mercredi 22 octobre 2014

Rameau : Castor et Pollux (1754) (Théâtre des Champs-Elysées, octobre 2014)



Rameau : Castor et Pollux (version de 1754)
Tragédie lyrique en cinq actes
Livret de Pierre-Joseph Bernard

John Tessier Castor
Edwin Crossley-Mercer Pollux
Omo Bello – Télaïre
Michèle Losie  – Phœbé
Jean Teitgen – Jupiter
Reinoud van Mechelen – Mercure, un spartiate, un athlète
Hasnaa Bennani  – Cléone, une ombre heureuse
Marc Labonnette  – Un grand prêtre

Christian Schiaretti – mise en scène
Florent Siaud – dramaturgie
Andonis Foniadaki  – chorégraphie
Rudy Sabounghi – décors
Thibaut Welchlin  – costumes
Laurent Castaingt – lumières

Le Concert Spirituel
Chœur du Concert Spirituel
Hervé Niquet – direction musicale

Théâtre des Champs-Elysées, direct de Mezzo Live, 15 octobre 2014



En général, je préfère aborder ici mes coups de cœur. Mais là, la coupe est vraiment pleine et elle déborde.

J'ADORE Rameau. Vraiment. Castor et Pollux ‘54 fait partie de mes opéras d'île déserte, mais là, pas possible d'en entendre davantage...

Ce qu’on nous sert est brouillon, confus, sans aucune architecture musicale, saccadé... Cette volonté de « sur énergiser » Rameau de manière artificielle (comme s’il en avait besoin par ailleurs !!!), je ne le supporte vraiment plus... Est-ce que « respiration », « élégie », « noblesse », « poésie », « esprit » sont désormais de vains mots ? Et la couleur, elle est passée où, la couleur ? (Merci Kodak et Jean-Baptiste Mondino !) Cette grisaille speedée fait frémir. Rien n’émerge, rien de surgit, car la volonté de gommer le liant à tout prix fait que tout se hérisse d’aspérités qui se fondent dans un même paysage monotone. Au contraire, la partition de Rameau fait la part belle aux clair-obscur, aux brillances automnales et au brio festif, à une mélancolie vespérale comme à une violence acide et noire, aux couleurs violentes. Ici, rien de rien.

Hervé Niquet mouline comme un Don Quichotte (devant les duchesses du XVIe arrondissement) pris de mimétisme meunier, version pile Wonder. Sauf que de Wonder, il n'y a que la pile qui fait « BZZZZZZZZZzzzzzzz z z z » cette fois-ci. Je ne comprends pas, je ne comprendrais jamais comment un chef auquel on doit (au pif, en vrac) des Boismortier goûteux et malicieux, des Leçons de Ténèbres de Michel d'une profondeur spirituelle extraordinaire, une récente messe de Louis Le Prince somptueuse et de nombreux bonheurs musicaux, manifestes dans le domaine de la musique de chambre et la musique sacrée, peut se fourvoyer autant à l'opéra, et ce, de manière quasi systématique.

Il y manque le sens du théâtre. Voilà, c’est dit.

Le pire c’est que Niquet déroule un discours d’une platitude confondante malgré son agitation hystérique, avalant d’un même trait (ou d’un même moulinet) récitatifs (version TGV, mais ce n’est pas grave, hein, les librettistes de Rameau sont nuls, tout le monde sait ça), chœurs (de toute façon, aucune importance si tout est haché menu) et oblige ses chanteurs à gommer tout ce qui fait la force et l’émotion de leurs discours. Ils en deviennent des marionnettes robotisées dont on se désintéresserait encore plus rapidement si ce n’étaient les fulgurances ramiste que le chef n’arrive pas totalement à faire plier (en in-4° puis en in-8°) sous son boisseau. (Du coup, on se dit « et puis, flûte » et on ne récrimine même plus quand certains chanteurs ne sont même plus capables d'ar-ti-cu-ler.)



La tragédie lyrique, c’est du THEATRE, messieurs dames, ce qui sous-entend un DISCOURS et une RHETORIQUE. (C’est d’ailleurs des notions aussi vieux jeux que les prologues. Coup de bol, ici, y’en avait d’ailleurs pas…) Ici, rien de théâtral. On ne trouve qu’une agitation vaine qui masque maladroitement un vide intersidéral (ce qui est adéquat, on est dans une histoire de constellations, après tout.)

L’environnement n’aide pas. Au contraire. Je sais bien que Christian Schiaretti semble penser que le livret est totalement nunuche (c'est pas dit comme cela, mais c'est ce que j'ai lu entre les lignes dans l'une de ses interviews publiées dans la presse écrite) mais là, y’a d’l’abus !!!!
On a droit à une mise en scène (euh, on ne donne pas plutôt une version de concert, là, hein ? Ah non, c’est vrai, y’a les ballets…) qui nous rejoue la grande idée mille fois rebattue de la mise en abyme (hein, des fois qu’on n’aurait pas compris que ces machins mythologiques, c’est de l’archi vieillot). On a donc droit à une présentation en miroir du Théâtre des Champs-Elysées, avec des chœurs en rangs d’oignons (je pense que c’est la mise en scène la plus indigente que j’ai vue au TCE depuis un Roland lulliste de Deflo en 1993…) dans les plissés en papier crépons de rigueur. Si au moins, on avait eu droit à des variations années 30 antiquisants dans l’esprit des sœurs Callot. Mais non ! Cela en devient même vaguement ridicule…
Quant au ballet « démoniaque » de l’entrée aux Enfers (version « La Salsa du Démon », il m’a procuré un fou-rire nerveux et c’est là que ma main tremblante s’est approximée du bouton « Off » du téléviseur. (Les ballets sont peut-être d’inspiration Carolyn-Carlsonnienne, mouiais, mais revus et corrigés par Véronique et Davina.)

Les chanteurs ? Les pauvres… La direction musicale place d’emblée le pauvre John Tessier hors-jeu (il faut dire que Castor n’est pas forcément le rôle qui mettra en valeur ses qualités). Le d’habitude merveilleux Edwin Crossley-Mercer (avantagé par sa cuirasse dorée) chante raide comme la justice olympienne (on a l’impression qu’il se bat contre l’orchestre pour imposer quelques nuances, mais c’est peine perdue. Le score reste Niquet : 1 - Crossley-Mercer : 0) C’est désespérant de voir un aussi bon chanteur torpillé par le chef dans toutes ses intentions, il aurait pu être un Pollus anthologique. Raté.
Omo Bello n’a apparemment pas compris que c’était du Rameau qu’elle chantait et non Mimi (de Puccini) (ou La fille du Far-Ouest). De temps en temps, on retrouve un de ses très jolis phrasés mozartiens. Curieux.
Michèle Losier est dans le style et a une bien jolie voix (c’est déjà ça, mais si on ne connaît pas le livret par cœur, c’est chanté en volapuk) (en tout cas, depuis ma télé).
J’oubliais. Marc Labonnette et Jean Teitgen sont vraiment archi excellents, et Reinoud van Mechelen s'en sort vraiment très bien (paske l’air illécoton).

Bref : A FUIR.
 
Quand on pense qu’en ce moment en France tourne un Castor et Pollux apparemment exceptionnel d’Emmanuelle Haïm et Barrie Kosky (j’en suis malade de ne pas l’avoir vu, JdeB ayant radoté dessus durant deux jours, ce qui est d’ailleurs une preuve de cruauté mentale caractérisée) [compte-rendu ICI] et que se redonnera la merveille absolue concoctée par Christophe Rousset et Mariame Clément [compte rendu ICI], lesquels ne seront captés ni l’un ni l’autre pour cause de Théâtre des Champs-Elysées, c’est à faire se retourner Rameau dans sa tombe !

Mais les promoteurs d’Alien avaient sans doute raison : « dans l’espace on ne vous entend pas crier ».

Signé Furax-et-Accablée.

Photographies © Vincent Pontet /via Les Echos

Ce texte a été rédigé pour ODB-opera.com

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