samedi 27 septembre 2014

Vicente Martín y Soler – Il Burbero di buon cuore (1786)






Sur la création du Burbero di buon cuore

Il burbero di buon cuore est la première œuvre commune de Vicente Martín y Soler et de Lorenzo Da Ponte, et aurait été, selon les dires de ce dernier, une suggestion de l’Empereur Joseph II qui surveillait de près les productions données au Burgtheater, le théâtre impérial de Vienne. Ce dernier l’aurait ainsi incité à composer un opéra pour Vicente Martín y Soler, protégé par l’épouse de l’ambassadeur d’Espagne à Vienne, Isabel M. de Llano, favorite de Joseph II.

Si Da Ponte était poète du Burgtheater depuis 1781, il avait attendu 1784 pour y faire représenter son premier livret, Il Rico d’un giorno, sur une musique de Salieri. Ce fut un échec, comme il le relate dans ses Mémoires. Son rival, l’Abbé Casti critiqua l’intrigue mais admit que Da Ponte ne manquait pas d’habilité poétique. Même si le texte doit être accepté avec quelque recul, l’Italien se mettant toujours en avant et dissimulant au maximum ses erreurs, on peut cependant penser qu’il ne doit pas être très loin de la vérité. Son choix de livret suivant découle directement de son erreur initiale.
Da Ponte précise également que Joseph II l’aurait énormément soutenu contre Casti (lequel avait triomphé avec Il Re Teodoro (1784) et La Grotta di Trofonio (1785). Il est amusant de remarquer que Da Ponte aurait lu peu de temps avant la création de ce deuxième opéra, son livret à Casti et au Comte Orsini-Rosenberg, ami intime de Casti et responsable du Burgtheater…

La création du Burbero di buon cuore se déroule donc sur un fond de luttes acharnées pour l’obtention du titre de Poeta Cesareo et de la succession au poste de Metastasio (que briguaient et Da Ponte et Casti), et les attaques des librettistes Nuziato Porta et Gaetano Brunati (qui venaient de faire représenter leurs textes au Burgtheater sur des musiques de Vincenzo Righini et Stephen Storace) contre Da Ponte : les libelles pleuvaient.

Martín y Soler était arrivé à Vienne à l’automne 1785, auréolé de ses succès italiens. Soutenu par la Cour, et n’ayant pas participé aux intrigues viennoises, il était en effet un choix idéal pour Da Ponte. L’œuvre fut sans doute conçue entre septembre et décembre 1785.

La première eut lieu le 4 janvier 1786.

Le succès fut important, même s’il n’atteint pas les sommets des deux opéras suivants écrits par les deux auteurs, Una cosa rara et L’Arbore di Diana. L’opéra fut représenté 4 fois lors de la saison 1785-86, 8 fois en 86-87, une fois en 87-88 et 7 fois en 89-90.
L’œuvre fut cependant donnée à Vienne 20 fois en quatre ans, 13 fois dans sa version originale, et sept fois dans la version de 1789. Elle se place dans le troisième ensemble d’opéras, en ordre de popularité, juste derrière les Una Cosa rara et L’Arbore di Diana de Martín, l’Axur de Salieri, le Barbiere di Siviglia de Paisiello qui eurent environ une cinquantaine de représentations, tournant autour des 30 soirées, avec La Scuola dei gelosi de Salieri et La Molinara de Paisiello (Mozart se situant loin derrière), d’après les calculs de Dorothea Link qui a consacré sa thèse aux opéras de Martin y Soler et Da Ponte.

On ne connaît qu’une partie de la distribution de la première : la prima buffa Ann(a) [Nancy] Storace (future Susanna de Mozart) chanta Angelica, le primo buffo Francesco Benucci (futur Figaro, Guglielmo et Leporello) campa Ferramondo, et Maria Mandini (future Marcellina) interpréta Marina.
On remplaça Storace pour la reprise de 1789 (cette dernière étant partie en Angleterre), mais sa remplaçante n’est pas connue. On connaît par contre le nom de la Madame Lucilla de 1789, Louise Villeneuve (future Dorabella) dont les airs de substitutions (KV 582 et 583) écrits par Mozart (Martín y Soler étant en poste à Saint-Petersbourg) sont encore aujourd’hui fréquemment donnés en concert.

L’œuvre voyagea en Europe puisqu’elle fut reprise à Prague la même année, à Venise, Trieste et Dresde (Das gutherzige Polterer) en 1789, à Rome et Bologne en 1790. Puis à Paris, au Théâtre de Monsieur (1791), à Madrid, avec Louise Villeneuve (1792), Londres et Barcelone (1794) et Saint-Pétersburg (1796, en présence de Martín).

La reprise londonienne se fit au King’s Theatre, dont Da Ponte était alors le librettiste. Comme il était souvent d’usage à Londres, la partition fut amplement modifiée, intégrant des textes nouveaux et des morceaux de Vittorio Trento, Giacomo Ferrari, Carlo Pozzi et Haydn (le duo « Quel tuo visetto amabile » de L’Orlando Paladino sur un nouveau texte)

Il Burbero di buon core fut donné en février 1995 (dans une mise en scène de G Deflo) à l’Opéra de Montpellier par Jordi Savall. Un petit extrait de ces représentations figure dans le CD catalogue Harmonie Universelle II.
Les représentations du Teatro Real de Madrid de novembre 2007, sous la direction de Christophe Rousset, ont fait l’objet d'un DVD (2009) et d'un CD (2013) chez Dynamic.


Le livret

Selon ses dires, Da Ponte « rendit visite immédiatement à Martini, et après de nombreuses réflexions, nous déterminâmes de choisir un sujet qui était déjà connu, de manière à éviter les critiques qui pourraient être faites sur l’intrigue, la conduite et les personnages de la pièce » (Lorenzo Da Ponte, Extract from the life of Lorenzo Da Ponte... New York, 1819)

Da Ponte ayant été critiqué pour la structure de son premier livret, il choisit donc d’adapter une pièce de théâtre à succès de Goldoni, Le bourru bienfaisant, représenté à Paris, à la Comédie Française, le 4 novembre 1771, et à la Cour le jour suivant. Goldoni, qui avait souhaité écrire spécifiquement pour les Comédiens Français, s’inspira ouvertement de Molière. Ainsi qu’il le précise dans ses Mémoires, « Mon Bourru bienfaisant ne pouvoit être plus heureux qu’il l’a été ; j’avois eu le bonheur de retrouver dans la nature un caractère qui étoit nouveau pour le Théâtre, un caractère qu’on rencontre partout, et qui cependant avoit échappé à la vigilance des Auteurs anciens et modernes. » La pièce fut louée de toute part, que ce soit par Metastasio ou les écrivains français. La pièce de théâtre oscille entre la leçon de morale à la Philippe Destouches et la comédie larmoyante façon Nivelle de la Chaussée.

Le succès immédiat et foudroyant de l’original français se manifeste par des traductions italiennes (avant celle de Goldoni lui-même), qui circulèrent à Venise dès 1772 : celle de Pietro Candoni et de Elisabetta Caminer Turra. Da Ponte, qui admirait Goldoni, pourrait avoir alors pris connaissance du texte. De plus, la pièce avait été représentée à Vienne dès 1772 par des acteurs français, et dès l’année suivante, dans une traduction allemande, et fit partie du répertoire du Burgtheater dès 1781 jusqu’en 1796 sous cette forme.

Da Ponte conserva les nœuds principaux de l’intrigue tout en rajoutant d’autres : il devait ramener les trois actes d’origine à deux, et ménager un coup de théâtre pour le premier final.

Plus qu’une traduction proprement dite, il s’agit d’une translitération d’une aire culturelle à une autre, et d’un mode d’expression à l’autre. Le langage employé par Da Ponte est bien plus direct et d’un registre plus populaire que celui utilisé par Goldoni. L’action est évidemment moins subtile, moins détaillée. Il ajoute des scènes qui font appel au répertoire classique de la comedia dell’arte et du dramma giocoso comme les pantomimes musicales (les hésitations d’Angelica face à son oncle) ou les occasions de grands ensembles vocaux (le déguisement de Valerio).


L’intrigue (très résumée)

Angelica, niece de Ferramondo, et qui vit sous son toit, est éprise de Valerio, jeune homme riche, qui retourne ses sentiments. Marina, la gouvernante de Ferramondo, soutient leur relation, mais Giocondo, le frère d’Angelica, qui vit également sous le même toit, a décidé de la mettre au couvent. C’est qu’il est ruiné, à cause des caprices et la prodigalité de son épouse Lucilla, qui le croit bien plus riche qu’il ne l’est. Il a donc déjà dilapidé toute sa fortune, y compris la dot de sa sœur. L’apprenant, Angelica blâme Lucilla, qui n’est pas à l’origine de ce plan.

Ferramondo (le « bourru bienfaisant ») déteste son neveu et l’épouse de ce dernier, ce qui empêche Giocondo de lui exposer ses problèmes. Cependant, lorsque Ferramondo apprend par Marina les plans de Giocondo en ce qui concerne Angelica, il décide de marier cette dernière à son ami Dorval, partenaire régulier de ses parties d’échecs. Il donnera lui-même la dot. Dorval n’est pas contre le projet, à condition qu’Angelica soit d’accord. Mais si Angelica a confessé à son oncle qu’elle ne s’opposait pas au mariage, sa grande timidité l’a empêchée d'avouer le nom de son amoureux.

Valerio décide de se confronter à Ferramondo pour demander la main de sa bien-aimée (même sans dot). Dissimulé (de force) par Angelica et Marina, il est découvert par Ferramondo, à qui on fait croire qu’il est un marchand de bijoux.

Dans le second acte, Lucilla apprend que son mari est ruiné par sa faute et en conçoit un immense remord. Parallèlement, Ferramondo essaye de découvrir qui est l’homme caché chez lui, Dorval renonce à la main d’Angelica en comprenant qu’elle en aime un autre. Angelica qui se désespérait de la hâte de Ferramondo à la marier de suite, reprend espoir. Mais son geste de reconnaissance envers Dorval (qui a renoncé à sa main) est surpris par son oncle qui se méprend sur sa signification, et est d’autant plus furieux du refus de Dorval d’épouser sa nièce. Giocondo confesse ses difficultés d’argent à Ferramondo, qui décide de payer ses dettes à condition qu’il chasse son épouse. Lucilla accepte de quitter son mari qu’elle adore, mais s’évanouit sous le coup de l’émotion. Elle attendrit le vieil homme qui pardonne à tout le monde, donne son consentement au mariage de Valerio et Angelica et gémit que tout le monde le mène par le bout du nez. (Un autre des personnages, plus anecdotique dans l’intrigue générale, celui du serviteur Castagna, n’a pas trouvé place dans le résumé, même s’il donne l’occasion à Ferramondo de démontrer son « bon cœur » !)

On trouvera un livret complet italien espagnol sur le site du Liceo de Barcelone.


Ouverture
Orquesta Sinfónica de Madrid / Christophe Rousset
Teatro Real de Madrid, 2007


Pour aller plus loin

LINK, Dorothea, The Da Ponte Operas of Martin y Soler. PhD. Thèse de doctorat de l’Université de Toronto, 1991.

(LINK, Dorothea et WAISMAN, Leonardo J.,éd.) Los siete mundos de Vicente Martín y Soler. Actas del Congreso Internacional Valencia, 14-18 noviembre 2006. Valencia : Institut Valencià de la Música, 2010.

WAISMAN, Leonardo J., ‘Il burbero di buon cuore', Vicente Martín y Soler's dramma giocoso in due atti. Coll. 'Música Hispana' n° 42 (‘Música lírica. Ópera'). Edition critique. Madrid : Ediciones Iberautor Promociones culturales S.R.L. / ICCMU, 2003. (Introduction consultable en ligne)

WAISMAN, Leonardo J., Vicente Martín y Soler. Un músico español en el Clasicismo europeo. Madrid : Ediciones Iberautor Promociones culturales S.R.L. / ICCMU, 2007.
 

Une variante de ce texte a été publiée en 2007 sur ODB-opera.com.

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