lundi 13 octobre 2014

"Judith Triomphante" (Les Talens Lyriques) (Montpellier, octobre 2014)



Judith Triomphante

Niccolò Jommelli (1714-1774)
La Betulia liberata (1743) - Sinfonia d’ouverture et Aria d’Ozìa, « D’ogni colpa »

Antonio Vivaldi (1678-1741)
Juditha triumphans (1716) - Aria d’Holoferne « Nox obscura, tenebrosa » et Aria de Juditha « Agitata in fidu flatu »

Domenico Cimarosa (1749-1801)
La Betulia liberata (1728) - Sinfonia d’ouverture et Récitatif arioso et Aria d’Eliæ « Popoli di Betulia... Se l’ardor di tanta gloria »

Pasquale Anfossi (1727-1797)
La Betulia liberata (1781) - Aria d’Achior « Te solo adoro »

Florian Leopold Gassmann (1729-1774)
La Betulia liberata (1754) - Aria d’Achior « Te solo adoro »

Pasquale Cafaro (1716-1787)
La Betulia liberata (1748) - Aria d’Achior « Terribile d’aspetto »

Carl Philipp Emmanuel Bach (1714-1788)
Symphonie en ut majeur, Wq 182/3 (1773)
Allegro assai - Adagio - Allegretto

Niccolò Jommelli (1714-1774)
La Betulia liberata (1743) - Aria d’Ozìa « Prigioner che fà ritorno »

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)
La Betulia liberata (1771) - Aria de Giuditta « Parto inerme e non pavento »

Delphine Galou – contralto

Les Talens Lyriques
Christophe Rousset – direction

BIS :
Haendel : Alcina – Aria d’Alcina, « Vorrei vendicarmi »
Mozart : La Betulia Liberata (1771) – Aria d’Ozìa : « Prigionier che  fà ritorno »
Vivaldi : Juditha triumphans (1716) – Aria de Juditha « Agitata in fidu flatu »

Opéra national de Montpellier, 7 octobre 2014

Le Caravage

Figure éminemment baroque que celle de Judith, riche veuve de Béthulie passée à la postérité pour sa ruse sanglante ! Le récit biblique du Livre de Judith nous apprend que cette dernière, accompagnée uniquement d’une servante, alla trouver Holopherne, général assyrien assiégeant sa ville (car envoyé par Nabuchodonosor pour contraindre les Hébreux à payer un tribut destiné à financer sa guerre contre les Mèdes) ; l’ayant séduit, elle le décapita durant son sommeil et rapporta la tête de son ennemi. La cité assiégée, avant-poste de Jérusalem, avait ordre de contenir l’armée punitive qui fut ensuite rapidement défaite, accablée par la perte de son chef… La vaillance de Judith lui valut reconnaissance et honneurs.

Ce mélange oxymorique de féminité et d’audace, d’Eros et Thanatos assaisonnés de foi et de politique, était pain béni pour les prédicateurs comme pour les peintres, les poètes et les musiciens qui mirent en musique Juditha Triomphans et Betulia liberata.

Pietro Trapassi dit Metastasio s’empara du thème en 1734. Son livret allégorique (dans le contexte de la guerre de succession de Pologne, la première mise en musique exaltait les vertus de la future impératrice Marie-Thérèse et comparait son père Charles VI d’Autriche à Ozias, le prince de Béthulie) ne relate la mort d’Holopherne que par ouï-dire. Le poète impérial mettait l’accent sur la constance et la fidélité nécessaire à un Dieu vainqueur soutenant son peuple dans les situations les plus atroces. L’action du poème se place délibérément au sein de la ville assiégée, fouaillant les cœurs et les âmes des protagonistes avant le départ de Judith, puis révèle les épiphanies provoquées par le triomphe de la jeune veuve, manifeste éclatant de la puissance divine.

Le poème de Metastasio, comme la plupart de ses textes, fut repris durant tout le XVIIIe siècle et servait de fil conducteur à la soirée (si ce n’est pour l’oratorio de Cimarosa, écrit peut-être par Giuseppe Sarti ou Pierre Bagnol et peut-être dérivé du texte de Metastasio). Il servait également de soubassement à l’oratorio de Mozart (1771), point culminant de ce florilège. Par ailleurs, la plus ancienne composition sur ce thème biblique choisie par Christophe Rousset reposait sur un livret de Giacomo Cassetti de 1716 pour Antonio Vivaldi. Son « sacrum oratorium militare » à destination des chanteuses de l’Ospedale della Pietà, était également un outil de propagande politique soutenant les Vénitiens dans leur conflit avec l’Empire Ottoman. Si le texte de Cassetti ne laisse aucune latitude interprétative à son dessein (un poème annexe en donnait les clés), l’« azione sacra » de Metastasio se prêta à toutes les transformations rhétoriques (comme le rappelle Sabine Radermacher dans un très riche texte de présentation), allant jusqu’au renversement ironique qui voit Joseph II, fils de Marie-Thérèse, en guise de nouvel Holopherne dans l’oratorio de Cimarosa, alors que l’empereur s’opposait au Pape en voulant restreindre l’influence de Rome dans ses Etats !

Loin de se cantonner à la figure de l’héroïne principale, ce concert de miscellanées abordait un panorama d’affects qui alternait entre les deux exhortations d’Ozià à son peuple (l’incitant à ne pas se livrer au désespoir et à conserver « la fede, l’amor e la speme »), l’horreur de l’Assyrien Achior qui rend compte du danger que représente son ancien général et sa lumineuse épiphanie (dont deux versions encadrent l’entracte du concert), le discours d’Eliæ encourageant les Bétuliens à être confiants en la puissance divine, la tentative de séduction d’un « Holofernes » vivaldien épris de sa future égorgeuse, et la détermination (ou les tourments) de l’héroïne.

Durant les quelques soixante-cinq ans qui séparent le premier opus vivaldien de celui régulièrement repris à Rome, composé par Anfossi, en passant par l’oratorio composé par un Mozart de quinze ans, la variété des styles est manifeste mais fusionne néanmoins dans une même élégance qui atténue quelque peu la violence du propos : c’est moins l’action guerrière qui intéresse que les mouvements des âmes. Si ce n’est la description égarée d’Holopherne par Achior (dont Cafaro accentue la terrible constatation « O nume alcun non ha » avec des vocalises éperdues soulignées par des cors mugissants), la thématique dominante est bien ce cheminement des consciences souligné par Metastasio. La cour maladroite de l’Holofernes vivaldien s’en distingue avec une galanterie qui sonne creux, ainsi que l’aria tirée de l’Alcina d’Haendel donnée en bis… « car nous aimons beaucoup Haendel », comme le souligne malicieusement le chef ; clin d’œil à l’Alcina représentée en ces lieux en avril 2003 ?

La palette de Delphine Galou est idéale pour colorer subtilement les longues cantilènes de Jommelli qui ensorcellent par le déroulé de leur apparente éternité. Elle se montre tout aussi vaillante dans les escarpements et les variations d’airs très virtuoses, tant par les exigences techniques que par le nécessaire équilibre entre beauté du timbre et mordant rhétorique (son « Agitata in fidu flatu » est d’ailleurs repris en bis avec plus de virulence encore !). L’entrée ardue de la Juditha mozartienne est une pure merveille dont la noblesse et la détermination sont soulignées par l’élan symbiotique de la voix et de l’orchestre où chacun illumine l’autre de son art. Le second air mozartien expose d’ailleurs (très judicieusement) la dette du jeune compositeur envers son aîné qu’il dénigra quelque peu !... et contribue à l’intelligente mise en miroir musicale d’un texte qui se prête à toutes les métamorphoses. Les deux « Te solo adoro » en avaient précédemment donné un bel aperçu.

Entre souple balancement et aspérités incisives, entre enchantement mélodique spécifiquement napolitain et ampleur plus verticale (et plus charnue) des Allemands, les Talens Lyriques sont à la fête, témoignant également de leur fulgurance dans une symphonie de Carl Philipp Emmanuel Bach goûteuse, contrepoint idéal des sinfonie de Jommelli et Cimarosa. Christophe Rousset conduit son ensemble et sa soliste dans ces méandres métastasiens avec l’attention au détail, le sens de l’architecture et le génie de coloriste qu’on lui connaît.

On sort de ce concert avec un seul et immense regret : que ce magnifique programme (dont on pensa un temps qu’il ferait l’objet d’un disque) ne soit pas pérennisé…

Photographie © DR.

Ce texte a été rédigé pour ODB-opera.com

 
Répétitions de 2013 du programme « Judith Triomphante »
avec un air de Bernasconi non repris à Montpellier…

1 commentaire:

  1. Merci pour ce très intéressant compte rendu. J'avais entendu Delphine Galou à Beaune dans la Semiramide Riconosciuta de Porpora et elle m'avait impressionné. Dommage qu'un programme aussi intelligent n'ait pas été enregistré.

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