vendredi 25 avril 2014

Signé Arsène Lupin (1959)




1919. André Laroche (Robert Lamoureux), héroïque aviateur en convalescence dans un hôpital militaire, reprend le cours de sa vie mondaine ainsi celle de sa vie cachée : il n'est autre qu'Arsène Lupin. Un de ses anciens hommes de main, La Ballu (Yves Robert), l'incite à cambrioler une villa à Enghien. Mais c'est un coup monté, et ce dernier s'enfuit avec un primitif flamand, laissant Lupin se débrouiller avec la police... D'autres tableaux sont dérobés chez un autre collectionneur, et Lupin se met en quête d'un mystérieux trésor bourguignon, qui pourrait être celui de la Toison d'Or. Mais d'autres sont sur la piste : Aurelia Valéano, une conquête roumaine de Lupin (Alida Valli) et un journaliste qui signe « Veritas »...





Jean-Paul Rappeneau, le scénariste de ce petit bijou cinématographique, connaît sa lupinologie sur le bout des doigts. L'un des plaisirs du film se trouve ainsi à égrener les nombreuses allusions et emprunts aux aventures de papier du personnage, lesquelles conservent pourtant ici un ton guilleret, loin du tragique sous-jacent des romans originels.

En effet, les scènes du cambriolage initial rappellent fortement celles du Le bouchon de cristal (1912) : dans ce roman si sombre, incité par deux de ses « employés », Lupin entreprend de « visiter » la villa du député véreux Daubrecq. L'un d'eux, Gilbert, est le fils d'un adversaire politiques du député qui fait chanter sa mère... Le roman, s'il se focalise sur l'énigme du fameux bouchon du titre, narre également l’angoissante course contre la montre de Lupin, qui tâche de sauver de la guillotine le malheureux Gilbert, pris par la police à la suite de ce cambriolage raté, avec son compagnon Vaucheray, meurtrier du domestique de Daubrecq...

Autre réminiscence livresque, on s'amusera à reconnaître dans le balourd Béchoux (Robert Dalban), le policier tourné en bourrique par Lupin dans plusieurs récits de Maurice Leblanc (L'agence Barnett et Cie, La demeure mystérieuse)...




Toutefois l'apparition la plus savoureuse reste celle d'Isidore Beautrelet, le juvénile et implacable adversaire de Lupin dans L'Aiguille Creuse. Le personnage est campé avec un enthousiasme communicatif par un impeccable Roger Dumas (qui Jean-Desailly-se quelque peu), et qui dégage une telle naïveté astucieuse qu'il ne peut que s'attirer la sympathie de ses interlocuteurs... Lupin y compris. Double de l'aventurier, ce « beau très laid » manque des moyens de son adversaire et ne bénéficie pas de son expérience... mais l'on sent bien que son honnêteté est la seule vertu qui le sépare réellement de son idole, ainsi que son goût du jeu « pur », pour le plaisir intellectuel qui en résulte. Le rébus est tout pour lui, non le gain immédiat.

La lutte entre ces deux cerveaux, bien qu'à fleurets mouchetés (la scène du wagon-restaurant est un pur délice) se cantonne dans une confrontation très bon-enfant : c'est que dans cet avatar filmique, l'enjeu est un trésor non encore possédé. Dans le roman de 1909, Lupin lutte pour conserver son propre secret et ses richesses, et il est donc peu à peu acculé par son adversaire auquel s'adjoint le bien plus redoutable Herlock Sholmes... 



Tout comme dans le récit le plus connu de Maurice Leblanc, c'est à une autre énigme historique que s'attaque ici Lupin : recouvrer le « trésor » de la Toison d'Or, disputée par les deux récents pays belligérants. Si le rébus (et son illustration picturale, assez ratée) est un peu tirée par les cheveux, tout comme le mécanisme qui actionne la révélation finale (d'ailleurs, cette astuce n'aurait-elle pas été inspirée par Le signe de l'ombre ?), ce retour aux racines historiques si chères à Leblanc est le prétexte de rebondissements enlevés qui garantit un plaisir enfantin au spectateur. (Boileau Narcejac n'en usera pas moins avec Le Secret d’Eunerville (19723) dont l'intrigue tourne autour du Sancy...)



La psychologie de Lupin est respectée dans cet opus filmique, même si la tonalité de l'aventure met plus en exergue sa gouaille charmeuse et une certaine désinvolture, que vers l'introspection sombre et la dangerosité de l'aventurier, aspect que les romans de Leblanc privilégient au fil du temps.

L'un des attraits des romans est le jeu permanent avec la notion d'identité et les transgressions. Ici, cet artifice livresque n'est plus de mise. On sait presque immédiatement qui est Lupin ; la force de l'image fait s'évanouir l'un des plaisirs de la découverte du lecteur. Néanmoins l'usurpation d'identité et le jeu avec les doubles (signatures murales ou gros titres des manchettes des journaux) joue à plein, insufflant une zone d'incertitude et de doute... Ces adversaires tenaces et victorieux, qui menacent un temps Lupin, contribuent à donner au personnage une vulnérabilité qui humanise le personnage. (Ce surhomme très parisien n'en est pas moins faillible.) Mais Aurelia Valéano n'est pas Dolores Kesselbach (813) et conserve, outre sa séduction énigmatique, une part de sympathie...




Lupin ne serait pas Lupin sans son patriotisme cocardier (et parfois exaspérant dans certains romans). Ce trait est souligné ici par la restitution du trésor à la France – non sans s'être attribué quelques dépouilles au passage ! – et par l'ironique message laissé dans sa cellule par Lupin, « Arsène Lupin / ne vole qu'aux riches / La République / n'a rien à craindre. » !!). Si le récit se place juste après la Grande Guerre (l'allusion à l'Autriche-Hongrie laisse d'ailleurs un peu perplexe…), le film, lui, est un voyage dans le temps magnifié et un peu nostalgique, réalisé juste après un conflit qui a laissé ses marques.
Les aventures de Lupin seraient-elles vouées à compenser ludiquement des traumatismes géo-politiques ?


Deux ans après Les Aventures d'Arsène Lupin signées par Jacques Becker (et inférieures à cet opus à cause d’un scénario foutraque bien que très divertissant), Robert Lamoureux reprend son personnage d'André Laroche. Son Lupin est de très haut vol. En fait, malgré la réputation de Georges Descrières qui incarna le gentleman-cambrioleur dans une série télévisée bien connue, Lamoureux est sans doute LE Lupin qu'on a tous quelque part rencoigné dans les volutes de notre esprit. L'acteur a admirablement capté les ambiguïtés du personnage, son charme versatile et ses tours de passe-passe et lui confère une élégance gouailleuse, un cynisme rieur, tout en lui restituant son côté athlétique (le « gentleman-cambrioleur » est un excellent monte-en-l'air et ne rechigne pas à quelques coups de savate ou de jiu-jitsu, hérités de l'enseignement de son père Théophraste).




Si certaines caractéristiques du personnage sont peu exploitées (par exemple, le scénariste n'a pas tiré profit de la manipulation stratégique de la presse propre au cambrioleur, ce qui aurait été de circonstances, puisque Rappeneau fait de Beautrelet un journaliste stagiaire !), il n'en montre pas moins les zones d'ombres du héros, prompt au doute et d'humeur changeante, ainsi que son intelligence manœuvrière, sa capacité d'improvisation et son panache en face du danger.



En rupture avec les romans, Rappeneau fait de Lupin un aviateur, alors que Leblanc n'utilise jamais l'aviation naissance puis triomphante dans les aventures de son héros, alors que la bicyclette, l'automobile – sports aimés de l'écrivain qui y consacra plusieurs romans ou nouvelles – ou le train sont souvent privilégiés comme modes de transports « modernes » ou éléments d'intrigues. Pourtant Leblanc fit d'un des alias de Lupin un navigateur au long cours. Remarquons que, pour ses différentes identités d'emprunt, Lupin n'utilisera que deux fois (brièvement) le prénom d'André (813 et Le Dernier Amour d’Arsène Lupin).





Lupin est efficacement secondé par son valet Albert, un jubilatoire Jacques Dufilho, qui met autant de componction à s'occuper de son maître qu'à entrer dans ses manigances (ses préparations de parfait petit artificier ménagent un grand moment de comique pince sans rire) tout en prenant soin de la demeure « truquée » de Lupin (souvenir des maisons de l'architecte Destanges dans Arsène Lupin contre Herlock Sholmès ?).




 


Michel Etcheverry fait une brève et savoureuse apparition en Van Nelden, le collectionneur volé et berné par Lupin. Quant à Yves Robert, qui s'est réservé le rôle du violent et filou La Ballu, il s'est aussi concocté une confrontation avec son vieux complice « Arthur » (un Albert sur son quant-à-soi), qui ne manque pas de sel.



Sa réalisation, pour être classique, n'en manque pas d'attraits. Rythmée, nourrie d'humour et de fantaisie légère (comme le périple de Lupin sur les toits florentins), elle est ennoblie par une belle image en noir et blanc qui contribue à ce plaisant voyage dans le temps, qui nous entraîne, sans un seul temps mort, dans un univers de feuilleton un peu suranné.

Une des meilleures adaptations au cinéma pour les Lupinophiles.



Film français en noir et blanc (1959)
Réalisé par Yves Robert.
Scénario de Jean-Paul Rappeneau, inspiré de l'œuvre de Maurice Leblanc.
Adaptation par Yves Robert et François Chavane.
Dialogues de Jean-Paul Rappeneau, Yves Robert et Robert Lamoureux.
Images de Maurice Barry.
Musique de Georges Van Parys.
Coproduction franco-italienne (Cinéphonic, Gaumont, Lambor-Films (Paris)- Costellazione (Rome))

DVD Gaumont à la demande. (Image et son impeccables, ce qui n'est pas toujours le cas dans cette collection...)

Photographies © captures d'écran du DVD.

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