dimanche 18 mai 2014

Lalo - Le Roi d'Ys (Opéra de Marseille, mai 2014)



Edouard Lalo : Le Roi d’Ys (1888)
Livret d’Édouard Blau.

Rozenn : Inva Mula
Margared : Béatrice Uria-Monzon
Mylio : Florian Laconi
Karnak : Philippe Rouillon
Le Roi : Nicolas Courjal
Saint Corentin : Patrick Delcour
Jahel : Marc Scoffoni

Mise en scène : Jean-Louis Pichon
Assistante : Sylvie Auget
Décors : Alexandre Heyraud
Costumes : Frédéric Pineau
Lumières : Michel Theuil

Orchestre et Chœurs de l’Opéra de Marseille
Lawrence Foster : directeur musical.

Production Opéra de Saint-Étienne / Opéra Royal de Wallonie

Opéra de Marseille, 15 mai 2014.



Si l’ouvrage a fait les beaux jours de tous les opéras de France et de Navarre (y compris ceux de l’Opéra-Comique où Le Roi d’Ys fut créé le 7 mai 1888 après de nombreuses péripéties), cet opéra si prisé tomba lentement dans l’oubli. Son mélange de wagnérisme, de grandes envolées naïves et de régionalisme le cantonna injustement dans le genre de « l’opéra de grand-papa » tant vilipendé par la suite et devenu la cible de l’avant-garde… C’est l’Opéra de Marseille, qui, avec une production justement célébrée, remit l’œuvre à l’honneur en 1994. Luca Lombardo, Nadine Denize, Fabienne Chanoyan, Alain Fondary et Chris de Moor y démontrèrent alors que malgré certaines de ses naïvetés et péripéties attendues, l’opéra de Lalo renfermait des beautés dignes de revoir les feux de la rampe. Les reprises ultérieures (comme celle de Toulouse en 2007, ou encore les versions de concert données à Montpellier et à l’Opéra-Comique en 2013) ont prouvé que Le Roi d’Ys n’était pas qu’une curiosité un peu poussiéreuse... La production marseillaise, par ailleurs, avait été vue à l’Opéra de Saint-Etienne en 2007 puis à l’Opéra royal de Wallonie en 2008, ce dont témoigne un DVD.

L’argument est connu : cet avatar de l’Atlantide, cette fois-ci, récit édifiant se déroulant dans une Cornouailles chrétienne, se teinte de rivalité fraternelle : les deux filles du roi d’Ys, Margared et Rozenn, sont toutes deux éprises du prince Mylio, parti en mer et déclaré mort. La main de Margared, accordée à Karnac, l’ennemi héréditaire, doit couronner la paix entre les deux royaumes. Mylio revenu inopinément, Margared refuse cette alliance, ignorant l’amour mutuel de sa sœur et du prince. Cet affront public relance la guerre. Comprenant trop tard son erreur, Margared accepte de guider Karnak (vaincu par Mylio) aux commandes des écluses de la ville en vue de l’inonder. Prise de remords, elle se sacrifiera en sautant dans l’océan, afin que la mort de la coupable sauve les habitants survivants, ainsi que sa famille.



Ce livret à la dramaturgie efficace (et aux vers parfois bien maladroits), bien que très naïve (l’apparition de saint Corentin, patron de la Cité, auquel Mylio et Rozenn font maintes fois appel, est typique d’un merveilleux saint-sulpicien et du folklore breton qui inspira le compositeur) n’est pas très loin d’un scénario de bande dessinée… Très logiquement, le décor d’Alexandre Heyraud, tout en granit humide biseauté brillant comme du mica, s’il rappelle l’oppression du décor du Macbeth monté autrefois par Antoine Vitez à l’Opéra de Paris, est également réminiscent des grandes obliques appréciées par un Druillet ou, pour la structure du palais royal et l’omniprésence de la passerelle qui domine la scène, du tropisme des années 30 industrielles revues par les années 70 d’un Lavelli ; dans ces deux esthétiques, la prédominance de ces miroitements sombres et oppressantes disent bien la catastrophe qui se profile.

Le hiatus se fait avec les costumes (Frédéric Pineau) dont l’esthétique surprend : les habitants d’Ys sont tous vêtus de déclinaisons de verts allant du bronze à la nuance d’algue fanée. Rozenn semble une Traviata travestie en naïade ; Margared reviendra de son exil vêtue comme une Carmen. Leur père arbore une soutane à traine empruntée au Moïse de Rossini revu par Pizzi. Mylio, comme il sied à un prince vainqueur, est revêtu d’une espèce d’uniforme indéterminé… Quant aux chœurs (hauts de forme pour les hommes et tournures à pouf pour les femmes) ils semblent décidément venir d’une mise en scène de Lavelli… Ce kitsch littéral (mélange d’éléments hétérogènes qui ne se marient décidément pas) se renforce à l’arrivée de Karnac et de sa suite : en rouge vif méphistophélique, ils arborent de surcroit armures et casques à la grecque assez sidérants… C’est dire qu’on est en plein livre d’images – dont certaines sont assénées sans grande subtilité. Ceci dit, l’ouvrage appelle aussi une certaine littéralité par son intrigue linéaire et la force archétypale de ses personnages… et ces errances décoratives ne gênent en rien le déroulé du récit. Le lumières subtiles de Michel Theuil contribuent néanmoins à faire miroiter les parois minérales qui servent d’arènes à ces passions déchaînées…



Si la direction d’acteur de Jean-Louis Pichon est plus qu’aléatoire (ténor chantant la main sur le cœur, en particulier quand il se trouve dans la lumière d’une poursuite, soprano moulinant des bras durant sa grande scène, déplacement parfois hasardeux des chœurs empêtré par un plateau escarpé et exigu…), le plateau vocal et l’orchestre réservent de grands bonheurs. Tout comme la scène finale, dont le rideau de pluie ravit l’âme d’enfant cachée chez l’amateur d’opéra.

Le rôle-titre est paradoxalement un emploi de second plan, pourtant la noblesse naturelle et la présence très forte de Nicolas Courjal en font des instants mémorables. Style irréprochable, compréhension intime de ce répertoire, prestance vocale et timbre très riche en couleurs transcendent cette partie musicale restreinte.



Inva Mula est une Rozenn émouvante et exquise, dont le soprano chaleureux et élégiaque déploie des notes filées d’une pureté ingénue. Cette princesse d’Ys sait toucher sans se cantonner dans la typologie de l’oie blanche caractéristique de son emploi. En revanche, Margared brûle les planches avec l’énergie de son désespoir et de sa rancœur. L’affrontement entre les deux sœurs est d’ailleurs l’un des sommets de la soirée. La haine de l’aînée se fissure peu à peu sous l’assaut du remord et de la peur : ce retour sur soi-même est amené avec beaucoup de finesse et d’impact par une Béatrice Uria-Monzon vraiment saisissante : cette tragédienne assume crânement les difficultés de son rôle par ses aigus puissants et son medium corsé.

Le Mylio de Florian Laconi, s’il nous délivre des aigus claironnants et solaires (dont certains non écrits…) et d’autres plus hasardeux, reste bien plus primaire dans son incarnation scénique de « ténorissime », poitrail en avant et jarret conquérant. La fameuse aubade corrige néanmoins ce que ce portrait pourrait avoir de trop monolithique. Ses pianissimi et la clarté de sa diction en font un héros de fière allure si la justesse n’est pas toujours au rendez-vous. Son rival dans l’affection de Margared revient à un Philippe Rouillon qui campe une figure robuste et résistante à la contrition, dont le métal vocal est à la mesure du personnage.

Les présences solides de Patrick Delcour et Marc Scoffoni contribuent à l’homogénéité du plateau, ainsi que les chœurs très investis et qui se bonifient tout au long de la soirée (leur première intervention manquait de tonus et de justesse.)


A la tête d’un orchestre chauffé à blanc (et qui s’en donne à cœur joie dans une ouverture superbement rendue. Notons le superbe solo de violoncelle.), Lawrence Foster communique son plaisir évident à la phalange marseillaise (qui a d’ailleurs droit à une ovation méritée). Le côté clinquant et tintamarrant des grandes plages est rendu avec un sérieux amusé, tandis que l’intimité du conflit familial et ses résonnances politiques sont servis avec émotion et conviction.

Une belle réussite pour l’Opéra de Marseille qui continue courageusement à faire revivre tout un pan de répertoire négligé, pour le plus grand plaisir du public.

Photographies © Christian Dresse  et  Cyrille Sabatier.


Ce texte a été publié sur ODB-opera.com.




Reportage du projecteur.com, Web TV.

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