jeudi 26 juin 2014

Rameau - Platée (Opéra du Rhin, 2010)



Ballet bouffon (comédie lyrique), en un prologue et trois actes
Livret d’Adrien-Joseph Le Valois d’Orville d’après Platée, ou Junon jalouse de Jacques Autreau

Platée - Emiliano Gonzalez Toro
Thalie, La Folie - Salomé Haller
Thespis, Mercure - Cyril Auvity
Jupiter - François Lis
Junon - Judith Van Wanroij
L’Amour, Clarine - Céline Scheen
Momus, Cithéron - Evgueniy Alexiev
Satyre - Christophe Gay
Première Ménade - Tatiana Zolotikova
Deuxième Ménade - Fan Xie

Choeurs de l’Opéra national du Rhin (dir Michel Capperon)
Ballet de l’Opéra national du Rhin

Les Talens Lyriques
Christophe Rousset, direction

Mise en scène - Mariame Clément
Chorégraphie - Joshua Monten
Décors et costumes - Julia Hansen
Lumières - Reinhard Traub
Dramaturgie - Clément Hervieu-Léger

Opéra du Rhin - 16 mars 2010



Platée, elle s'y croâ !


"[...] Pour séduire le cher ange
On lui glisse à l'oreille
- Ah, Gudule!

Viens m'embrasser
Et je te donnerai
Un frigidaire
Un joli scooter
Un atomixer
Et du Dunlopillo
Une cuisinière
Avec un four en verre
Des tas de couverts
Et des pelles à gâteaux

Une tourniquette
Pour faire la vinaigrette
Un bel aérateur
Pour bouffer les odeurs

Des draps qui chauffent
Un pistolet à gaufres
Un avion pour deux
Et nous serons heureux [...]"

Boris Vian - La complainte du progrès (Les arts ménagers)


Et rev'là Platée, tragédie lyrique passée au filtre d'une Folie digne fille de Destouches (Le Carnaval et la Folie, 1703) et de Campra (Les Fêtes Vénitiennes, 1710) ! La nymphe des « marais superbes », prétexte à un « ballet bouffon en trois actes et un prologue », a vu le jour durant les festivités célébrant le mariage du Dauphin avec l'Infante d'Espagne en 1745. Oeuvre programmatique, elle devient un manifeste esthétique de Rameau, célébrant le pouvoir de la musique et moquant les poncifs de la tragédie lyrique, qui sont systématiquement détournés et maltraités. La bouffonnerie du propos se trouve là, tout autant qu'en une intrigue cruelle dans son déterminisme social (Hors la Cour, point de salut !, Pas de pitié pour la Province !, Power to the Précieuses !). Certes, les noces fallacieuses entre Platée et Jupiter peuvent paraître aujourd'hui d'un goût douteux pour un mariage royal, mais l'attention du public se portait sans doute plus sur l'impertinence de la cloaqueuse Platée aspirant à se surhausser au niveau de l'Olympe, que sur les infidélités répétées du roi des dieux. Après tout, comme le Tout-Versailles le savait bien, un mariage royal était ce qu'il était... 



Le crime ultime de Platée, ce qui la relèguera définitivement dans sa médiocrité sociale, c'est sa mauvaise éducation : dans sa bête outrecuidance, elle contrefait la Précieuse ; dans son incongruité, elle parle mal et comprend tout aussi faux. Pas de recours, donc, pour la « naïade ridicule » qui entraîne tout son monde dans un pêle-mêle de péripéties chaotiques (Ouverture naufragée, chaconne égarée, apparitions erratiques des divinités, structure chamboulée...) 



Que peut-il rester de cette joyeuse (et plus sérieuse qu'on ne le croit) satire pour le spectateur contemporain ? Car cet humour est du genre savant et danse le menuet en pantoufle de vairs et non en gros sabots ; il demande qu'on possède les codes à fond pour pouvoir s'en moquer (Rameau n'est pas un franc rigolo comme Hervé ou Offenbach), ce qui pourrait être rébarbatif, si ce n'était quelques clins d'oeils plus appuyés (rimes en croâ ou musique animalière imitative). L'intrigue, pardi, qui prend une résonance que n'avaient sans doute pas prévu les créateurs, puisqu'on se prend d'une tendresse exaspérée pour l'héroïne de la fable. Platée est mal embouchée, irritante, mais elle est également touchante dans son aspiration à l'amour et dans sa quête d'un mieux-être alimenté par un certain conformisme et la société de consommation, puisqu’avoir est être.

La mise en scène fine et musicale de Mariame Clément joue sur le décalage apparent et les gags visuels acidulés, mais ne se cantonne pas à des effets qui pourraient être faciles. La fable est méchamment ironique, poussant la logique jusqu'à son point ultime. Platée est la victime naïve et consentante d'une société infantile, qui s'en moque comme dans une cour de récréation, jetant bien haut ses attributs de mariée, bien plus haut qu'elle ne pourra les atteindre. La métaphore est cruelle et d'autant plus terrible que la société que Platée rêve de rejoindre n'en est sans doute que sa vision déformée (à travers les vitres de son bocal ?), déjantée, répétitive, et elle-même faillible. 

 
La fiesta idéale de Mrs Jupin (le Prologue) se déroule sous la surveillance frénétique et minaudière d'une Junon vibrionnant à petits pas, dont les ados viennent perturber la fête ; elle se termine en scène de ménage. De toute façon, l'Amour (Marilyn) est au congélo. L'image sort du papier glacé et se cantonne à la glacière... La ménagère de moins de 50 ans n'est pas plus épargnée dans sa routine matinale interminable, ne trouvant une échappatoire à sa ronde que dans l' univers factice de la télévision, au zapping de folie, prise en otage par les réclames. Si la télévision « peut faire d'une image funèbre une allégresse »... par son montage biaisé, elle peut bien faire acheter n'importe quoi, depuis la vente d'un « repasse-limaces, d'un éventre-tomates » ou encore d'un « écorche-poulet », jusqu'à la réunion tupperware ou encore le mariage du souverain des dieux avec une divinité inférieure (fi donc !). 



Si les attributs d'une certaine modernité normative (électroménager, automobile, famille idéale) ne manquent pas, l'accent est aussi porté sur le culte d'un corps sain, contrôlé, voire idéalisé : du ballet nautique d'Esther Williams au posing des body-builders, rien ne manque à cet étalage des anatomies. Platée, elle, reste cantonnée dans sa singularité verdâtre, malgré son coquet ensemble rose. Batracienne, tétarde de baignoire (issue de l’élevage de la Bourrée de complexes de Boris Vian ?) ou d'aquarium, son physique improbable renforce son altérité cocasse et tragique. (Il n'est pas assuré que Jélyotte qui chanta la nymphe fut jamais travesti en grenouille…)

En 2010 cette Platée au physique particulièrement abandonné serait une bimbo désillusionnée du 9-3 faisant les castings pour « Amour, Croâre et Beauté ». Mais tout espoir étant permis, on se retrouve donc dans American Graffiti, dans ces années 50-60, où l'avenir semblait sans limites et où la « Final Frontier » semblait reculer avec l'horizon. Platée calque ses désirs sur les réclames télé et les soap operas style « I love Lucy », et fantasme sur le « Frigidaire®, l'efface-poussière, la cuisinière » dernier cri et le « lit qu'est toujours fait » chers à Boris Vian. Platée veut tout, tout de suite. La position sociale, l'apparence de la réussite, les oripeaux de rigueurs et le premier de la classe. Façon beau ténébreux, dans le genre Rhett Buttler. Mais autant en emporte le vent !

Ce rêve de promotion dans l'American Way of Life d'une classe moyenne bientôt dépassée suit sa logique interne : Si les dieux de l'Olympe sont les pareils mythologiques des hommes, « que les mortels servent de modèles aux dieux » ! Par les gadgets et la modernité. Jupiter n'est donc plus caché par un nuage, mais sort de sa grosse américaine, cigare au bec. 

 
La différence d'échelle induite par les fausses amours animalières de Jupiter est habilement résolue par Mariame Clément. La batracienne nymphomane trouve un aquarium à sa mesure, dans un habile effet miroir qui voit se dédoubler le dialogue avec Cithéron et Mercure taquinant Platée dans son bocal, tandis que la nymphe patauge avec jubilation avec Clarine dans son tout petit royaume. Cette double dimension souligne l'emphase volontairement manquée du livret, les décalages entre l'infiniment mesquin de la nymphe et le faux sérieux de ses tourmenteurs. Cette distorsion de champ et les découpages quasi cinématographiques sur les détails de l'action vont de pair avec la déconstruction constante de l'espace de jeu, que ce soit par les éléments modulables du décor (savoureux appartement témoin années 50, entre Hulot et Mondrian) ou la chorégraphie énergique et hilarante de Joshua Monten.

On a pu découvrir une grande Platée (dans la lignée des Sénéchal, Ragon et Fouchécourt) avec l'époustouflante nymphe incarnée par Emiliano Gonzales Toro. Le portrait tracé est tout aussi complexe que le modèle, car le ténor dose admirablement les frémissantes mignardises, l'emportement, la vanité, la bouderie, la sensibilité et la sensiblerie. Impeccable sur toute la tessiture, osant les couleurs, la puissance et les murmures, les ruptures cocasses des émois "émotionnants" qui alternent avec une réelle émotion, il habite le costume de Platée avec culot et spontanéité. Un très grand moment. 



Eminence grise, la Folie de Salomé Haller allie l'abattage scénique de la vendeuse à la criée, à la gouaille vocale. Avec un grave qui s'est arrondi et un style impeccable elle campe une Folie loin des cocottes auxquelles elle est souvent cantonnée et apporte une touche d'étrangeté malsaine et un décalage sardonique qui finit par instiller le doute, malgré son sourire ultra bright. Cyril Auvity s'empare avec gourmandise de Thespis et Mercure, et campe un bien séduisant Mercure bateleur par un timbre charmeur (bien que quelques aigus soient peu assurés). Son compère ès raillerie, le Momus-Cithéron d'Evgueniy Alexiev déçoit et est bien en deçà du souvenir qu'on en avait gardé en Abramante (dans Zoroastre). Son autorité scénique ne compense pas une diction aléatoire et une fatigue vocale manifeste lors de la soirée. 


On se prend à regretter que Rameau n'ait donné à Junon qu'un si petit emploi : Judith Van Wanroij, interprète toujours passionnante dans ses différentes incarnations, en esquisse un portrait hilarant lors du Prologue, puis infléchit le rôle vers des zones ombrées qui le sauve de la caricature de l'épouse trompée. Son Jupiter de mari est ici bien narquois dans le gosier de François Lis, et porte bien beau(f) son arrogante mauvaise foi.Céline Sheen brosse un primesautier Amour et une Clarine à la voix claire, fort jolis mais un peu impersonnels. Christophe Gay est un Satyre luxueux. 
Le Chœur de l’Opéra du Rhin, s'il ne maîtrise pas totalement la rhétorique baroque, séduit par ses couleurs, et son investissement scénique.




Christophe Rousset dirige son ensemble en ramiste émérite, sans tirer la partition vers ce qu'elle n'est pas, un tourbillon exagérément romantisant. Epousant précisément les indications de Rameau, il sait qu'il n'a pas besoin de charger la nacelle pour être spirituel ; il est donc vif sans être précipité, équilibré sans être ennuyeux, rustique sans être commun, majestueusement boursouflé sans être redondant, coruscant sans être clinquant, même si les sonorités melliflues de l'ensemble souffrent de l'acoustique parfois sèche de la salle. Par le soin apporté aux couleurs, aux mille détails, à la dynamique si dansante, il met en valeurs les détails foisonnants de cette partition si « baroque » (comme le crachait Rousseau) et ses couleurs contrastées. Ce qu'on semble perdre en saisissement immédiat nous est rendu au centuple par la verdeur du propos, qui sollicite sans s'imposer et permet ainsi de se glisser dans les délires de l'oeuvre, en auditeur complice et pleinement acteur de la pochade ramiste.


Photographies ©  Alain Kaiser, Opéra de Strasbourg, 2010.
Ce texte a initialement été publié sur ODB-opera.com en 2010.



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