traits ») ; son élégance et son lyrisme ardent ennoblissent ce que le personnage peut avoir de trop ambigu. Hélas, un presque rien fait défaut à Benoît Arnould pour être pleinement convainquant en Cindor pour déclencher « les effets éclatants » de sa « puissance souveraine », mais son timbre et la conduite de son chant dévoilent de nombreuses séductions dans son emploi de confident fidèle et d’amant fallacieux. Amel Brahim-Djelloul prête les charmes de sa fraicheur et d’une diction impeccable à une engageante grande prêtresse de l’Amour et à une Sylphe primesautière. Hasnaa Bennani est un étincelant Amour, dont la voix melliflue cajole et sait suggérer les plaisirs à venir. Légère déception pour Aimery Lefèvre, dont l’Oromasès manque étrangement d’autorité dans le prologue, mais dont l’intervention finale se revêt enfin d’une dignité plus conforme au souverain des génies. De même, l’air tendu du Sylphe dévolu à Zachary Wilder met malheureusement en évidence une émission quelque peu instable, aggravée par un trac manifeste. Le Chœur de Chambre de Namur intervient relativement peu, mais ses apparitions sont étincelantes, et témoignent une fois encore de leur position artistique éminente.

Un enregistrement discographique sortira chez Aparté. On ne peut que s’en réjouir.

Ce texte a été écrit pour ODB-opera.com.

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