dimanche 6 juillet 2014

The Eagle (L’Aigle noir) (Film muet, 1925)



Le cosaque Vladimir Dubrowski (Rudolph Valentino) ne laisse pas insensible la Tsarine Catherine II (Louise Dresser), toutefois il refuse son offre de « promotion » et retourne sur ses terres. Hélas, il y trouve son père mourant et dépossédé de leurs biens par un certain Kyrilla Troekouroff (James Marcus). Dubrowski revêt l’identité d’un vengeur masqué, l’« Aigle noir », pour venger la mort de son père et terrifie l’usurpateur avec l’aide des paysans. Mais ce dernier a une fille, Mascha (Vilma Banky) qui ne le laisse pas insensible. Il se substitue au professeur de français attendu, Marcel Le Blanc, pour s’introduire dans leur maisonnée, tandis que la tsarine, furieuse de sa fuite, a mis sa tête à prix…



Après toute une série de flops au box-office (les films d’avant-garde ne séduisant pas le cinéphile américain…), de changements de studios mal négociés et voyant la recrudescence de polémiques sur son image publique (il était supposé « efféminer » l’image du mâle américain !), Rudolph Valentino remit sa carrière en selle avec ce délicieux film d’aventure, mélange ironique des exploits de Robin des Bois et de Zorro, situés cette fois-ci dans la Russie des Lumières.

 Motion Picture Magazine, février 1926




Inspiré d’une nouvelle inachevée de Pouchkine, Doubrovski, le récit tiraille un peu à hue et à dia entre aventures échevelées, auto-parodie de l’image de séducteur du jeune premier, et pure romance, mais ce côté hétéroclite trouve néanmoins son unité grâce à Valentino (qui s’amuse manifestement beaucoup) et à la délicieuse et pétillante Vilma Banky (déjà très remarquée dans The Dark Angel).
Leur alchimie cinématographique fait ici merveille ; la jeune femme fut également choisie pour jouer l’amante de Valentino dans son dernier film, The Son of the Sheik, sorti de manière posthume. Ici, la belle Mascha ne manque pas ni de finesse ni d’énergie (elle est aussi sexy et tempêtueuse qu’une Colette Colbert…) et s’oppose frontalement au héros sans peur et sans reproche d’une manière qui sera récurrente dans les « screwballs comédies » ultérieures.

Arrangé par un des scénaristes attitrés d’Ernst Lubitsch, le matériau glisse sans peine de la farce au marivaudage et effleure des sujets plus sérieux comme l’absolutisme absolu (sujet d’autant plus sensible dans une Amérique démocratique), le mélange détonnant entre sexe et pouvoir (bien qu’il soit traité sous la forme d’une scène hilarante de séduction inversée très Lubitschienne –on pense à la Veuve Joyeuse-, la Tsarine se jetant à la tête du lieutenant qui n’en peut mais…) et la valeur du pardon (ironiquement traité par un échange de citations soulignées dans une Bible trainant dans la chambre de l’héroïne.)


Réponse de la bergère au berger après le succès du Sheik !


Le côté volontairement factice et drolatique de l’intrigue est manifeste dès le début. La Tsarine, incarnée avec superbe par une Louise Dresser mémorable dans ce rôle de cougar agressive, n’est qu’un des ressorts de l’action, mais n’a guère de profondeur psychologique ; on est bien loin de la vision de The Scarlett Empress (L’Impératrice rouge) de Joseph von Sternberg (1934), où elle incarna une glaçante Elisabeth Petrovna !

Et le méchant de service, Kyrilla, n’est qu’une sorte de nounours grognon et grotesque dans sa cruauté qui s’émousse d’autant plus que Doubrovsky nous fait pénétrer à sa suite dans sa maisonnée…



Malgré ses indéniables qualités visuelles, le film ne manque pas de problèmes de construction : manifestement organisé autour de Valentino, l’aspect justicier du personnage s’altère rapidement dans la seconde partie du récit, affadissant ainsi le propos.

S’il ne renonce pas tout d’abord à sa vengeance (« Monsieur Le Blanc » rengaine avec une componction railleuse le poignard que Kyrilla lui a lui-même innocemment tendu…), Dubrowski perd rapidement sa motivation meurtrière. Sans elle, le film s’égare du coté de la seconde intrigue (la vengeance de la Tsarine, transformée in extremis en « grand-mère gâteau », sous l’influence d’un deus ex machina aussi peu crédible) et laisse en carafe vengeance, paysans opprimés et arbitraire politique…

Notons que le scénario aurait tout aussi bien se bâtir autour d’un Douglas Fairbanks ou d’un Errol Flynn. Malgré le côté un peu attendu du script, Rudolph Valentino en profite pour casser une image de Latin lover qui lui collait un peu trop à la peau ; il s’en donne donc à cœur joie entre cascades équestres non doublées (et parfois risquées – il se blessa durant le tournage de la scène d’ouverture) et scènes intimistes saupoudrées d’un délicieux humour, utilisant à plein les trois facettes de Dubrowski : soldat vaillant, bandit au cœur d’or et séducteur ironique. Son indubitable talent de comédien léger n’est pas celui retenu par une postérité qui a préféré se focaliser sur son image de séducteur de salon, mais c’est pourtant celui qui enlève le film et fait mouche, malgré les errances du scénario.

 
La Russie présentée ici est totalement hollywoodienne et volontairement abracadabrantesque. Entre décors opulents et harmonieux d’un Cameron Menzies et costumes qui n’ont parfois volontairement que peu d’exactitude historique avec la période (le styliste Adrian, découvert et lancé par la seconde épouse de Valentino, Natacha Rambova, eut une carrière hollywoodienne magistrale et costuma les plus belles actrices des années 20 et 30), c’est bien la fantaisie qui prédomine, élément fondateur de ce divertissement qui ne cherche pas midi à quatorze heures et remplit largement son contrat…


Photoplay, janvier 1926 



La réalisation de Clarence Brown, encore à l’aube d’une jolie carrière à la MGM, séduit par un brio qui fait parfois fi de l’action principale, et s’attarde sur des détails qui enrichissent le tableau ; tels le long travelling (resté célèbre) du banquet chez Kyrilla ou cette échappée qui s’envole, depuis le lit de mort du père de Doubrovsky jusqu’à la croisée qui s’enténèbre de nuit.


L’« Aigle noir » délivre Mascha de ses hommes qui l’ont faite prisonnière.


Pour la petite histoire, un cowboy nommé Frank J. Cooper travailla comme figurant sur le film. Il passa à la postérité sous le nom de Gary Cooper, et relate ainsi son expérience du tournage, démentant ainsi les rumeurs (ultérieures) qui en firent le doubleur équestre de Valentino !

The New Movie Magazine, décembre 1929


Et, United Artists oblige, on pourra également repérer Mack Swain (génial dans The Gold Rush (La Ruée vers l’or) (1925) dans un petit rôle d’aubergiste totalement exaspéré par son client français…

Sans doute pas aussi essentiel qu’un Murnau, Lubitsch ou DeMille, mais absolument charmant.


Film muet américain (1925)
United Artists
Réalisateur : Clarence Brown
Scénario d’Hans Kraly, d’après Alexandre Pouchkine.
Photographie : George Barnes et Dev Jennings
Décors : William Cameron Menzies

Le film est tombé dans le domaine public. Il peut être téléchargé sur Internet Archive, ici ou . Une bien meilleure copie se trouve sur YouTube.

Le DVD proposé par Bach Films est d’image parfois très moyenne et les cartons d’intertitres français sont entachés de fautes d’orthographe et d’approximations.

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