jeudi 9 octobre 2014

Donna L. Hill - Rudolph Valentino. The Silent Idol (Livre, 2010)





Rudolph Valentino ? A peine ce nom prononcé que le cinéphile français voit les images d’actualité Pathé de cette foule hystérique contenue à grand peine par un cordon de policiers, s’écrasant autour de la chapelle ardente du jeune premier, dans son avidité à contempler une dernière fois le visage de celui qui l'a fait rêver dans les salles obscures...

Valentino est l'une des premières superstars mondiales. Il en a toutes les caractéristiques, suscitant le mythe à l'ère de mass medias émergentes et bientôt triomphantes grâce à la démultiplication des supports... Vie brève et scandaleuse, décès tragique et rôles suffisamment marquants pour qu’ils finissent par se confondre avec l'être humain plus ou moins caché derrière le masque. Et surtout, pléthore d'images. Mouvantes et fixes, mais toujours muettes, propices à la projection et au fantasme...

Des films de Valentino, peu ont réellement surmontés l’érosion du temps en gagnant leurs galons de chef-d’œuvre. The Four Horsemen of the Apocalypse (Les quatre cavaliers de l'Apocalypse) (1921), film réellement prenant de Rex Ingram et opus qui lança véritablement la carrière de Valentino, se regarde encore avec admiration ; ce plaidoyer pacifiste fervent et pantelant qui se penche sur l’atrocité de la « Der de Der » et les vies brisées des combattants n’a rien perdu de sa force... Pour le reste, on a encore le choix de ses préférences : que ce soit en Armand Duval dans une version d'avant-garde Art Déco de La Dame aux camélias (Camille, 1921) ou en rôle-titre d'un visuellement somptueux et bondissant Monsieur Beaucaire (1924) (mais bien mal servi par des copies en très mauvais état) ; en marin malgré lui (Moran of the Lady Letty (Morane le marin) (1922) ou en arabe d'opérette dans un décor exotique de pacotille (Le Cheik, 1921) ; en matador brisé par le destin (Arènes sanglantes (Blood and Sand) (1922) ou en Robin des bois cosaque (L'Aigle noir) (1926), Rudolph Valentino transcende les maladresses de scénarios aux péripéties prévisibles, certains partenaires au jeu un peu trop daté et les réalisateurs de routine par son immédiat charisme, une photogénie indéniable et un jeu d'acteur qui se bonifie de films en films. Il retrouva un écrin cinématographique à la hauteur de ses qualités avec son dernier film, Le Fils du Cheik (The Son of the Sheik) (1926), « suite » malicieuse et pince-sans-rire d’un succès qu’il détestait et qui lui reste malgré tout accroché à la peau.



Mais ce sont des images fixes qui font l'objet de ce billet, avec le remarquable ouvrage de Donna L. Hill.

Cette fine connaisseuse du cinéma muet et grande admiratrice de Rudolph Valentino (allez donc faire un tour sur son site passionnant Falcon Lair !) est également une grande collectionneuse. Elle a eu la générosité de partager ses trésors (et ceux d'autres amateurs) dans un ouvrage très richement illustré qui retrace la trajectoire fulgurante de l’idole des années 20. Ce livre d’art est consacré à une image protéiforme, construite tant par Valentino lui-même que par des studios avides de publicité, qui alimentaient une presse (tant périodiques classiques que magazines de fans contrôlés par les studios) non moins avide de potins, infos privées et dévoilement des coulisses de l’usine à rêves…

Valentino était d’ailleurs lui-même le premier intéressé à dévoiler son image. Le miroir de la photographie a d’ailleurs joué un rôle non négligeable dans son parcours. Déjà, le petit immigrant fraichement arrivé à New York en 1913, ayant rapidement dilapidé le pécule donné par sa mère par un train de vie trop fastueux en compagnie de mondains rencontrés sur le navire qui l’amenait en Amérique, tentait de rassurer sa famille restée au pays en se faisant photographier dans ses atours mondains censés témoigner de sa réussite…

Comme l’a écrit Emily W. Leider, « la photographie nous apprend que, bien longtemps avant qu’il apparaissent sur le grand écran, Valentino faisait preuve d’un amour des beaux vêtements, d’une propension à prendre la pose devant un appareil photo et d’une préoccupation de sa propre image. »  Ce « bogoss » avant la lettre avait pourtant pour lui une bonne étoile et un talent inné pour l’art dramatique qui en firent l’un des acteurs les plus adulés de son temps.




Parmi les quelques 400 illustrations présentées, certaines sont totalement inédites (elles proviennent entre autre de divers fonds d’archives dont celui de la famille Guglielmi-Valentino), d’autres n’ont pas été vues depuis leur publication des années 20. Photographies intimes, de presse ou de plateau, posées ou spontanées, elles témoignent de la popularité insensée de l’acteur (tout le monde veut figurer avec lui sur la photo) et révèlent les éclats d’une vie partagée entre les plateaux, les apparitions publiques (exhibitions dansées comme le Mineralava Tour de 1923, évènements mondains ou émissions radiophoniques dont il ne reste rien) et intimité « reconstituée » pour répondre aux exigences de la publicité. Car, tout autant qu’un portrait en pointillé d’un jeune homme dévoré par l’intérêt du public, le qu’en-dira-t’on et les médias, cet ouvrage est également un témoignage de la fascination perpétuée du public et de son inassouvissement sur l’intimité de stars autant idolâtrées que dénigrées. Toutefois, à travers le prisme de l’image de Valentino, les images révélées par Donna L. Hill sont également un portrait en creux d’une personnalité complexe et attachante.

Ces reproductions soignées ne sont pas présentées qu’en un simple déroulé iconographique. Elles sont soigneusement contextualisées à travers des chapitres de présentations biographiques factuels et précis, qui mettent en évidence la construction méthodique d’une image et la fascination narcissique d’un homme qui impressionna son époque (dans tous les sens du terme), faisant et défaisant les modes et imposant (à son corps défendant) une perception éminemment moderne de la masculinité. Page après page, les documents sélectionnés, judicieusement mis en page et explicités construisent un « tombeau » d’un « fashion victim » sportif et curieux de beauté.

Une préface d’Emily W. Leider (auteur d’une des plus solides biographies de Rudolph Valentino, Dark Lover: The Life and Death of Rudolph Valentino, Faber & Faber, Incorporated, 2003) et une bibliographie complètent un ouvrage qui trouvera sa place autant dans la bibliothèque des cinéphiles curieux que des amoureux des années folles.




Donna L. Hill, Rudolph Valentino: The Silent Idol. His Life in Photographs. Blurb Books, 2010. 240 pages.
On peut commander cet ouvrage via Blurb books.
Les premières pages peuvent être feuilletées via ce lien.
Photographies © Donna L. Hill.
 

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