dimanche 16 novembre 2014

Germaine Tailleferre : "L'Affaire Tailleferre" (Opéra-Théâtre de Limoges, 2014)





« L’Affaire Tailleferre »
 Germaine Tailleferre : La Fille d'opéra, Le Bel Ambitieux, La Pauvre Eugénie, M. Petitpois achète un château.

Quatre opéras-bouffes radiophoniques « du style galant au style méchant », créés à l’ORTF en 1955.
Livrets de Denise Centore.

Mise en scène et textes additionnels - Marie-Eve Signeyrole
Scénographie et costumes - Fabien Teigné
Chorégraphie - Julie Compans
Lumières - Philippe Berthomé

Magali Arnault-Stanczak - Pouponne / Euphrasie / Titine / Héloïse Petitpois
Kimy McLaren - Clémentine de l’Estourbie / Eugénie
Antoinette Dennefeld - La Mère / Paula / Cunégonde
Jean-Michel Richer - Le Chevalier Mistouflet / Adelestan de la Bombardière
Aaron Ferguson - Le Merlan / Petit Jacques / Mme Phémie / Oreste Petitpois
Henri Pauliat - Le Bottier / Le Notaire
Dominique Coté - L’inspecteur / Alphonse de Palpébral / Gégène / M. Petitpois
Luc Bertin-Hugault  - Le Père / Le Baron Pschutt / Le Patron / Le Duc de la Bombardière

Le Chroniqueur judiciaire - Matthias Foin-Dannreuther
La Juge - Maloue Fourdrinier

Orchestre de Limoges et du Limousin
Christophe Rousset - Direction musicale

Opéra-Théâtre de Limoges, 11 novembre 2014





Opéras radiophoniques écrits pour l'ORTF en 1955, les quatre « opéras-minutes » de Germaine Tailleferre pastichent allègrement les tours et topoï du genre, soulignant leurs invraisemblances, brocardant leurs facilités. Sont successivement pris pour cibles la tragédie lyrique ramiste (le succès des Indes Galantes façon Maurice Lehman à l’Opéra de Paris allait bon train depuis 1952), l’opéra romantique d’Auber et de Boieldieu, l’opéra réaliste (Gustave Charpentier, à nous deux !) et la manière d’Offenbach. On y entend également des réminiscences belliniennes et donizettiennes (La Fille du régiment…)
Nièce de la compositrice, Denise Centore s’est manifestement beaucoup amusée à trousser des textes moqueurs de tous les personnages, des attendus des intrigues ; ainsi celle de La Fille d’Opéra qui est un condensé ironique de Manon Lescaut mâtiné de réalisme familial. Ils instaurent comme une dichotomie réjouissante entre des tournures musicales caricaturales et un texte qui en rabaisse la noblesse. De « Depuis le jour où je me suis livrée » (qui se termine bien grâce au Gégène grâce auquel « y’a du plaisir ») au chœur « Qu’il est bon d’avoir des zanzan, des ancêtres », en passant par les augmentations à la françaises plus vraies que nature balancées négligemment par la fille d’Opéra résignée à son sort vénal, tout le monde en prend équitablement pour son grade.



Reprises en 1962 à la radio – avec Aimé Doniat, Lina Dacharry, Joseph Peyron, Bernard Demigny, etc…, ces parodies furent également représentées en 2009 à Limoges… ce qui est d’ailleurs à l’origine de la présente commande de l’Education nationale, laquelle a mis les œuvres au programme du bac pour les années 2016 à 2018.



De cette origine radiophonique, Marie-Eve Signeyrole a conservé un narrateur qui fait la jonction entre les différentes histoires fort décousues… et instillé des pubs d’époque ! Ainsi démarre-t-elle par l’entrée en matière d’un « chroniqueur judiciaire » qui va retracer, avec moult commentaires, ce qui amène les personnages devant la justice. On assiste ainsi successivement à un procès pour « dette et délit de fuite » (La Fille d’Opéra), « détournement de mineur » (Le Bel ambitieux), « vol et abandon d’enfant » (La Pauvre Eugénie) et « coups de blessures » (M. Petitpois achète un château).
La metteuse en scène n’a en effet pas souhaité réaliser un pastiche scénographique correspondant à celui de la musique. On peut le regretter parfois, car son optique un peu brouillonne finit par lasser quelque peu, malgré une certaine virtuosité dans la mobilité des décors (en noir et verre) dont les reconfigurations et les détours finissent pas former un autre pastiche ironique, celui de procédés chers à Olivier Py… De même, le refus d’inscrire délibérément les intrigues dans leur temps d’origine bascule au détriment des personnages. Leur force comique pâlit en endossant des vêtures contemporaines : Pouponne, séparée de son Mistouflet, pseudo Des Grieux, sera chanteuse à l’Académie royale de musique (forcément) entretenue par un vieux financier… (La pauvre) Eugénie, ouvrière en lingerie renvoyée pour avoir mangé un saucisson à l’ail, assure ses fins de mois par la prostitution : mais était-il si nécessaire de le souligner par un procédé qui n’a rien à envier aux célèbres vitrines d’Amsterdam ? Une profusion de personnages grouillent sur le plateau : juge déjantée perchée dans les airs, avocats ou greffiers tourbillonnants et jury sarcastique. On aperçoit même une clone de Patricia Petibon époque French Touch ! Ils sont tous aussi bêtes, nunuches, intéressés ou méchants les uns que les autres. Même la jeune oie blanche Euphrasie venant faire son compliment d’anniversaire à sa mère de « 20 ans » fait irrésistiblement penser à une Olympia qui dégorgerait du vinaigre...Ce surpeuplement noie le propos par cette profusion même… Gageons que la captation du DVD saura resserrer sur les intrigues principales sans distraire l’attention de ces délicieux bonbons au piment que sont ces esquisses hilarantes. 

 
Dommage que la diction ne soit pas toujours au rendez-vous parmi les interprètes réunis ici, si ce n’est l’irréprochable Kimy McLaren, tout à tour Clémentine de l’Estourbie, mondaine retorse et mère dénaturée ou encore Eugénie qui tirerait des larmes (de rire) aux pierres, Jean-Michel Richer, délicieux tant en fat ruiné au carré – le Chevalier Mistouflet– qu’en c’lui-ki-a-des-ancêtres, de la Bombardière, et Aaron Ferguson, toujours très juste dans la typologie de ses emplois. Magali Arnault-Stanczak, savoureuse en Euphrasie, manque de justesse (et d’aigus) pour sa Pouponne : mais n’est pas Claudine Collart qui veut… Les autres interprètes tiennent honorablement leur partie scénique malgré certaines faiblesses vocales.



A la tête de la phalange maison, le probe Orchestre de Limoges et du Limousin, Christophe Rousset traite avec un sérieux pince-sans-rire ces miniatures échevelées, se gardant bien d’alourdir le trait. Cette élégance pétillante sert au mieux les clins d’œil de Tailleferre et ne gauchit jamais le propos. Si le pastiche ramiste est enlevé avec un je-ne-sais-quoi et un presque-rien qui fait le sel de l’exercice, les autres styles profitent du sens du drame et de l’allégresse du chef, ici en excursion hors de ses terres baroqueuses coutumières…

Une jolie curiosité.

  

Photographies © Thierry Laporte / Opéra-Théâtre de Limoges.


Texte rédigé pour ODB-opera.com

2 commentaires:

  1. Sans rapport, mais ceci devrait vous intéresser... :
    http://www.frenchtouch2.fr/2014/11/casanova-variations-des-acteurs-et.html

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    1. Oui, peu de rapport avec le billet, mais merci ! En fait, j'avais acquis le DVD américain bien avant l'annonce de la distribution française. Film passionnant, en effet !

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