samedi 23 août 2014

Good Night Valentino (court-métrage, 2003)



New York, août 1926. Rudolph Valentino (Edoardo Ballerini) rencontre l’écrivain, journaliste et critique littéraire H. L. Mencken (John Rothman), pour lui demander conseil. L’acteur fait face à une campagne de diffamation dont il ne sait comment se dépêtrer…





Ce court-métrage magistral est une jolie étude psychologique qui s’appuie sur des faits réels, ainsi que sur la tribune de l’écrivain parue quelques temps après la mort de l’acteur.

Le 18 juillet 1926, le Chicago Tribune publie un éditorial (anonyme) qui rendait Rudoph Valentino responsable de « la féminisation du mâle américain ». 
Le journaliste prenait prétexte de l’installation de l’installation d’un distributeur de poudre de riz (rose) dans les toilettes pour hommes d’un dancing pour attaquer violemment l’acteur dont la popularité « exotique » dérangeait. Son côté latin lover irritait autant certains hommes que son attitude de métrosexuel avant la lettre en faisait un modèle pour bien d’autres (quand il se laissa brièvement pousser la barbe, ce fut un cri unanime chez les barbiers qui craignaient de perdre des clients !). Valentino avait pourtant pris soin de casser son image en jouant dans The Eagle, film d’aventure qui lui donnait l’occasion d’incarner un personnage plus proche des emplois de Douglas Fairbanks… et du modèle « viril » attendu par certains spectateurs.

L’éditorial ne mâchait pas ses mots :

[…] Une machine distributrice de poudre de riz… Dans des toilettes pour homme ! Voilà où nous en sommes en 1926 et c’est sans doute à Rudolph Guglielmi, alias Rudolph Valentino que nous devons cela car il ne sort jamais sans son poudrier. Homo Americanus ! Pourquoi quelqu’un n’a-t-il pas tranquillement noyé Rudolph Valentino il y a quelques années ? Cela aurait évité qu’il soit importé aux Etats-Unis… Comment peut-on accepter, dans une métropole du XXe siècle, les cosmétiques masculins, les sheiks [allusion au film, mot passé dans l’argot courant : personnage de séducteur], les pantalons charlestons, les bracelets d’esclaves [Valentino ne se séparait pas d’un bracelet-chaîne en or dessiné pour lui par son ex-épouse Natacha] qui étaient déjà – pour ceux qui avaient le mépris des lois et une aptitude au crime – à la limite de ce qui était permis il y a un demi-siècle ?
[…] Hollywood est l’école nationale de la masculinité et Rudy, le séduisant fils d’un jardinier, serait le prototype du mâle américain. Oh ! là là, mon mignon !
(Traduction : Jeanne de Recqueville, Rudolph Valentino, Editions France-Empire, 1978, p. 124)


Fou de rage, Valentino tenta d’apprendre le nom du journaliste, ce qui se révéla impossible. Il finit, poussé par son agent (qui pensait à la publicité qui en découlerait, puisque le dernier film de Valentino, The Son of the Sheik, allait sortir) par provoquer ce dernier à un duel… sous la forme d’un match de boxe ! Le journaliste anonyme le resta, et cela finit par un match de Valentino contre  le journaliste sportif Frank “Buck” O’Neil… que l’acteur assomma bien proprement. (Il prenait des leçons de boxe avec le champion Jack Dempsey…)

Cela ne calme pas la polémique, Valentino l’alimentant lui-même par sa fureur… et ses fréquentes mentions du texte lors de ses interviews et déclarations publiques et privées…

Séjournant à New York pour la première du Son of the Sheik, lors d'un été caniculaire, Valentino va trouver Mencken, surnommé le « sage de Baltimore » : ce dernier lui conseille de laisser dire et de ne pas y prêter attention… 

Frappé par un ulcère gastrique qui entraine une péritonite aggravée par une pleurésie, Valentino meurt dix jours plus tard, le 23 août 1926 (Sur son lit d’hôpital, après l’opération, il continua d’être obsédé par ce texte : il demanda au médecin s’il s’était comporté comme un homme ou comme une « houppette rose » !). Sa chapelle ardente est entourée de scènes d’hystérie collective, dont les images sont conservées par les actualités filmées.




Le 30 août 1926, Mencken publie une tribune relatant cette rencontre, « Valentino », dans le Baltimore Evening Sun. (Elle fait partie d’une sélection de ses textes, dans The Vintage Mencken, p. 170 sq.)

C’est ce très beau texte qui sert de fondement au court-métrage : ce texte donne d’ailleurs sa matière au monologue en voix off de Mencken (John Rothman, dont l’empathie manifeste vis-à-vis de son interlocuteur fait merveille). En Valentino, Edoardo Ballerini, sans tenter d’être une copie de l’original, parvient à en délivrer une évocation qui est à la fois un hommage sincère et une recréation très crédible. L’interaction entre ces deux célébrités des années 20 est également très finement construite, jouant tout autant sur une véritable écoute et un montage très éloquent. Le personnage de la petite bonne du palace (Blaire Chandler) sert de rappel discret de l’impact qu’avait l’acteur sur son public féminin.

Dommage que parmi les ajouts d’un dialogue évoqué par l’écrivain dans sa chronique se glisse une erreur de taille : Valentino était alors divorcé de sa seconde épouse (dont il restait obsédé), Natacha Rambova, ancienne danseuse et designer très douée. Il vivait alors une liaison tapageuse avec l’actrice Pola Negri (dont la douleur théâtralement extériorisée à sa mort la discrédita auprès du public). Sa première épouse, la starlette Jean Acker, une lesbienne assez notoire, n’avait consenti à ce mariage que pour échapper à une relation compliquée avec l’actrice Alla Nazimova. (Apparemment, le naïf Valentino ignorait tout de cette liaison à l’époque.)

Si le film colle à la narration de Mencken, il n’en est pas pour autant une illustration servile. Entre couleur et noir et blanc, c’est un très bel hommage à une figure aimée du cinéma des années 20 et une réflexion sur l’image privée et publique, la force des médias et la célébrité destructive.


Soudainement, j’eus une illumination – j’étais trop stupide ou il faisait trop chaud pour que je m’en rende compte avant – que ce dont nous discutions n’était en fait pas du tout ce dont nous conversions. Je commençais à regarder Valentino avec plus d’attention. Un jeune homme curieusement naïf et enfantin, qui ne devait pas avoir tellement plus de trente ans, et avec un charmant air d’inexpérience. A mes yeux, en tout cas, pas beau, mais cependant plutôt attirant. Il y avait une finesse évidente chez lui, même ses vêtements n’étaient pas ceux de son horrible métier. Il commença à parler de son foyer, de sa famille, de sa jeunesse. Ses mots étaient simples, et pourtant, malgré cela, très éloquents. Je pouvais encore voir le mime devant moi, mais de temps en temps, brièvement et sombrement, il y avait l’éclair de quelque chose d’autre. Ce quelque chose, je finis par en conclure que c’était ce qu’on appelle communément, faute d’une autre expression, un gentleman. En bref, l’agonie de Valentino, c’était l’agonie d’un homme pourvu de sentiments relativement civilisés, plongé dans une situation de vulgarité intolérable, qui détruisait sa paix et sa dignité – nenni, dans une série complète de situations semblables.

Ce n’était pas cet épisode insignifiant de Chicago qui le rendait fou ; c’était l’entière futilité grotesque de sa vie. Etait-il parvenu, à partir de rien, à un vaste et étourdissant succès ? Alors ce succès était vide autant que vaste – un rien colossal et absurde. Etait-il acclamé par des foules en délire ? Alors chaque fois que les foules hurlaient, il se sentait rougir à l’intérieur. La même vieille histoire que celle de Diego Valdez, mais avec un nouveau côté poignant. Valdès, quoi qu’il en soit, était Grand Amiral d’Espagne. [Allusion à un poème de Kipling] Mais Valentino, avec ce zeste de finesse en lui – il avait un côté commun, aussi, mais il y avait un grain de finesse – Valentino était uniquement le héros de la populace. Les imbéciles le cernaient comme un troupeau épais. Il était pourchassé par les femmes – mais quelles femmes ! (Considérez la comédie sordide de ses deux mariages – la passion à deux balles, parsemée d’étoiles (comme le drapeau américain) qui envahit son lit de mort !) Le phénomène, au début, doit l’avoir simplement sidéré. Mais, durant ces derniers jours, à moins que je ne sois un plus mauvais psychologue que les professeurs de psychologie, cela le révoltait. Pis, cela lui faisait peur. […]
(H. L Mencken. Traduction : E. Pesqué)


Good Night Valentino (sur IMDB.com)


Commercialisé en DVD dans le "shorts! volume 2" édité par la Festival Film Collection, 2004. 
Egalement disponible en streaming sur le site IMDB. (VO non sous-titrée)

Court-métrage américain (2003)
Réalisateur : Edoardo Ballerini
Scénario : Edoardo Ballerini et John Rothman
Photographie : Tim Ives
Musique : Igor Khoroshev
Producteurs : Edoardo Ballerini, Adam Cohen, Jean-Philippe Girod et John Rothman
15 minutes.

2 commentaires:

  1. I quite liked Ballerini's film of the meeting with Menken and Valentino. Ballerini had wanted to do a complete biographical film on Valentino, sadly this appears to have fallen by the wayside. Also a big fan of John Rothman here.

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  2. I'm sorry Ballerini's project wasn't completed... As this tantalizing 15 minutes snippet shows, it would have been a great one. Biopics are always difficult to balance, between "historical accuracy" and artistic licence, and he managed to do it beautifully... Both actors are fantastic.

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