dimanche 17 août 2014

La Fête à Henriette (film, 1952)



Deux scénaristes (Louis Seigner et Henri Crémieux) cherchent d’urgence un sujet de film… Ils élaborent un scénario commun, entre vision romantique et aspect plus noir : la jeune Henriette (Dany Robin), dont le 14 juillet est la fête et l’anniversaire, doit passer la journée avec son fiancé Robert (Michel Roux), mais ce dernier la délaisse pour une ravissante écuyère de cirque (Hildegarde Kneff) qu’il a photographié pour son journal. L’abandonnée fait la connaissance de Maurice (Michel Auclair), un mauvais garçon qui souhaite changer de vie…


Les premières minutes…


Divertissement étincelant et aux circonvolutions admirablement construites, ce récit qui se déploie devant nos yeux, est un hommage sans fard (qui lorgne vers la parodie) au cinéma et à ses topoï…. Deux discrètes allusions sont d’ailleurs faites au Voleur de bicyclette et à Don Camillo dès les premières minutes... Tirant à hue et à dia, entre préfigurations des admirables Smoking et No Smoking et aux « livres dont vous êtes le héros », Henri Jeanson et Julien Duvivier prennent apparemment un plaisir extrême à nous entrainer sur les voies de la création cinématographique, jouant entre les attentes caricaturales du spectateur et les poncifs des intrigues scénaristiques…

Ces deux scénaristes en panne d’idée (un Louis Seigner, bonasse et volontairement fleur bleue tout en restant très terre à terre, qui s’oppose à son compère Henri Crémieux, outrancier et sensationaliste) élaborent sous nos yeux (et sous ceux de leur secrétaire Nicole, une Micheline Francey qui souligne flegmatiquement le côté pragmatique et hasardeux de la création littéraire) la trame de leur prochain film. Le tout, entre répliques assassines et drolatiques et péripéties de la vie courante.

Cette œuvre qui n’existe pas (mais pourtant bien présente !) est l’occasion d’un générique cocasse d’une logique implacable… qui trouvera d’ailleurs son miroir dans les toutes dernières images, qui contrefont avec beaucoup de saveur certains procédés chers à Guitry.

Julien Duvivier, qui s’était vu imposer une « fin positive » pour La Belle Equipe, trouve là matière à railler sa vision pessimiste de la nature humaine avec un Crémieux bondissant et expansif, qui tire le récit vers les péripéties les plus sordides possible : la pauvre Henriette n’est vraiment pas à la fête avec le scénario que ce dernier lui impose… Et Marcel (devenu par la suite Maurice) non plus, un Michel Auclair passé du fou meurtrier (n’hésitant pas à se faire un bouclier humain d’un marmot qui passait par là !) à un gentleman cambrioleur, faux Arsène Lupin moderne, cherchant à se ranger des voitures et incitant la jolie Henriette à l’accompagner dans sa dernière fuite… alors que son vieux pote d’école, l’inspecteur Adrien Massard (un Daniel Ivernel qui prend tout son temps pour resserrer le piège) est à ses trousses…

Le second « couple » de l’histoire (Robert et Rita), malgré l’allitération, n’a aucun futur. La très belle écuyère du cirque Médrano (Hildegarde Kneff, qui déploie toute sa séduction sur un Michel Roux ravi de sa bonne fortune) est un Don Juan femelle qui retourne en sa faveur toutes les illusions du fat, persuadé qu’il est le chasseur… Duvivier brosse encore un délicieusement tordu personnage de femme fatale dans ce très amusant renversement de situation…

Odette Laure, Paulette Dubost, Saturnin Fabre (en vieil excentrique charmant) et Carette (en petit malfrat sympathique) font également un petit tour et puis s’en vont… Dans cet inventaire à la Prévert, on trouve même un aveugle qui fait figure de Destin pour Henriette, l’entrainant vers une autre voie… joli clin d’œil à Carné ! Les personnages dit secondaires ne font que créer un semblant de réalité au récit, mais ce dernier s’articule réellement autour de la jeune Henriette (Dany Robin), ingénue un peu oie blanche, qui murit au gré de l’avancée du récit.

Cette fête nationale est pour l’héroïne celle du passage à l’âge adulte et de la fin des illusions, même si le cinéaste se gausse encore de son personnage : le feu d’artifice final, qui souligne la réunion des amoureux sonne comme un éclat de rire un peu amer et très convenu. Les personnages n’avaient-il pas, quelque temps auparavant, pris leur indépendance et évité de se retrouver ? (A la grande stupeur des scénaristes, mais « il arrive toujours un moment où les personnages disposent d’eux même et font leur destin sans consulter les auteurs »…) Cette philosophie, plus conforme à celle de Duvivier se change ici en un happy end convenu, mais dont la légèreté ne pourra que se teindre de cette affirmation plus conforme à ses vues…

Injustement démoli par les Cahiers du Cinéma à sa sortie, ce divertissement bien plus sombre et profond qu’il n’y parait, souligne l’aléatoire des destinées humaines et la part de hasard qui change une vie. Filmé avec une maestria qui ne s’appesantit pas sur sa propre virtuosité (si ce n’est pour en rire, comme en ces scènes de poursuites dans des architectures vertigineuses, dont les angles basculent d’autant plus allégrement que la vraisemblance est bousculée), avec son tempo énergique et son montage rigoureux, virtuose et alerte, ce film trop méconnu est aussi une réflexion sur les aléas de la création et la nécessité d’être parfois pour le créateur « un nain sur des épaules de géants ».

Petit chef-d’œuvre. Woody Allen (Melinda and Melinda) saura s’en souvenir, lui aussi…


NB : Ce délire soigneusement organisé suscita un remake américain à la tonalité très différente. Au Paris des petites gens, d’un réalisme réorganisé, succède le Paris version hollywoodien assez aseptisé de Paris when it sizzles (Deux têtes folles) (1964) où le scénariste (William Holden) a encore 48 heures pour ficeler un scénario : il y parvient avec l’aide de la dactylo (Audrey Hepburn), en partant d’une idée totalement loufoque (« The Girl Who Stole the Eiffel Tower ») et en s’impliquant directement dans les variations du récit. Ce dernier, assez amusant jusqu’aux trois-quarts du film, amène d’autres figures bien connues comme Tony Curtis, Noel Coward et… Marlene Dietrich.


Film français en noir et blanc (1952)
Scénario : Henri Jeanson et Julien Duvivier
Réalisé par Julien Duvivier
Photographie de René Hubert
Musique de George Auric

VHS René Château Video, 1993.
Pas de report DVD… sans doute à cause du conflit entre René Château et les ayant-droits de Duvivier…

8 commentaires:

  1. Bonjour Emmanuelle,
    Très bon article qui cerne bien les enjeux de ce film méta.
    On se contentera de rajouter que Truffaut appréciait malgré tout Duvivier, l'homme et son cinéma, sans toutefois les épargner...
    Guédiguian succomba aussi au charme d'Henriette, avant Allen...
    Le pourtour de la fenêtre ouverte, propice aux tours et détours de l'imagination créatrice, reprend l'idée bazinienne de l'écran ouvert sur le monde, riche du hors-champ...
    Les cadres obliques (et ludiques) du film en train de s'écrire sous nos yeux renvoient à l'atmosphère de cauchemar de "Un carnet de bal" (sketch avec Blanchar) ou onirique de "Marianne de ma jeunesse", autre titre méconnu, pourtant l'un de ses préférés, du cinéaste...
    La pin-up démultipliée au miroir annonce la sublime Stefania Sandrelli dans "La Clef"...
    Si, plus généralement, vous appréciez Julien Duvivier, je me permets de vous renvoyer ici :
    http://lemiroirdesfantomes.blogspot.fr/2014/07/entre-ciel-et-terre-le-cinema-de-julien.html?view=classic
    Bonne lecture et à bientôt !

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  2. Bonjour Jean-Pascal,
    Merci pour ce gentil message et pour ce lien judicieux et tout à fait passionnant…
    Comme vous l’avez deviné, Duvivier est l’un de mes cinéastes préférés… même si j’ai choisi de contourner la difficulté du commentaire sur une œuvre foisonnante et infiniment complexe, en n’abordant sur ce blog que certains de ses films les moins connus du grand public… « Marianne de ma jeunesse » fait également partie de mes films préférés, avec son atmosphère baroque. La dualité rêve / cauchemar est toujours très présente dans cette œuvre, et leur « logique » effleure également la construction de « La Fête à Henriette ». (« La Fin du jour » fait partie de mon Top 50.)
    Quel dommage que le blocage de la diffusion de ses films ne soit pas réglée ! Cela permettrait de faire connaître plus largement certains chefs-d ’œuvres qu’on n’arrive à visionner qu’en traquant des VHS de mauvaise qualité…
    Cinéphiliquement,
    Emmanuelle

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    1. Bonjour Emmanuelle,
      Merci à vous, notamment pour le lien vers mon propre blog (je fais de même pour le vôtre).
      Jean-Pierre Berthomé souligne ce problème de droits, mais dans le domaine privé, à l'occasion de la nouvelle édition, voulue définitive, de sa biographie de référence sur Demy, dont la noirceur égale parfois celle de Duvivier, autre cinéaste désenchanté bien plus que 'en-chanté', dont ARTE diffusa l'an dernier une remarquable restauration du rare et très abouti "Au Bonheur des Dames" ; il s'agirait de la volonté des héritiers (réunis sous la bannière de Ciné-Tamaris) de bloquer la diffusion d'un court métrage pourtant très représentatif de son univers... Affaire à suivre.
      Je vois que vous appréciez Mozart et donc ne saurais trop vous recommander - mais vous le connaissez sans doute déjà - le "Don Giovanni" de Losey, visionné récemment dans une superbe édition avec documentaires et livret, grand film sensuel et funèbre qui résonne avec "Mort à Venise", le "Carmen" de Rosi et, de façon plus inattendue, "Eyes Wide Shut", pareillement testamentaire jeu sur les masques et la chair triste.
      Au plaisir de vous lire ici ou ailleurs,
      Amicalement,
      Jean-Pascal.

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    2. Merci à vous, Jean-Pascal...
      J'avoue ne pas avoir revu le "Don Giovanni" "de" Losey depuis sa première sortie en salle... j'ai bien peur que le petit écran ne serve pas ses splendeurs... tout comme pour "Mort à Venise"! Cette ville se prêterait-elle mal à autre chose que la démesure visuelle ? S'il s'agit de la vision de Losey, je crains fort qu'elle ne serve pas forcément celle de Mozart et Da Ponte... (Je m'en étais expliquée là : http://cmsdt-spectacles.blogspot.fr/2013/08/le-mort-saisit-le-vif-don-giovanni-face.html )
      Au plaisir de vous lire et d'explorer votre blog...

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  3. Intéressante 'communication' sous un angle peu usité, celui du droit, qui renouvelle et complète l'approche esthétique.
    Oui, la vision de Losey s'oppose, plus ou moins directement, à celle de Da Ponte, et même à la musique de Mozart, filmant contre cette virtuosité 'divine', cette légèreté de champagne, versant dans la coupe du libertin et du spectateur le vin aigre des plaisirs mortels.
    Si le cinéaste se garde bien de blanchir son "grand seigneur, méchant homme", il n'éprouve que mépris pour le régime en place, cette fausse aristocratie (pas celle, nietzschéenne, du cœur et de l'esprit), à la fois honnie et incarnée par son protagoniste, et le brasier qui l'emporte, bien plus qu'un bûcher moral érigé par Joseph II, ou pour le martyre d'un saint laïc, annonce l'embrasement révolutionnaire qui s'attirait la sympathie du compositeur...
    Le film, musical et profondément politique, comme d'autres titres du réalisateur, forme avec "Monsieur Klein" un diptyque sur l'identité, le bouc émissaire, le sacrifice et l'éthique individuelle, opposée à la morale d'une époque. L'ancrage maçonnique de Mozart le lie encore au crépuscule de Kubrick, oeuvre ouverte aux délices (et délires) de l'herméneutique.
    Quant à Venise, outre "La Clef" évoqué précédemment, elle accueillit aussi le poignant et morbide "Ne vous retournez pas" de Roeg. Sur petit ou grand écran, en littérature ou au cinéma, la cité des amoureux devient donc souvent une île des morts, celle de Böcklin ou de Rachmaninoff...

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    1. Merci...
      Je ne pense pas qu'une œuvre d'art puisse se dégager du "politique" dans son sens le plus large, c'est à dire la vie de et dans la Cité... "Don Giovanni", ouvrage de commande comme 90% de la production mozartienne, obéit bien à cette logique politique et programmatique... En déplaise aux Romantiques qui ont vu surtout dans le personnage du rôle-titre un (anti-) héros rebelle et magnifique. Il l'est, certes, et ô combien ! mais il ne faut pas pour autant gommer le reste...
      Pour en revenir à la vision de Losey, il y a rajouté ses propres obsessions comme celui du double (évidemment présent avec l'effet miroir D. Giovanni/Leporello), souligné par ce valet en noir énigmatique qui ouvre et ferme (littéralement) le récit, le miroitement des eaux etc... Il me semble pourtant dommage que le rôle de Don Ottavio soit une fois de plus sacrifié, en benêt ridiculisé, alors qu'il forme contrepoint au rôle-titre et que le personnage mozartien est sans doute le plus magnifique et "normal" des protagonistes. Mais l'on reste encore une fois dans une lecture très XIXe siècle.
      Et... vous m'avez donné une folle envie de revoir "Don't look now"!! Mais où ai-je donc (dé)rangé ce DVD?
      PS: Attention, maçonnique au XVIIIe siècle n'est pas forcément anticlérical ni athée... Encore un malentendu qui a la vie dure sur le "divin" Mozart. Mais c'est une autre histoire.

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    2. Bonjour Emmanuelle,
      En effet, valet noir et muet interprété par... le frère d'Isabelle Adjani ! - même si Losey se défendit de remaker "The Servant".
      Puisque le Roeg vous ravit, voici son intéressant brouillon par Aldo Lado, en VO :
      https://www.youtube.com/watch?v=AbtV7MW-UHc
      Bonne découverte et à bientôt !

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    3. Oh, merci! Je vais essayer de le regarder ce week-end...

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