mardi 6 mai 2014

Arsène Lupin (film) (1932)



Le policier Guerchard (Lionel Barrymore) est sur la trace d'Arsène Lupin qui opère à Paris. On annonce un cambriolage chez Gaston Gourney-Martin (Tully Marshall) ; Guerchard s'y précipite à temps pour apercevoir une voiture en fuite. Dans celle-ci, le duc de Charmerace (John Barrymore) est ligoté sur le siège arrière, clamant qu'il vient d'être dévalisé. Guerchard, convaincu que Charmerace et Lupin ne font qu'un est bien décidé à l'arrêter, mais Gournay-Martin confirme l'identité du duc... Guerchard, publiquement humilié, est bien obligé de libérer son suspect mais il va tenter d’utiliser la belle Sonia (Karen Morley) pour piéger Lupin...




Picture Play Magazine (1932)

Hollywood ne fut pas long à se saisir de la personnalité du gentleman cambrioleur. En 1932, la MGM s'inspire de la pièce de Maurice Leblanc et Francis de Croisset pour un Arsène Lupin qui n'a pourtant plus qu'un lien ténu avec l'ouvrage dramatique de 1909.

Il n'y a effectivement plus que quelques ressemblances fugitives entre la pièce française et le film américain : les noms de certains personnages et quelques situations sont bien des décalques, mais le contexte est entièrement différent.
Le huis clos nécessaire à la représentation théâtrale n'est évidemment plus de mise au cinéma, et le scénariste a pris de grandes libertés avec le matériau originel, même si , dans les deux opus, Lupin dévalise bien Gourney-Martin en se faisant passer pour le duc de Charmerace. On retrouve également le personnage de Sonia, bien plus trouble qu'il ne semble de prime abord, tout comme l'inspecteur Guerchard.

Si l'affrontement entre les frères Barrymore est totalement jubilatoire, on reste néanmoins dubitatif sur la fidélité du film à la doxa lupininienne (tout comme aux prononciations, plus exotiques les unes que les autres, du patronyme du « gentleman cambrioleur »). Mieux vaut prendre ce film très amusant pour ce qu'il est, une espèce de variation sur le même thème que Jewel Robbery. Les cambrioleurs mondains étaient très à la mode à l'époque du Pre-Code à Hollywood, et ce type de malfaiteurs – bien plus présentables que les malfrats habituellement présentés dans les salles obscures – permettaient néanmoins d'allier le plaisir de la représentation du luxe dans la haute société, un certain exotisme social et le frisson de transgression.

Malgré ses éminentes qualités (dialogues à double sens – dont une scène hilarante avec une bouteille de champagne, la forte présence des deux adversaires, le charme rieur de la belle Sonia), le film est très inégal. Il pêche par un rythme parfois erratique et un manque paradoxal d'action : tout passe principalement par les dialogues (souvent étincelants, avouons-le) et par le magnétisme de la lutte psychologique entre le représentant de la police et le malfrat.

La fin, assez décevante, même si elle semble s'inspirer lointainement de la conclusion de la pièce de théâtre, paraît modelée pour satisfaire à la fois la morale et les convenances sociales (« Wouldn't old Guerchard love to see me buying jewelry? »)... d’autant plus que ces dernières ont été fortement bousculées tout du long du film ! Ce final mi-chèvre mi-choux se rachète grâce à l'avant-dernière scène, dans laquelle scintillent les qualités respectives des deux Barrymore.

Certains détails du scénario sont assez invraisemblables et ne collent pas avec la psychologie du Lupin que l'on connaît (le kidnapping de la fille de Guerchard est relativement mal amené, même si le Lupin de papier ne recule pas toujours devant des méthodes expéditives) De même, la volte face finale de Guerchard est relativement peu convaincante…

La seconde intrigue (le vol de la Joconde) est assez vite expédiée. (Le tableau avait été dérobé en 1911 dans des circonstances rocambolesques et revint au Louvre en 1914, ce qui a sans doute été une des sources du scénariste. Remarquons que la Joconde, « la vraie » dit Lupin, se trouvait parmi les trésors de l’Aiguille Creuse…) Par quel biais Lupin est-il averti du dispositif de sécurité entourant le célèbre tableau ? Cela n'est jamais explicité. Il faut dont se résigner à suspendre son incrédulité et se laisser porter par le jeu des acteurs principaux… Remarquons toutefois que le stratagème utilisé par Lupin pour sortir du Louvre est directement inspiré par ses aventures de papier…

John Barrymore cabotine toujours un peu, comme à son habitude. (Il s'auto-caricaturera génialement dans Dinner at Eight des années plus tard, toujours en face de son frère) Il est un Lupin élégant et cynique, souple et retors, bien qu'un peu trop vieux pour le rôle. L’acteur emporte néanmoins le morceau grâce à un charme enveloppant et un cynisme pince sans rire (son entrevue avec les huissiers qui veulent saisir le contenu de son hôtel durant le bal qu'il donnent vaut son pesant de cacahuètes, tout comme les deux scènes de somnambulisme qui pastichent joyeusement le jeu d’acteur des films muets...) C’est son côté joueur bien que revenu de tout qui finit par s’allier la sympathie du public… y compris l’admiration réticente de Guerchard.

Face à ces excès parfois histrioniques (mais même chez Leblanc Lupin peut être cabot), Lionel Barrymore reste dans un registre plus roublard, grommeleur et faussement bonace. Son Guerchard a même une lointaine paternité avec le Colombo de Peter Faulk. Il semble de prime abord écrasé par la personnalité de son adversaire, mais ce n'est que pour cacher son jeu. L'affrontement est en effet pipé dès le départ : on sait bien qui aura le dernier mot, même si la défaite du policier n’est due qu’à un revirement étrange de sa part… puisque sa carrière est en jeu s’il n’arrête pas définitivement Lupin.

Karen Morley, Sonia Krichnoff sublime dans des robes signées Adrien, s’introduit de manière originale dans la vie du duc de Charmerace : ce dernier la trouve nue dans son lit...
Cette entrée en matière affriolante continue sur le même registre tout du long du film, en un feu d'artifice de répliques plus réjouissantes les unes que les autres. (« Do you want to go back to your solitaire, or would you prefer something that requires two people? ») Sonia, aventurière partagée entre son attirance pour Lupin et son désir de liberté (voleuse sous probation, elle la recouvrira si elle aide la police à démasquer le « gentleman-cambrioleur ») joue son double jeu avec roublardise, pas mal d’ironie et une séduction qui ne se fissure que lorsque l’inquiétude la gagne enfin.

Notons une brève apparition du génial Mischa Auer en conférencier du Musée du Louvre.

Parmi les critiques parues à la sortie du film, Photoplay écrivit que
The acting is so superb that no one should miss it. For here you have the two Barrymore boys in their first appearance together and at their best. And that, good people, is a real best.

The well-known story of the daring thief who baffles the Paris police is too well known to repeat here and yet it has been sufficiently modernized, with sprightly lines and situations, to keep your interest at a high peak. Certainly there are some weaknesses and a few directorial slips, but when Jack and Lionel are working together you don't care whether the plot sags at the knees or faints away.

John Barrymore is Arscne Lupin and that means he furnishes the romantic interest, while medal-winning Lionel dashes off a character performance, as the captain of police, that may have been equalled but just at the moment we can't remember where.

Which one does the best acting? That's a little problem with which to start a family argument on a long winter evening.

Si le film est partiellement décevant pour les amoureux de l’œuvre de Maurice Leblanc, les confrontations entre les frères Barrymore et le marivaudage entre Charmerace et Sonia en font néanmoins un moment assez jubilatoire.



Le duc de Charmerace rencontre Sonia Krichnoff…


Quand le magazine Photoplay (juillet 1932) interviewa Karen Morley en lui demandant, « N’êtes vous pas heureuse d’avoir joué avec les Barrymore dans Arsène Lupin ? », cette dernière répondit : « Théoriquement oui, mais en fait, non ! Lionel dort tout le temps et John n’arrête pas de vous dire comment il faut que vous jouiez la scène. » !!!!


Film américain en noir et blanc (1932)
Dirigé par Jack Conway
Scénario de Carey Wilson (d'après Arsène Lupin, pièce en quatre actes de Maurice Leblanc et Francis de Croisset (1908))
Image de Oliver T. Marsh.

DVD non disponible. Des vidéos de mauvaise qualité non sous-titrées traînent parfois sur YouTube. Une sortie DVD serait très appréciée !

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