dimanche 4 mai 2014

Mister Flow (Les Amants traqués) (1936)



Un avocat fauché et sans clients, Antonin Rose (Fernand Gravey) accepte comme client Achille Durin (Louis Jouvet), un domestique accusé d'avoir volé « par erreur » l'épingle de cravate de son maître, Lord Archibald Scarlett. Il parvient à convaincre l'avocat d'aller récupérer une valise appartenant à sa maîtresse, Lady Helena Scarlett (Edwige Feuillère). Mais dans cette valise se trouvent l'attirail du parfait petit cambrioleur, ainsi que la photo de Rose. C'est que Durin n'est autre que Mister Flow, « l'homme aux mille visages », redoutable chef de bande et malfaiteur, qui veut impliquer Rose dans ses combines... Il le fait chanter, et Rose rencontre ainsi Lady Helena dont il tombe amoureux. Cette dernière l'implique dans des agissements de plus en plus ambigus...




Cinémiroir, 1936
(cliquer pour agrandir)
 
Inutile de chercher une véritable trame dans cette fantaisie policière qui s'écarte par son esprit alerte du roman d'origine... Au mystère succède une intrigue qui va par sauts et par bonds, servie par un duo d'acteurs légers et séduisants qui semblent y prendre un plaisir extrême...

Edwige Feuillère, une des « femmes fatales » du cinéma français d'alors, éblouit par son élégante aisance, sa souplesse de liane et ses regards en coin... Toute la première partie de ses relations avec l’avocat est une petite merveille de chatteries alanguies puis énergiques, de froufrouteries aguichantes et de demandes lapidaires. L'évolution progressive de ses sentiments pour sa dupe, de la manipulation éhontée à la réelle passion, est amenée avec maestria et une touche d'humour qui prouve que l'interprète n'est pas dupe des clichés qu'elle incarne mais qu'elle trouve un malin plaisir à les distordre joyeusement... L'actrice n'est en général pas véritablement reconnue pour ses talents comiques – elle est passée dans la légende du cinéma pour ses personnages tragiques – mais elle déploie ici une palette primesautière et une spontanéité rieuse qui fait regretter qu'elle ait moins mis en valeur cette partie de son talent. (Elle sera également tout aussi remarquable dans Woman Hater, en face de Stewart Granger.)

En avocat naïf et tourneboulé, Fernand Gravey est tout aussi délicieux que sa compagne « ès crimes ». Barbu ou rasé, qu'il soit Roze ou « Laurence Prim », le juvénile héros joue les jeunes premiers abrutis avec un sourire en coin qui ne trompe personne. Sa malice finit d’ailleurs par se révéler dans la réjouissante scène du procès final.

Louis Jouvet, qui cachait mal sa méfiance du cinéma (il n'en faisait, affirmait-il, que pour financer ses productions théâtrales à l'Athénée...) s'ouvrit de sa réticence envers le rôle et les péripéties invraisemblables qu'il tournait au scénariste lui même. Cela fit l'objet d'un article dans Cinémonde (7 décembre 1938) !!! Malgré sa réserve et un jeu parfois un peu outré (mais qui sied au personnage maléfique et retord qu'est « Mister Flow »), Jouvet campe un malfrat séduisant et inquiétant, dans la lignée des extorqueurs de fonds, personnages doubles (ou même triples) qu'il incarna si bien dans sa carrière cinématographique... Le jeu de main névrotique et affolé d'Achille Durin est une petite merveille de composition, même si elle sent fort son théâtre. Quel Tartuffe Jouvet dût être !

Tous les seconds rôles, très soignés, participent de l’étrangeté de ce feuilleton animé : on remarque particulièrement Vladimir Sokoloff (Merlow) à la boiterie et au sourire inquiétant, et Jim Gérald (Benett) baragouinant un sabir qui perd peu à peu de sa drôlerie.



Dernier roman de Gaston Leroux paru sous forme de feuilleton puis publié en 1928, Mister Flow cherche tout d’abord son réalisateur. Pierre Chenal puis Pierre Billon avaient été tout d’abord sollicités par le producteur Nicolas Vondas. C’est finalement Robert Siodmak qui va se charger de porter le roman à l’écran.
Le tournage commence alors que le financement du film n’est pas bouclé. Cela obligera le réalisateur à travailler par à-coups, tournant avec qui vient d’être payé ! Les acteurs donnent souvent la réplique à… du vide, ce qui est bien ironique pour une histoire organisée autour d’un criminel au visage inconnu… Siodmak devra même compléter les décors avec ses meubles personnels… et son épouse découvrira le jour de la première qu’Edwige Feuillère arbore une partie de sa garde-robe ! Un tour de passe-passe que n’aurait pas désavoué Arsène Lupin ! (d’ailleurs cité dans une des répliques hilarantes du film « Voudrais-tu que nous arsène-lupinassions ensemble ? »)…
Par son optimisme, la fin du film diffère du roman : l’avocat berné par « Mister Flow » (qui s’éloignant dans le soleil couchant avec maîtresse et fortune de l’époux de cette dernière) ne savait pas plus que le lecteur quelle était la réalité des sentiments de Lady Helena…

De fait, l’intrigue farfelue n’a pas grande importance : c’est le feu nourri des mots d’auteurs et des répliques assassines qui emporte le récit dans un tourbillon (la dispute entre Antonin et Lady Helena, coincés entre des piles de conserves et nombreuses bouteilles de champagne, en est un exemple frappant.) C’est évidemment très théâtral (la présence des trois vedettes le tire vers cette esthétique) mais aussi follement réjouissant de voir ces trois monstres sacrés déployer toute leur palette vaudevillesque.



Si de prime abord, on a du mal à retrouver la patte de Robert Siodmak dans cette pochade policière bien loin de l’expressionnisme (bien que certains plans des rouleaux des vagues sur la plage de Deauville et les scènes nocturnes des cambriolages fassent basculer le film vers un ailleurs étrange), les thématiques sous-jacentes de cette œuvre mineure dans sa filmographie ne sont pas si éloignées des thèmes de prédilections du cinéaste. Masques et faux-semblants affectifs et sociaux (qui commencent dès l'ouverture du film, alors que la sœur d’Antonin Rose, une actrice (ce qui ne relève pas du hasard...) et son amoureux se font passer pour des clients satisfaits pour tromper un potentiel client attendant son tour...) parsèment le film... Echanges d'identités sous la pression sociale, faux-vrais et vrais-faux cambriolages, preuves fabriquées, toute l’intrigue n'est qu'un jeu de dupes géant, du début jusqu'à la fin... Ces déguisements variés culminent dans les révélations qui cascadent lors du procès qui verra « Mister Flow » se faire volontairement condamner à un an de prison… au grand soulagement des amoureux qui gagnent ainsi un petit répit !

Film secondaire dans l'oeuvre de l'auteur des Tueurs? Sans aucun doute ; mais qui témoigne déjà d'une attention aiguë aux vertiges de l'identité et aux troubles de l'âme, la figure de l'avocat – malgré sa figure de Jean de la Lune-- étant le personnage le plus en proie aux tourments intérieurs, malgré son apparente acceptation de l’univers interlope dans lequel il est jeté…


Les informations sur le tournage du film sont extraits d’Hervé Dumont, Robert Siodmak: le maître du film noir. Lausanne : L'âge d'homme, 1981.
Film français en noir et blanc (1935)
Scénario : Henri Jeanson et Charles Noti d'après le roman de Gaston Leroux, Mister Flow. Image : René Gaveau, Jean Bachelat, Armand Thirard...
Musique : Michel Lévin.
Production : Nicolas Vondas-films.

Pas de version commercialisée, hélas ! Le film a été diffusé dans le cadre du « Cinéma de Minuit » sur FR3 en 1982.

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