jeudi 19 juin 2014

The Conquering Power (Eugénie Grandet) (film, 1921)



Victor Grandet (Eric Mayne), complètement ruiné à la suite de spéculations hasardeuses, confie son fils Charles (Rudolph Valentino) à son frère Felix Grandet (Ralph Lewis) avant de se suicider… Il envoie le jeune homme, oisif noceur, chez ce dernier, sans lui révèler qu’il est au bord du gouffre.  Son frère, le « Père Grandet » vit de façon misérable avec sa femme,  sa fille Eugénie (Alice Terry) et une servante (Andrée Tourneur). Mais, malgré son avarice maladive, la jeune fille est très courtisée par les familles des Grassins et Cruchot, qui savent qu’elle héritera d’une fortune colossale. Charles, effondré par la mort de son père, est pris en pitié par Eugénie. Les deux jeunes gens s’éprennent l’un de l’autre, et Eugénie confie tout ce qu’elle possède à Charles pour l’aider à refaire sa vie. Il part en Martinique, sans savoir que son oncle l’a dépouillé de ce qui lui restait de fortune et qu’il est bien décidé à empêcher ce mariage…




Inspiré de l’Eugénie Grandet de Balzac (1833), ce film de 1921 prend beaucoup de libertés avec le matériau littéraire originel : à la trame sans pitié du roman originel, il substitue une vision bien plus idyllique de la nature humaine avec un « happy end » assez plaqué… bien que nécessaire au public de l’époque qui souhaitait sans doute voir une romance, puisque le rôle du jeune premier était tenu par un Rudolph Valentino accédé au rang des stars depuis The Sheik (1921)

Le film débute par deux intertitres assez étranges :




Il pourrait sembler au spectateur que cette intention n’ait pas été suivie d’effets tant la province française présentée semble issue du XIXe siècle et contraste violemment avec les scènes parisiennes du début. (L’arrivée de Charles Grandet dans son automobile dernier cri fut d’ailleurs critiquée à l’époque) Toutefois, ce décalage n’est pas si invraisemblable qu’il n’y parait : il y eu des poches de résistance linguistique (patois) jusqu’à la fin des années 50…




Plus dommageable que cette actualisation, c’est le sens désabusé du roman qui se trouve trahi dans cette adaptation cinématographique : les deux jeunes gens seront unis à la fin, puisque Charles revient juste à temps pour compromettre les fiançailles d’Eugénie avec l’héritier du notaire… une fin aussi abracadabrante que le sauvetage d’Anna Karénine des roues du train dans Love !




C’est donc la peinture de l’avarice névrotique qui emporte l’adhésion dans ce film noir (d’autant plus que les intérieurs confinés de la maison Grandet sont magnifiquement photographiées par John Seitz -- qui travaillera par la suite sur Sunset Boulevard, Assurance sur la mort, The Moon and Six Pence, etc…) et que Ralph Lewis compose un avare imposant et assez terrifiant dans sa monomanie.

Terrifié, également. Dans la scène justement célèbre (elle inspira directement Erich Von Stroheim dans Greed (Les Rapaces)) de l’hallucination de Grandet, il parvient à susciter l’effroi, par la contagion de la projection de ses affects. Il faut avouer que les effets, très novateurs à l’époque, ont quand même un peu vieilli.



Cette figure démoniaque se trouve accentuée par la douceur et la quasi-sainteté de sa fille Eugénie. La très subtile Alice Terry en fait une figure patiente et résiliente, frémissante sous les atteintes morales qu’on lui porte, qui ne trouve la force de se rebeller que par l’amour que la jeune fille porte à son « cousin ».


 En effet Eugénie est en fait ici, la fille d’un premier lit de la malheureuse Madame Grandet, source d’une bonne partie de la fortune de son mari… Cette modification a-t-elle été rajoutée pour permettre l’union finale des deux amoureux ? Une union consanguine, encore tolérée dans la France du XIXe siècle aurait été mal vue par la censure…

Rex Ingram venait de réaliser le grand film étonnant qui lança sa carrière, Les quatre cavaliers de l’Apocalypse, grande fresque pacifiste et méditation sur les ravages de la Grande Guerre. Il aborde ici un récit intimiste (les critiques de l’époque évoquèrent curieusement Vermeer pour parler des scènes se déroulant sous le toit du Père Grandet.) 



Il est vrai qu’à part les scènes de l’anniversaire débridé de Charles (où le champagne coule à flot et les belles filles foisonnent), une évocation rapide de la campagne française, qui semble figée dans des cartes postales façon clichés (entre place du village et scène de lavandières) et un (très très) bref aperçu de la Martinique (où, évidement, le négoce balzacien originel de Charles, la traite d’esclaves, disparait entièrement), le film se déroule pratiquement dans ce huis-clos.



C’est pourtant cette théâtralité de mélodrame, bourrée de clins d’œil (les trognes des prétendants d’Eugénie, tous aussi hypocrites les uns que les autres, ou encore l’entrée inconsciemment ridicule de Charles) qui finit par séduire.

Malgré l’insistance sur le couple de jeunes amoureux (Rudoph Valentino est ici parfait en version 1920 de « dandy » d’abord irresponsable, puis amoureux fervent), c’est ce drame de la déchéance morale qui gagne haut la main.




Si le « pouvoir conquérant » était supposé être l’amour, c’est l’avidité et ce qu’elle entraîne qui fait pencher la balance…

Et d’ailleurs, qui sait ? Charles est-il bien revenu pour les raisons qu’on subodore ? C’est peut-être ce que le cinéaste veut sous-entendre, mais la noirceur et l’amertume balzaciennes n’ont certainement pas dit leurs derniers mots.

Une belle curiosité.
  
Film muet américain (1921)
Réalisation de Rex Ingram
Photographie de John F. Seitz
Adaptation de June Mathis
Production de Rex Ingram
89 minutes

Le film, tombé dans le domaine public, peut être téléchargé sur le site d’Internet Archive.
DVD Bach Films.
Captures d’écran.
Photographies © DR.


 Magazine Photoplay (1er juillet 1921)

1 commentaire:

  1. what a classic movie


    http://www.classicmoviesandtvcom.com/product/the-conquering-power-dvd-rudolph-valentino-alice-terry-1921

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