dimanche 8 juin 2014

The Sheik (Le Cheik) (film, 1921)






Les années 20. Le Cheik Ahmed Ben Hassan (Rudolph Valentino) supervise un marché aux femmes et réunit deux amoureux (On n’est quand même pas dans L’Enlèvement au Sérail, mais c’est tout comme). Les femmes restantes vont être vendues à Biskra, une ville où se mélangent occidentaux et autochtones très exotiques pour les touristes. L’indépendante Lady Diana Mayo (Agnes Ayres), un véritable garçon manqué, se prépare à quitter la ville pour faire une longue excursion dans le désert, à la réprobation de son frère Sir Aubrey (Frank Butler). Diana est fascinée par l’arrivée du cheik et s’arrange pour s’introduire dans le casino qu’il a privatisé afin que ses hommes jouent au jeu les femmes. Sa présence est découverte et Ahmed l’escorte au dehors. Il est fasciné et apprend ses projets grâce au guide de Diana, Mustafa Ali (Charles Brindley). Avec sa complicité, dès qu’elle s’est avancée dans le désert, elle est kidnappée par Ahmed et ses hommes. Une tempête de sable (les censeurs doivent beaucoup à la météo !) empêche Ahmed de faire subir à Diana le fameux sort pire que la mort, mais elle demeure sa captive, servie par son valet Gaston (Lucien Littlefield). Raoul de Saint-Hubert (Albert Menjou), un écrivain connu, ami d’Ahmed, leur rend visite ; mais tandis que le cheik est allé accueillir son ami, Diana s’enfuit, pleine de honte à l’idée qu’on la trouve dans cette situation compromettante. Elle est surprise dans le désert par le bandit Omair (Walter Long), mais Ahmed arrive à temps pour la sauver. Raoul et Diana deviennent amis, ce qui provoque la jalousie d’Ahmed (vous vous demandiez quand cet invariant de ce type d’histoire stupide allait arriver, hein ?). Alors que nos héros « psychotent » autant qu’il est possible dans un scénario aussi prévisible, Omair prépare sa vengeance et kidnappe Diana. Ahmed arrivera-t-il à temps pour la sauver (bis) ? Le MLF parviendra-t-il à faire bloquer toute réédition ultérieure de cette bluette politiquement incorrecte en Blu-ray ? Les héros partiront-ils main dans la main dans le soleil couchant et les dunes qui flamboient ?




En fait, j’aurais pu utiliser la légende comme résumé de l’action…



En 1919, Edith M. Hull (1880-1946) publia un roman d’amour exotique, The Sheikh, qui se vendit plus d’un million d’exemplaires dans le monde. En dépit (ou à cause de ?) son succès foudroyant, ce phénomène éditorial aborde des sujets plus que problématiques ; son intrigue, contemporaine de sa publication, narre l’enlèvement d’une riche et indépendante jeune voyageuse anglaise par un cheikh arabe qui l’emmène dans les confins du désert et la viole ; évidemment l’héroïne, après moult péripéties, finit par tomber amoureuse de son ravisseur et tout se finit bien dans le meilleur (le pire ?) des mondes possibles…

Ce récit assez sordide, salmigondis de syndrome de Stockholm (non encore inventé à l’époque), de sadomasochisme, d’exotisme de pacotille, de racisme assez écœurant et d’une vision de la femme qui fait hululer d’horreur n’importe laquelle féministe (selon le roman, une femme digne de ce nom doit se cantonner dans les « 3 K » (Kinder, Küche und Kirche) et être soumise à son seigneur et maître) ne vaut pas une crotte de chameau (ou de dromadaire).
On peut d’ailleurs se demander quel est l’attrait persistant de ce type de littérature archi-conservatrice, qui semble avoir été à l’origine d’un courant persistant de la littérature sentimentale actuelle (voir sur ce sujet l’ouvrage de Jack Shaleen, Reel Bad Arabs: How Hollywood Vilifies a People. Interlink Publishing, 2012). La romancière se défendit d’ailleurs en affirmant : « Je ne souhaite pas […] défendre la brutalité sans pitié d’Ahmed Ben Assan […] Mais je suis suffisamment vieux jeux pour penser qu’une femme donne son amour à l’homme […] qu’elle reconnaît comme son maître. » Les mois passés à attendre son mari durant la première guerre mondiale n’ont manifestement pas inspiré Mrs. Winstanley Hull à écrire un chef d’oeuvre !!

Le roman fut, dieu merci, laminé par la critique littéraire, mais son attrait ne semble pas avoir diminué : il est tout à fait signifiant qu’il ait été réédité dans les années 1980 par J’ai Lu dans la collection « Les romans préférés de Barbara Cartland » !!!!


Ze scène qui a titillé nos grands-mères…


Une adaptation cinématographique promettait donc d’être aussi rentable commercialement que risquée… à cause d’une censure qui ne plaisantait pas (on n’est pas encore dans le relatif paradis scénaristique des films Pre-Code).
Dans une interview au NY Morning Telegraph, le réalisateur George Melfort affirma que « Nous avons traité les scènes osées du Cheikh avec tant de délicatesse que je pense que les censeurs seront les seuls déçus. » (21/08/1921) (Notons que ce qui est désormais tout aussi politiquement incorrect, le rôle-titre fume comme un pompier, et qu’on ne peut pas jurer qu’aucun animal ne fut pas maltraité durant le tournage.)

Les espoirs financiers des producteurs furent récompensés au centuple.

Le film sortit en novembre 1921 aux Etats-Unis et pulvérisa le box-office : il rapporta plus d’un millions de dollars l’année de sa sortie, en en ayant coûté 200 000. Pactole. Le Cheik fit de Rudolph Valentino une star mondiale et lança parallèlement une mode orientalisante… et toute une série de clichés qu’on retrouve encore dans une certaine littérature populaire. Hélas. Le terme « sheik » devint dans l’argot de l’époque, synonyme de « macho ».

En 1926, United Artists réalisa une suite, The Son of the Sheik (d’après le roman de E M Hull, The Sons of the Sheikh (1926)). Valentino y reprend son rôle et y interprète à la fois le père et le fils (!) ; il y est mille fois plus captivant comme acteur que dans le premier volet. Ce fut sa dernière apparition sur les écrans.


L’un des rares points positifs du roman était le plus fallacieux : le titre pouvait laisser croire à une romance (avec beaucoup de guillemets) interethnique tout comme à l’audace de l’écrivain qui la promouvait. Il faut renoncer bien vite à cette idée. Pas de mariage interethnique ni interreligieux dans l’Angleterre des années 20 !
Le Cheik du titre, Ahmed, est en fait Anglo-espagnol (c’est d’ailleurs pour cela qu’il ressemble à un Arable. Si, si. L’ascendance mauresque de sa mère explique tout. E. M. Hull n’avait sans doute jamais entendu parler de gènes récessifs, mais son explication ferait glousser d’aise un généticien…) La mère espagnole d’Ahmed, fuyant un mari violent et alcoolique en vadrouille dans le désert (haut lieu touristique, comme chacun le sait…) s’est enfuie et a été recueillie par le vieux cheik Ahmed Ben Hassan, qui a ensuite adopté son fils et en a fait son héritier… Il l’a aussi fait éduquer en France (l’Algérie est alors française) où il s’est lié d’amitié avec la famille de Saint-Hubert, tout comme en Angleterre. Devenu adulte, Ahmed junior apprend qui est son géniteur (Lord Glencaryll) et voue depuis lors une haine féroce aux Anglais… Croix de ma mère et crotte de chameau.

Ce mélodrame abracadabrantesque encore plus invraisemblable que le reste du roman est censé atténuer la responsabilité d’Ahmed, tout comme l’éducation reçue par Diana est supposée expliciter sa froideur (comprendre « frigidité ») et son dédain de tous ses soupirants : élevée comme un garçon par un frère aîné égoïste et sans affectif, elle ne peut être « une vraie femme » sans un traitement de choc (oh combien !)….
Ces préjugés rétrogrades attestent bien, tant du cadre moral et religieux dans lequel s’inscrit l’écrivain, et des préjugés de classe (Diana est horrifiée d’apprendre la visite de Raoul de Saint-Hubert au camp du cheikh : cet homme de son monde sera témoin de son déclassement et de la perte de sa vertu) que du racisme sans vergogne de l’époque…

Reniflant le filon, Paramount acquit les droits du livre rapidement et travailla sur une adaptation qui poliça davantage les relations entre les deux héros : dans le film, Diana ne passe plus à la casserole, et des péripéties préliminaires sont ajoutées, comme tout l’épisode du casino (« The Monte Carlo of the Sahara », tant qu’à faire…). Dans le roman, Diana n’a jamais vu Ahmed avant son enlèvement. Sans doute le scénariste voulut-il ajouter un peu d’exotisme dans le récit et rendre plus crédible (hum !!!) l’attirance de Diana pour son ravisseur. (Mais le « I love you, Ahmed » inscrit sur les dunes par Diana kidnappée par Oamair et encore visible des heures après est un des détails qui font maintenant hurler de rire…)

Le scénariste joue aussi sur les clichés redondants qui caractérisent la vision hollywoodienne de l’Orient et qu’on retrouve film après film : une érotisation exotique, qui va du libidineux (ici, Omar qui est stigmatisé alors que le héros a exactement la même conduite !) au cliché de la femme-objet danseuse du ventre… Le New York Times remarqua d’ailleurs « que ces films arabisants romantiques n’ont jamais le courage de leurs romances. » L’interdit d’une relation amoureuse entre les « races » était effectivement levé par la révélation de la véritable parenté d’Ahmed : la censure hollywoodienne n’avait vraiment rien à envier aux préjugés coloniaux européens !


Ahmed et sa captive.

A l’origine, James Kirkwood aurait été pressenti à l’origine pour jouer le rôle-titre. Ce fut finalement le moins onéreux Rudolph Valentino (de son vrai nom, Rodolfo Alfonzo Raffaello Pierre Filibert Guglielmi Di Valentina d’Antonguolla) (Ouf !), qui venait de quitter Metro pour signer avec Paramount, qui incarna le cheikh avec un tel succès que ce film, qui est loin d‘être son meilleur est définitivement associé à cet acteur d’origine italienne. Si Valentino avait déjà exploité un aspect impulsif et énergique de sa personnalité scénique dans le formidable The Four Hoursemen of the Apocalypse (1920) (où il est d’ailleurs étonnant en Julio), son travail d’acteur n’était alors pas oblitéré par un personnage flamboyant et outrancier, qui préfigurait cette figure du « Latin lover » qu’il reprit par la suite.

En Ahmed Ben Hassan, l’acteur donna libre cours à un jeu très souvent outré qui frise désormais le ridicule (cinq tonnes par essieu, ce qu’il ne renouvelle bizarrement dans aucun autre de ses films) et qui contraste étrangement par instants avec une subtilité de jeu, un charisme indéniable… et une ironie  blagueuse qui témoigne que l’acteur devait trouver le scénario totalement crétin. Toutefois, cette figure masculine violente et déterminée qui tranchait nettement avec les héros bien élevés et policés habituels, devint rapidement un fantasme international. L’ère des « bad boys » séduisants du cinéma s’ouvrait…


Publicité dans le ‘Saturday Evening Post’.

Les costumes de Valentino furent dessinés par Natacha Rambova (qui fut brièvement son épouse). Elle concevra d’ailleurs décors et costumes pour le scandaleux Salomé d’Alla Nazimova en 1923. C’est grâce à la jeune femme que Valentino avait été recruté pour jouer Armand dans Camille (1921), l’adaptation de la Dame aux camélias, avec cette dernière.


Le Cheik en grande discussion avec son pote français
(Non, ce n’est pas une pub cachée pour Rolex)

A dire vrai, The Sheik n’est pas vraiment un bon film et a souvent très mal vieilli. Valentino lui-même le détestait, et vécut apparemment assez mal son succès tout comme sa propulsion au firmament des stars… d’autant plus qu’il n’en toucha des dividendes financières qu’assez tard ! Le réalisateur, Melford, est un tâcheron du muet qui se cantonna par la suite dans des œuvres de second plan. Il est clair qu’aucun des participants n’aurait pu imaginer le raz-de-marée engendré par la sortie de ce film de quasi routine destiné à exploiter la notoriété d’un best-seller. Le rôle-titre n’était alors même pas au sommet de l’affiche. Agnes Ayres, actrice qui avait joué avec Cecil B. De Mille, avait alors une notoriété bien plus importante, et Rudolph Valentino n’était qu’un acteur cantonné à certains rôles « exotiques », car pas assez « américain » dans son physique et ses manières.

Toute la première partie du film est assez (involontairement) hilarante dès que le cheik roule des yeux concupiscents sur la pauvre héroïne (Agnes Ayres est très douée pour lever les bras au ciel, prendre des poses pathétiques ou s’écouler de désespoir au ralenti sur des divans opportunément placés là, sapant totalement le côté supposé ferme et indépendant du personnage). Paradoxalement, ce n’est que lorsque le scénario lui permet de faire valoir ses talents d’homme d’action (les cavalcades et les combats sont assez jubilatoires dans leur genre), que Valentino prend une vrai consistance, une contradiction assez drôle pour un acteur supposé être le grand amant de l’écran… Albert Menjou (Raoul de Saint-Hubert), au milieu de ce déploiement de passions exacerbées et d’hyperboles ridicules, semble par instants, assez embarrassé d’être là. Il n’a pas à se plaindre : en « fidus Achates », il a, somme toutes, un rôle relativement modérateur dans le récit : cependant, s’il blâme Ahmed pour ses actes, il ne fait pas vraiment grand-chose pour y remédier, et les deux Français du récit (tant l’ami que le domestique Gaston (un Lucien Littlefield assez étrange) affichent une complicité masculine assez déplacée. La rançon de la réputation du libertinage français, sans doute ? Pas cool, Raoul !


L’une des deux seules expressions d’Ahmed en première partie…

Malgré ces défauts, le film est étonnamment plaisant… si on le considère pour ce qu’il est : très révélateur de son époque (colonialiste, raciste, conservatrice), tout en se voulant un divertissement sans prétentions, qui visait à faire voyager son public bien loin. Le premier degré y abonde (ce dont les interprètes ne sont pas forcément dupes) et c’est cette naïveté enthousiaste qui permet encore de trouver un certain charme dans cet amoncelas de clichés qui « sentent bon le sable chaud ».


Un étonnant « Making of » tourné en 1921.


L’outrance du scénario et la notoriété du film suscitèrent parodies et décalques en pagaille : tous les clichés furent abondamment repris, parodiés et critiqués…
Dans un décalque écrit par Mack Sennett en 1923, The Shriek of Araby (film de F. Richard Jones), un employé d’un cinéma (Ben Turpin) qui projette « The Shiek » se retrouve catapulté de manière décalée dans le rôle de Valentino…




The Shriek Of Araby (1923)



Film américain muet en noir et blanc (1921)
Mise en scène de George Melford
Photographie de William Marshall
Adaptation de Monte M. Katterjohn (d’après le roman de E. M. Hull)
Production de Jesse L. Lasky
Un film Famous Players-Lasky (Paramount).
80 minutes.

Le film, qui est dans le domaine public, peut être téléchargé sur Internet Archives. Disponible en DVD chez Bach Films (2009), avec des cartons d’intertitres en français.

Le roman est également dans le domaine public ; il est disponible sur Gutenberg.org en VO (mais on peut tout à fait s’en dispenser !). Une analyse hilarante du roman a été écrite par S. J. Perelman, « Cloudland Revisited: Into Your Tent I'll Creep » et publiée dans The New Yorker (30 octobre 1948)

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