mardi 15 juillet 2014

Pierre Jélyotte (1713-1797), le Platée et Zoroastre de Rameau... (2)



Les activités de Jélyotte s'exercèrent aussi dans le domaine de la composition : Il troussa, pour les fêtes du mariage du Dauphin, une comédie-ballet en trois actes, avec intermèdes de chant et de danses, intitulée Zélisca ou L'Art de la Nature, dont le librettiste était La Noue. Elle fut représentée le 10 mars 1746 devant la cour, à Versailles par les artistes de la Comédie-Française, qui dirent le texte en prose. Les intermèdes chantés furent interprétés par Chassé, Poirier et Mlles Fel, Lemaure et Bourbonnais. Mlle Salle et Camargo dansèrent.

Le Mercure de France en rendit compte ainsi :
« Le jeudi 3 de ce mois [de mars 1746] on a représenté sur le théâtre de Versailles Zélisca, comédie-ballet en trois actes, avec des intermèdes mêlés de chants et de danses. Cette pièce est de M. de La Noue, acteur François, connu par des succès, tant sur son théâtre, où il a donné Mahomet second, que sur celui des Italiens, où il a produit le Retour de Mars, petite comédie semée de traits enjoués et fins. La musique des intermèdes est de M. Jeliotte, excellent acteur de l'Académie royale de musique; on a souvent vu sur le Théâtre-François et sur l'Italien- des acteurs devenus auteurs, mais le théâtre lyrique n'en avoit point encore produit qui réunit les deux talens. M. Jeliotte, si acccoutumé à enlever tous les suffrages quand il exécute et embellit les ouvrages des autres, a reçu comme auteur les applaudissemens qu'on lui prodigue chaque jour comme acteur; sa musique a plu universellement aux gens de goût, et même "elle a réuni les suffrages des partisans des deux différentes sectes qui se sont introduites dans la musique depuis un certain tems. En général elle est agréable sans être commune, neuve sans être bizarre, et travaillée sans être confuse. L'exécution a parfaitement bien répondu au mérite de l'ouvrage, et "s'il faut donner de justes éloges à ceux qui l'ont exécuté, il ne faut pas moins louer l'attention du compositeur qui, travaillant pour les voix qu'il employoit, a sçu se proportionner à leur étendue et à leurs différentes propriétés. Cet exemple, et le succès qui l'a suivi, sont une grande leçon dont tous les compositeurs devroient profiter. Il n'est que trop ordinaire de les voir négliger absolument cette partie ». (Mars 1746)


Selon les Anecdotes dramatiques, le roi y prit grand plaisir et le fit savoir aux auteurs. Cependant, l'ouvrage ne fut pas repris à Paris.

Outre ses activités à l'Opéra et à la cour comme chanteur, Jélyotte faisait partie de la musique du roi comme instrumentiste. Le duc de Luynes, dans ses Mémoires (avril 1745), précise :
«Le nommé Jéliotte, haute-contre de l'Opéra, fort connu par la beauté de sa voix, a obtenu à la musique du roi une place de maître de guitare. Cet instrument n'est plus d'usage, et la place étoit restée sans être remplie. Jéliotte, qui est grand musicien et qui joue de toutes sortes d'instruments, faisoit avant-hier le premier violon à la chapelle. »

Comme on l'a dit plus haut, Jélyotte faisait aussi partie des Concert de la Reine, qui se réunissait plusieurs fois par semaine. On y donnait des opéras entiers, et Jélyotte y aurait chanté, durant toutes ces années, Atys, Armide, Amadis de Gaule, Scandeiberg, Callirhoé, L'Europe galante, Iphigénie en Tauride, Thétis et Pelée, Issé, Tancrède, les Éléments, etc. Il était aussi guitariste à la Musique du Roi.

Pour finir de mentionner ses activités de concert, il se produisit également chez Mme de Pompadour (dont il fut le professeur de chant), et fit partie de l'orchestre de son théâtre des Petits-Appartements comme violoncelliste...
Luynes, note pour le 12 avril 1748 dans ses mémoires qu’
«Hier et aujourd'hui, il y a eu chez Mme de Pompadour une espèce de concert spirituel dans son grand cabinet. Le roi n'y vint point hier; aujourd'hui il est venu vers la fin. Hier on exécuta le Miserere à grand chœur de M. de Lalande ; ensuite Géliote chanta un petit motet qu'il a composé. »


Ces multiples activités avaient leurs avantages : Jélyotte profita de sa position à la cour pour faire redonner sa Zélisca, le 6 mai 1751. Il y fut aidé par le duc de la Vallière, directeur général du théâtre de la Marquise.... et mari complaisamment aveugle. Son épouse fut l'une des maîtresses de Jélyotte.
«La nouvelle duchesse de Luxembourg a résolu de tenir une bonne maison cet hiver à Paris, et pour cela il y faut de beaux esprits ; elle a obligé madame de la Vallière à renvoyer Jélyotte , chanteur de l'Opéra. Le duc de la Vallière a dit à Jélyotte : « Quoique vous ne soyez plus désormais ami de ma femme, je veux que vous n'en soyez pas moins des miens; nous vous aurons quelquefois à souper. » On a choisi un autre amant pour cette duchesse, c'est le comte le Bissy ; et pour décorer la société il a été résolu de le faire de l'Académie française » (Correspondance de Mme du Deffant)

On lui a attribué, entre autres, des liaisons avec la duchesse de La Vallière, la maréchale de Luxembourg et Mme de Jully, belle-fille du fermier général La Live de Bellegarde et belle-sœur de Mme d'Épinay, qui, dans ses mémoires (chap. VI), revient assez longuement sur les amours du chanteur. Elle en profite pour tracer un portrait rapide de l’homme en société :
«Une chose m'étonne, et je n'y entends rien. Jélyotte, fameux chanteur de l'Opéra, s'est installé chez madame de Jully pendant l'hiver dernier. Il a un ton, une aisance à laquelle je ne me fais point. Je sais qu'il y a nombre de bonnes maisons où il est reçu; mais cela m'est toujours nouveau, et quand il perd vingt louis au brelan, je ne puis m'empêcher d'être étonnée qu'on les prenne. Il est réellement d'une société très agréable; il cause bien, il a de grands airs, sans être fat, je suis même persuadée qu'il parviendrait à le faire oublier s'il n'était pas forcé de l'afficher trois fois la semaine.»

La vogue de Jélyotte ne se traduisait pas que par ses bonnes fortunes. Il chantait dans de nombreux concerts privés, dans la plus haute aristocratie. Qu'il ait fait partie des familiers du Prince de Conti n'est donc en rien étonnant.

Cet agenda surchargé se traduisit inévitablement par des maladies et indispositions diverses : on en garde trace par les annulations ou remplacements effectués : par exemple, le retard pris pour la reprise en 1747 des Fêtes d’Hébé. Les applaudissements saluent tout de même sa performance, même si Grimm se montre plus circonspect :
« Notre divine haute-contre Jélyotte y ravit tout le monde. Quelques personnes de bon goût croient pourtant que son chant est trop lâché et un peu mignard ; il n'est pas bien loin du précieux. Ce qui est sur, c'est que ce qui plait en lui déplaît en un autre. »

Bornons nous pour l’année 1747 à mentionner sa présence dans une reprise de L’Europe Galante (Campra) dans Octavio (en mai) et à indiquer qu’on retrouve aussi Jélyotte dans Daphnis et Chloé, de Boismortier (8 septembre 1747), et dans L’Année galante, de J-C Mion (février puis avril 1747). Dans ces trois ouvrages il a pour partenaire Mlle Fel, et c'est encore avec elle qu'il se produit dans un nouvel opéra de Rameau, Zais. (29 février 1748)

En 1748 (?), une autre maladie interrompit les représentations des Fêtes de l'hymen et de l'amour, où il chantait Osiris et Arvéris. On sait également que remplaçant Rebel comme chef d’orchestre au théâtre des Petits- Appartements, il sa maladie est suffisamment grave pour être relatée par les feuilletonistes.
«La plus grande nouvelle de Paris, après celle de la guerre, est l'indisposition de votre ami Jéliot; son joli gosier a crachoté du sang; l'alarme a été chaude; rassurez-vous, il est mieux; les femmes commencent à le voir, il les reçoit dans sa robe de chambre, il leur donne à souper. Je connois une duchesse qui bout d'impatience de lui être présentée ; il est absolument de bon air d'avoir soupe chez lui. Le roi lui a fait présent d'une boite d'or, dont la façon seule est pour le moins de quinze cens livres : c'est qu'il avoit battu la mesure à l'orchestre des petits cabinets dans les divertissemens de ce carnaval». (Les Cinq années Littéraires ou Lettres de M. Clément... La Haye, 1754. Lettre du 15 Avril 1748 )

 

« Mr. Jeliot -- 1741 -- Arvéris, (Festes de l'Hymen et de l'Amour) »



Jélyotte, fidèle à son compositeur emblématique, Rameau, parut successivement dans trois de ses ouvrages : Pygmalion, Les Fêtes de l’Hymen et de l’Amour, et Nais.
Cet enchaînement de créations marqua les esprits, comme en témoigne cette remarque :
 « Nous devons remarquer une singularité qui regarde M. Rameau. Depuis le printems de l'année dernière, on a joué les Talens lyriques, Zaïs, les Fêtes de amour et de L’Hymen, Pygmalion, Platée et Nais. Jusqu'à présent, il n'étoit arrivé à aucun autre de nos musiciens de voir six de leurs ouvrages se succéder ainsi au théâtre dans le cours d'une année » (Mercure de France, mai 1749)

La prééminence du compositeur gênait et provoquait des rumeurs. On put donc lire qu’
« On prétend, dit-il, que M. d'Argenson, qui a actuellement l'Opéra dans son département, s'est expliqué aux directeurs et leur a signifié qu'il ne voulait pas qu'on donnât plus d'un opéra de Rameau par an ; les partisans de sa musique sont furieux de cet ordre et publient que ce ministre veut faire tomber l'Opéra, que ce grand génie soutient lui seul, dans le dessein de l'ôter aux directeurs actuels pour le donner à Rebel, Francœur et Jélyotte, qu'il protège. On ajoute que Rameau est piqué jusqu'au vif, jure de ne plus travailler, et que même il a retiré une tragédie de lui et de Cahusac, qu'il avait donnée pour cet hiver. » (Journal de Collé, juillet 1749)


La direction de l’Opéra changea cependant et mit au théâtre le Carnaval du Parnasse, de Mondonville, le 23 septembre 1749. Jélyotte y chantait un Berger (prologue) puis « Apollon déguisé en Berger ». La richesse des décorations et l’excellence du ballet firent également beaucoup pour le succès de l’ouvrage.

Peu après, Jélyotte et Chassé, Mlle Fel et Chevalier se retrouvent pour une nouvelle création de Rameau, Zoroastre (1749).
Jélyotte y interprétait évidemment le rôle-titre, entouré de Mlles Fel (Àmélite) et Chevalier (Erinice), et Chassé (Abramane). Malgré la nouveauté de la musique qui parut difficile d’abord à certains (Grimm écrivait que « Les profanes ont comparé cet opéra au musicien, qui est long, sec, noir et dur. »), la magnificence de la mise au théâtre finit par emporter l’adhésion.

Cette accumulation de rôles et de fatigue eut un prix à payer. La création le 5 mai (ou le 21 avril ?) 1750 de Léandre et Héro, opéra du marquis de Brassac fut retardée par la faute de Jélyotte, souffrant, qui finit par abandonner son rôle de Léandre à La Tour (lui-même par la suite remplacé par Baroyer). La réception en fut mauvaise.





Louis Tocqué. Portrait de Pierre de Jélyotte, vers 1750
(St. Petersbourg, Hermitage)


Titon et L’Aurore (18 février 1751), de Bury, où il tenait le rôle de Titon n’eut également qu’une réception médiocre.

La même année, il parut dans deux ouvrages de Rameau, sur des textes de Marmontel, en face de Mlle Fel : La Guirlande ou les Fleurs enchantées (21 septembre 1751, rôle de Myrtil) et la « pastorale héroïque », Acanthe et Céphise ou la Sympathie (18 novembre 1751, rôle-titre).

Lors des années suivantes, Jélyotte participa à deux nouvelles pièces : Les Amours de Tempé, premier opéra de Dauvergne (livret de l’Abbé Marchadiès) le 7 (ou 9) novembre 1752, où il chantait Bacchus ; et Titon et l’Aurore de Mondonville (9 janvier 1753, rôle-titre).

Jélyotte et Mlle Fel en faisaient tout le prix, si l’on en croit les annotations de Barbier dans son Journal :
« Les spectacles sont beaucoup fréquentés à Paris pendant ce carême, savoir: l'Opéra, les Comédies Française et Italienne et l’Opéra-Gomique. L'on joue, depuis vingt-six représentations, un opéra du sieur de Mondonville, nommé Titon et l'Aurore, qui a un très grand applaudissement, surtout pour entendre le sieur Jéliotte et mademoiselle Fel. Tout est toujours plein à quatre heures, comme à la première représentation. » ou le Mercure : « […] La partie du chant est celle qui a le plus réussi, et il faut convenir qu'indépendamment de son mérite réel, l'exécution de M. Jéliotte et celle de Mlle Fel y a ajouté de nouvelles grâces [..] M. Jéliotte a mis le comble au succès par la manière supérieure dont il a chanté l'ariette du dernier divertissement »

Cependant, malgré ces succès, le bruit courut que Jélyotte songeait à quitter la scène.

Cette nouvelle provoqua une vive émotion et on chercha un moyen de lui faire abandonner sa décision. Le duc de Luynes, dans ses Mémoires (pour le 17 février 1753) explique ce qui le retint dans le métier :
« Il est question actuellement de souscription pour Jéliotte. Jéliotte dit depuis longtemps que sa santé ne lui permet plus de chanter, et il a annoncé qu'il quitterait l'Opéra cette année à Pâques. L'impossibilité de remplacer un musicien et un acteur qui a un talent aussi supérieur a répandu une affliction universelle sur tous les amateurs de l'Opéra ; ils ont entamé des négociations, peut-être avec autant de zèle et de vivacité que s'il s'agissait de donner la paix à l'Europe ; car malgré l'enthousiasme passager pour les Bouffons, le goût pour la bonne musique française, rendue aussi parfaitement qu'elle l’est par Jéliotte, subsistera toujours. Enfin on a cru s'apercevoir qu'une somme d'argent considérable déterminerait Jéliotte à rester encore quelque temps ; on lui a proposé une gratification considérable pour donner deux ans déplus à l'Opéra; il a demandé 100.000 livres ; on compte faire cette somme par souscription. On peut bien juger que les taxes ne seront point égales ; les personnes considérables paieront beaucoup plus que les autres »

Cette démarche ne suscita pas un enthousiasme général ; le marquis d’Argenson notait, quant à lui dans son Journal :
«Toute la cour quête pour trouver 100.000 livres, afin de faire rester à l’Opéra le chanteur Jélyotle, et ils sont presque trouvés, au moyen de quoi il se fait 10.000 livres de rentes, et promet d'y demeurer encore deux ans. On n'en donnerait pas tant pour retirer de la misère une quantité d'honnêtes gens qui meurent de faim. On ne voit que folies et sottises à chaque démarche de la cour. » (19 février 1753)

Finalement, Jélyotte en rabattit et consentit à rester deux ans de plus pour les 48.000 livres réunies par la souscription…

Le 18 octobre 1752 à Fontainebleau, devant la cour, il créa avec Mlle Fel, le Devin de village de Jean-Jacques Rousseau. Il reprit l’œuvre le 1er mars 1753 à Paris, mais les deux interprètes furent vite remplacés par La Tour et Mme Jacquet. Le Mercure remarque que « Mlle Fel et M. Jéliotte y ont fait aux spectateurs le même plaisir qu'ils ont coutume de faire dans les rôles dont ils sont chargés, et on a fort regretté qu'ils ayent été doublés si-tôt. »

On a conservé un billet que Jélyotte écrivit à Rousseau à l’occasion de cette création :
« A Fontainebleau, le 20 octobre 1752.
Vous avez eu tort, Monsieur, de partir au milieu de vos triomphes. Vous auriez joui du plus grand succès que Ton connoisseencepays. Toute la cour est enchantée de votre ouvrage; le Roy, qui, comme vous le savez, n'aime pas la musique, chante vos airs toute la journée avec la voix la plus fausse de son royaume, et il demande une seconde représentation pour la huitaine.
J'aurai soin de faire le changement que vous désirez ; j'accourcirai le récitatif de la première scène et j'avertirai M. Cuvillier de se contenter de son état de sorcier sans aspirer orgueilleusement au rang de magicien. M. le duc d'Aumont m'a dit ce matin que si vous vous fussiez laissé présenter au Roy, il étoit sûr que vous auriez eu une pension.
Bonjour, monsieur.
Jeliote».


Sa dernière création est aussi l’une des plus curieuses : il s’agit d’une pastorale de Mondonville, écrite occitan. Daphnis et Alcimadure, fut créée à Fontainebleau, le 29 octobre 1754, puis reprise à l'Opéra le 29 décembre 1754. Elle était adaptée de l'Opera de Frountignan, formé de chansons populaires. Les trois actes étaient précédés d’un prologue en français.

Les Spectacles de Paris en donnaient ainsi l’argument :
« La pastorale de M. Mondonville a pour titre Daphnis et Alcimadure. Elle roule sur trois acteurs : Daphnis, qui aime Alcimadure ; celle-ci, qui n'aime encore rien et ne veut jamais rien aimer ; et Jeannet, son frère, qui prend vivement les intérêts de sa sœur et veut lui ménager un établissement convenable. Alcimadure craint de perdre sa liberté et de trouver un amant volage; Jeannet la rassure en disant que Daphnis est un berger constant, et pour le lui prouver il se déguise en homme de guerre, vient trouver Daphnis et lui dit qu'il est amoureux d 'Alcimadure. Il ajoute qu'il est sur le point de l'épouser. Le berger lui répond avec fermeté qu'il aime cette cruelle et qu'il ne craint pas qu'un autre la lui enlève. Jeannet veut l'épouvanter ; mais l'amour de Daphnis le rend intrépide, et après avoir donné toutes les preuves d'un amour aussi tendre que constant, Alcimadure, dont le cœur était devenu sensible, consent à l'épouser ».

En ce qui concerne la reprise parisienne, Collé en donne un aperçu franchement négatif :
 « Enfin, le dirai-je à nos ambrés et à nos très jolies femmes? Jéliotte m'a souverainement déplu dans cet opéra ; je ne l'ai jamais vu si affecté, si affété et si sybarite. A mon avis, il a chanté comme la femme de la cour la plus perdue d'airs ; bref, ce chant maniéré et efféminé n'est point fait pour des hommes qui par hasard le sont encore ici. Cette drogue a été donnée au commencement de janvier, à ce que je crois. »

Daphnis fut la dernière prise de rôle de Jélyotte, car il prit sa retraite de l’Opéra quelques trois mois après, avec le Castor et Pollux de Rameau. Il chanta Castor pour la dernière fois le 15 mars 1755.

Le 16 avril 1755, le Mercure déplorait que « L'absence de M. Jélyotte, qui s'est retiré avec la pension démérite, se fait sentir à l'Opéra. On a cependant donné à la rentrée de ce spectacle la pastorale languedocienne de Daphnis et Alcimadure. »


Jélyotte en quittant l’Opéra n’avait pas renoncé à son service de cour, qu’il remplit durant dix ans à Versailles et Fontainebleau. On trouve donc encore mention de ses apparitions dans le Mercure de France, comme en octobre 1762 dans Scanderberg :
« Le sieur Jéliote, toujours admirable, paroissant jouir de tout l'éclat et de toute la facilité de sa voix, ne pouvoit manquer d'enchanter plus que jamais dans un grand rôle qui fournit des morceaux d'un chant agréable où il y a de fréquentes occasions de faire briller les talens qu'on lui connoit". Mêmes éloges en 1764 pour la reprise du Devin de village : « Géliotte ne doit rien du plaisir extrême que font sa voix et ses talens à la difficulté d'en jouir depuis sa retraite... Il chante avec la même voix qu'on a tant admirée, et avec un naturel dans les tours de son chant et des grâces que peut-être, sans illusion, on pourroit regarder comme nouvellement acquises et ajoutées encore à ce qu'on lui connoissoit de supériorité dans ce talent »

Ses adieux eurent lieu en novembre 1765 : le 2 dans le rôle de Zénis, dans Zénis et Almasie, opéra en un acte de Borde et Bury (avec Sophie Arnould et Larrivée) et le 9 avec Erosine, sur un livret de Moncrif et une partition de Berton.
On tenta bien de le retenir : lorsque Rebel et Francoeur prirent leurs retraites, leurs successeurs à la direction de l’Opéra, Trial et Berton, tentèrent « les derniers efforts pour engager Géliotte à reparoitre sur la scène. Ils lui ont offert jusqu'à mille louis pour un certain nombre de représentations. Ce moderne Orphée est resté inflexible.

Il se produisait pourtant encore en privé.

Une série de tableaux de Barthélémy Ollivier, peintre ordinaire du prince de Conti, a immortalisé la cour de ce prince, et Jélyotte par deux fois. On le retrouve en bonne place, placé près du jeune Mozart, sa guitare à la main, dans un tableau célèbre qui fut exposé au Salon, un an après la mort du peintre en 1777, sous le titre : « Le thé à l'anglaise, dans le salon des quatre glaces, au Temple, avec toute la cour du prince de Conti. »
Le jeune Wolfgang Mozart est d’ailleurs au clavier, dans une toile qui saisit plus les gestes familiers des auditeurs que d’un témoignage de leur attention réelle lors des concerts.

 

Barthélémy Ollivier. Un thé chez le prince de Conti, 1766 (détail)


On trouve d’ailleurs une mention (mitigée) sur le chanteur dans les notes de voyage de Léopold Mozart dans la liste des personnes que la famille Mozart rencontra lors de leur premier séjour à Paris (9 janvier-10 avril 1764)
 


Notes de voyages de Leopold Mozart.


Une autre toile d’Ollivier portraiture à nouveau Jélyotte avec Mlle Fel lors d’un « Souper du prince de Conti au palais du Temple. »




Jélyotte se retira dans les Pyrénées mais venait tous les ans à Paris voir sa famille et ses amis. Il termina sa vie dans le château de Labat d'Estos, qu'on désigne aussi dans la contrée sous le nom de château de Mauco. Il avait quitté sa demeure d'Oloron où il s’était d’abord établi, pour aller s'installer auprès de son neveu et de sa nièce, jeune femme charmante, qu'il avait dotée, et qui fut son héritière.

 Il y mourut le 11 septembre 1797.

Une opérette en un acte garda au XIXe le souvenir musical du chanteur : Jélyotte ou un Passe-temps de duchesse fut créé en 1854 par Duprez, également auteur de la partition sur un livret de son frère Edouard.
La Revue et Gazette musicale en faisait un compte-rendu qui précisait que « Inutile de dire que Duprez est aussi l'auteur de la partition de cet ouvrage, fort gai de situations et de style, dans lequel on a beaucoup applaudi des morceaux d'une rare élégance et d'excellente intention, chantés avec un talent admirable. Roger s'est surtout distingué dans le rôle de Jélyotte, en venant au secours d'un perruquier qui lui a volé son nom, mais qui n'a pu lui prendre sa voix, et en achevant pour lui un air d'Armide, beaucoup au-dessus de ses moyens » (9 Avril 1854)

Pau commémora aussi « l’enfant du pays » en inaugurant en grande pompe, le 17 mars 1901 au parc Beaumont, la statue du chanteur réalisée par Paul Ducuing.

 
Portrait gravé par Augustin de Saint-Aubin,
d’après Charles Nicolas Cochin.


Pour aller plus loin :

BENOIT, Marcelle (ed.), Dictionnaire de la musique en France aux XVIIe et XVIIIe siècles. Paris, Fayard, 1992

LALLEMENT, Nicole, « Iconographie d’un chanteur au XVIIIe siècle : Pierre Jélyotte (1713-1797) » dans Iconographie musicale : Enjeux, méthodes et résultats (2008)

POUGIN, Arthur, Un ténor de l'Opéra au XVIIIe siècle: Pierre Jélyotte et les chanteurs de son temps, Paris, Librairie Fischbacher, 1905

PROD’HOMME, J-G., « Pierre de Jélyotte (1713–1797) » dans SIMG, iii (1901–2), pp. 686–717.

Le site Rameau : jp.rameau.free.fr


Dossier réalisé en mars 2008 pour ODB-opera.com
Iconographie © DR.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire