mercredi 13 août 2014

Devotion (film, 1931)



Londres, les années 30. Shirley Mortimer (Ann Harding), la Cendrillon de sa famille, s’éprend de l’avocat David Trent (Leslie Howard), ami de ses parents. Profitant de l’absence de ces derniers, elle se fait engager comme gouvernante et bonne d’enfant (Trent vit seul avec son fils) dans le logis de l’avocat, sous le nom de Mrs. Halifax. Un des clients de Trent, le peintre Harrington (Robert Williams) que Trent vient de faire acquitter du meurtre de son épouse, devine le déguisement de la jeune fille… Tout se complique quand l’épouse de Trent refait surface…



Il ne faut pas chercher la moindre vraisemblance dans ce film bien plaisant, tiré d’un roman de Pamela Wynne, A Little Flat in the Temple (1930). Il ne conserve d’ailleurs que la trame principale de cette romance finalement assez ambigüe, qui flirte avec les interdits de l’époque, en évacuant tous les thèmes qui pourraient choquer. Demeure donc un scénario assez abracadabrant, où le déguisement adopté par l’héroïne et les péripéties s’apparentent assez à certains livrets d’opera seria où les hasards heureux et les travestis ne doivent pas trop être pris au sérieux par le public, alors que les personnages, eux, restent dans un premier degré qui contribue à la saveur du récit…

Leslie Howard Ann Harding


C’est dire qu’on est en plein théâtre, encore accentué par une trame qui se déroule principalement qu’en intérieur -- salon des Mortimer, appartement de Trent, palace et atelier d’Harrington. Cela tombe bien : ce sont en effet les acteurs, presque tous venus des planches, qui font le sel de cette bluette réjouissante dans ses attendus : une fois sa perruque maronnasse endossée, on attend impatiemment la « grande scène du III » où Shirley sera démasquée par Trent et on s’amuse des quiproquos et divers malentendus, étant bien assurés que tout finira bien dans le meilleur des mondes possibles…

Alors que le roman prenait la peine de camper la relation entre Shirley Mortimer et Hugo Trent (rebaptisé David dans l’adaptation) en précisant d’emblée que ce dernier était très lié à ses parents et que la jeune fille avait eu loisir de le croiser assez longuement en Suisse, où elle était allée rejoindre sa famille après la fin de sa scolarité en Angleterre et en insistant sur les difficultés rencontrées par la bien plus jeune Shirley, le film ne s’attarde guère sur leur première rencontre. C’est tout aussi bien, car l’invraisemblance ahurissante du postulat de départ est telle que la « suspension consentie de l'incrédulité » en prend déjà un sacré coup sans en rajouter davantage…

Ann Harding

Ann Harding


Le personnage de Shirley, s’il donne tout loisir à la délicieuse Ann Harding de déployer sa palette (petite souris effacée, Mrs Halifax à l’accent cockney gouailleur et enchanteresse de bonne famille), manque pourtant de cohérence. Son statut familial n’est ainsi jamais vraiment expliqué : au cours du récit, Shirley passe de servante plus ou moins volontaire au sein de son foyer (ce qui parait d’autant plus étonnant que ses parents se targuent, à juste titre, de leurs accomplissements intellectuels et de l’émancipation de la mère) à une apparition de jeune fille élégante et assurée, qui séduit un Trent d’autant plus charmé qu’il est bien plus observateur que Shirley ne le suppose.

Leslie Howard, Ann Harding and Robert Williams


Notons par la même occasion, que le portrait de Shirley sert aussi de « révélateur » (comme l’art du peintre l’est souvent dans la production hollywoodienne des années 30 et 40) pour marquer son évolution psychologique…
 
Leslie Howard témoigne encore de quelques tics et travers, dans la droite ligne de ses anciens rôles de jeune premier des planches (avant d’aller à Hollywood, c’était une star de Broadway), mais son charme emporte le morceau, en particulier dans une scène alerte de « dinette ». Il est vrai que son alchimie avec Ann Harding est manifeste : les deux acteurs se retrouveront pour le passionnant The Animal Kingdom (1932) où des personnages fouillés et bien plus torturés leur donneront l’occasion de donner pleinement libre cours à leur talent.

Ann Harding and Robert Williams


Le personnage le plus « moderne » du triangle amoureux est sans nul doute celui d’Harrington. Ce peintre libertin et meurtrier (son crime est d’ailleurs balayé d’un revers de main par son avocat, dans une scène qui apaisa sans doute la censure, mais qui n’est guère convaincante !) est campé avec ironie et une aisance nonchalante par Robert Williams. Sans en faire des tonnes, il se place au centre de l’action et le réalisme cynique du personnage contribue à accentuer la fausseté unidimensionnelle des autres protagonistes… L’acteur est également magistral dans Platinum Blonde (1931), et ce qui aurait pu être une très grande carrière fut coupé net par sa mort précoce (il mourut comme Rudolf Valentino, d’une péritonite mal soignée…) 

Il n’est qu’à regarder la grande confrontation à fleuret moucheté entre Trent et Harrington, scène pivot du film, pour apprécier les jeux distincts, et ici, si complémentaires de ces deux grands comédiens…

Leslie Howard and Robert Williams


Dudley Digges, en ancien militaire poivrot devenu portier harcelé par une épouse mère fouettarde à la voix de rogomme (même si elle ne boit que du thé) (Alison Skipworth, savoureuse), est le prétexte d’une scène très rigolote, si elle n’ajoute rien au scénario. Les rôles plus secondaires sont bien tenus, hors Louise Closser Hale, un peu trop rigide pour être totalement plausible.

Dudley Digges and Alison Skipworth


De la bluette, certes, mais dont la fraicheur et le côté ludique font passer un excellent moment…

Film américain en noir et blanc (1931)
Dirigé par Robert Milton
Scénario de Horace Jackson et Graham John (d’après Pamela Wynne)
Filmé par Hal Mohr
81 minutes.

DVD « Devoción » espagnol, sous-titrage possible en Espagnol.
Label Verticé Ciné, 2014. (Quelques rayures blanches et sauts d’image sur la copie, de qualité très correcte par ailleurs. La VHS Warner Home Video de 1992 est de qualité supérieure.)


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